CHOIX DE TEXTES

 

 

Texte n° 1, Octobre, février 1938

 

La vie des fractions de la Gauche communiste internationale

 

 

LA FRACTION ITALIENNE

 

Elle s’est constituée officiellement à la Conférence de Pantin en 1928, alors que l’Internationale Communiste aboutissait, après d’innombrables exclusions de communistes internationalistes dans tous les pays, aux décisions du VIe Congrès décrétant l’incompatibilité entre l’appartenance au Comintern et la défense de positions révolutionnaires.

Mais, en réalité la fraction italienne put se constituer tout au long de la guerre civile qui revêtit des formes très âpres en Italie et d’une lutte très forte contre le centrisme. Vers la fin de la guerre de 1914-18, au sein du parti socialiste italien dirigé par les opportunistes du fameux " ni favoriser ni saboter la guerre " (ceux qui allèrent à Zimmerwald), apparut le courant des abstentionnistes ayant à sa tête Bordiga et la Fédération de Naples qui publiait Le Soviet Sous le couvert de l’abstentionnisme parlementaire apparaissait la première fraction marxiste qui se solidarisait avec la Révolution russe, non pas verbalement, mais par l’élaboration des positions communistes, lesquelles devaient en faire le premier partisan de la scission avec les traîtres et l’artisan essentiel de la fondation du parti communiste italien. On sait que Lénine, dans la Maladie infantile du Communisme, a rendu un bien mauvais service aux marxistes d’Italie en les jugeant. sur la base d’une information fragmentaire et incomplète, uniquement sur leur position d’abstentionnisme parlementaire et en accréditant les opportunistes de L’Ordine Nuovo de Turin. L’abstentionnisme, qui était un aspect de la différenciation entre communistes et socialistes reliés à l’Etat capitaliste, n’était pas alors une position de principe, mais plutôt une position analogue à celle que défendirent les bolcheviks lors du boycott de la Douma un peu après l’assaut révolutionnaire des ouvriers russes en 1906. D’ailleurs ce fut la gauche de Bordiga qui préconisa dans d’autres situations, lors de la montée fasciste, la participation électorale.

En janvier 1921, la fraction abstentionniste qui venait de se séparer du parti socialiste dirigé par Serrati fondait à Livourne le parti communiste. La situation italienne était déjà préjugée par la trahison socialiste qui avait liquidé le gigantesque mouvement de l’occupation des usines et par le déchaînement de l’attaque sanglante du fascisme se conjuguant avec la répression de l’Etat capitaliste. Socialistes et maximalistes désarmaient les ouvriers italiens, alors que fascisme et forces étatiques passaient à l’élimination physique et à la destruction des organisations ouvrières.

Un an après, le parti communiste, qui regroupait les meilleures énergies du prolétariat italien, adoptait à son second Congrès les Thèses de Rome condensant d’une manière synthétique les principes qui donnaient aux ouvriers italiens leur premier parti de classe. La nature organique du parti, ses rapports avec la classe, avec les autres organisations, sa tactique dans la phase des guerres et des révolutions se trouvent consignés dans ces Thèses que le centrisme fit semblant d’accepter en 1923 en Italie, pour les rejeter dès qu’il put le faire impunément avec l’aide de l’Internationale Communiste. Notons que ces Thèses, qui ne faisaient que continuer le chemin historique suivi par Lénine de 1903 à 1917, rencontrèrent l’opposition de l’internationale qui, pourtant, à l’époque de Lénine, ne les réfuta jamais ouvertement. Il est vrai qu’en Allemagne on obligeait les Spartakistes à suivre le chemin opposé en les poussant à la fusion avec les Indépendants socialistes.

Aux 3e et 4e Congrès du Comintern, le parti italien, dirigé par la gauche, s’opposait aux directives qui allaient conduire à la défaite allemande de 1923 et qui avaient pourtant reçu l’appui de Lénine et de Trotsky en particulier. C‘est à la demande expresse de Lénine que Bordiga et la gauche ne démissionnèrent pas de la direction du parti, bien qu’en majorité aux Congrès, parce que pour des marxistes, il n’était pas possible de résoudre les problèmes de la révolution dans un pays alors qu’internationalement ils se trouvaient en minorité.

Après la défaite de 1923, la gauche refusa, au 5e Congrès le marché de Zinovief, lequel lui proposait de rester à la direction du parti en échange d’un appui à la campagne menée contre Trotsky en Russie. Sur bien des problèmes, elle était en désaccord avec Trotsky, mais il représentait, quand même, une réaction internationaliste au centrisme et cela suffisait pour imposer une totale solidarité. Ce fut donc la démission de la gauche de tous les postes responsables et celle-ci, qui détenait pourtant toujours la majorité dans le parti, entama la lutte idéologique qui, au travers de la formation d’un courant, allait donner naissance à la fraction de gauche. En 1926, le courant marxiste qui, avec Bordiga, s’était opposé, en Italie, aux aventures du centrisme (retrait aur l’Aventin en 1924 par exemple) et qui, au point de vue international, luttait contre le " socialisme en un seul pays ", la " bolchévisation ", le Comité Anglo-Russe, élaborait un document program-matique qui fut présenté à un Congrès du Parti Communiste italien. Ce document est connu sous le nom de Plate-forme de la gauche.

Les Thèses de Rome (répudiées par les centristes) et la Plate-forme servirent de documents de base pour la formation de la Fraction Italienne à Pantin. Celle-ci édita un organe, Prometeo, en langue italienne, qui paraît encore aujourd’hui.

Lorsqu’en 1930 se constitua l’Opposition internationale de Gauche, dirigée par Trotsky exilé en Turquie, la fraction italienne y participa en se revendiquant de ses documents de base. Trotsky salua la Plate-forme de 1926 comme un des meilleurs documents de l’Opposition, ce qui ne l’empêcha pas de déclencher une lutte de manoeuvres et d’intrigues pour plier la fraction à sa politique.

Des janvier 1932, la crise profonde de l’Opposition Internationale de Gauche avait approfondi les divergences entre la fraction et Trotsky usant de méthodes bureaucratiques pour former des groupes, les diviser : dissolvant, déplaçant la direction internationale et attaquant la Fraction qui se refusait à participer à ce jeu empêchant la constitution d’organismes communistes dans les différents pays. L’opposition entre la fidélité aux " 4 Premiers Congrès de l’l.C. ", credo du trotskysme, et l’analyse marxiste des événements d’après guerre, voyant le triomphe international du centrisme, trouva son expression non seulement dans l’opposition entre la politique de " redressement des partis " et celle de la constitution des fractions agissant dans le parti et seul canal de la pensée marxiste, mais aussi dans l’opposition entre les mots " d’ordre démocratiques " allant faire de Trotsky le champion de la guerre impérialiste d’Espagne et de Chine et les positions de classe faisant du prolétariat et des positions prolétariennes les seuls mots d’ordre correspondant à la situation d’après guerre.

A la fin de 1932, à la veille de l’avènement de Hitler au pouvoir, la séparation devait avoir lieu sur la base d’une proposition d’exclusion de la fraction, faite par Trotsky (Gourov), qui, parallèlement, entrevoyait une possibilité de victoire en Allemagne, même avec Thälmann.

En 1935, le Congrès de la Fraction italienne, qui se tenait après la trahison ouverte du centrisme (laquelle suivait la mort définitive de l’Internationale Communiste et l’entrée de la Russie dans la Société des Nations), transformait celle-ci et, de fraction du parti communiste italien, elle devenait la fraction du parti que les éruptions révolutionnaires permettront de fonder. Cette transformation avait lieu au moment où l’impérialisme italien déclenchait la guerre en Abyssinie et le Congrès se concentrait autour des problèmes de la transformation de la Fraction en Parti que la trahison du centrisme et l’ouverture de la phase des guerres impérialistes posaient impérieusement. Un courant s’affirmait, lequel voulait substituer au processus réel des luttes de classe devant féconder les conditions pour former le parti, un volontarisme générateur d’opportunisme et de révision du programme communiste. Les dirigeants essentiels de ce courant devaient former la minorité qui, au cours des événements d’Espagne, allait soutenir la guerre impérialiste et passer de l’autre côté de la barricade.

La Fraction italienne concluait une communauté de travail, à la fin de 193, avec la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique, sur la base d’une confluence dans la critique des positions de l’Opposition Internationale (trotskystes), critique qui contenait les questions centrales du mouvement ouvrier, celles de l’Etat et du parti.

Les événements d’Espagne devaient déterminer une crise au sein de la Fraction et dans ses rapports avec la Ligue belge, au sein de laquelle apparaissait d’ailleurs un courant marxiste confluant avec celui qui prédominait dans la fraction. L’exclusion de la minorité fuyant la discussion, précédera la rupture avec la Ligue où se vérifiera une scission (voir la résolution de la C. E. — Bilan n° 42). Parallèlement à sa collaboration avec la Ligue belge, la fraction éditait une revue théorique, en novembre 1933, afin d’entamer un travail de clarification internationale devant pousser les groupes d’avant-garde ayant rompu avec Trotsky à suivre le chemin de la formation des fractions de gauche. A cette époque, toutes ses tentatives pour constituer un Bureau International se heurtèrent à la passivité et à la confusion des groupes existants et seule la Ligue paraissait disposée à affronter une discussion internationale sérieuse.

Avec la guerre d’Espagne, toutes les divergences avec la Ligue et les autres groupes s’exprimèrent par une rupture marquant la chute de ces groupes de communistes de gauche dans le marais des idéologies capitalistes. Une nouvelle phase s’ouvrait, celle de la formation des fractions de gauche contre tous les groupes existants, sur la base des notions programmatiques proclamées par la Fraction, en commun avec la minorité de la Ligue belge, sur l’Etat et le parti. Cet effort a reçu sa consécration avec la formation du Bureau des fractions de gauche et la transformation de Bilan en Octobre.

Actuellement, la fraction italienne édite Prometeo et Il Seme comunista, organe de discussion en langue italienne, et qui doit servir d’instrument de préparation théorique pour le Congrès de la Fraction. Dans une prochaine chronique, nous parlerons des divergences qui existent aujourd’hui dans la Fraction, des problèmes discutés et qui trouvent leur expression dans Prometeo et dans Il Seme.

 

LA FRACTION BELGE

La Conférence Nationale de la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique décidait, le 21 février 1937, de déclarer incompatible l’appartenance à son organisation des membres se solidarisant avec la résolution publiée par Jehan dans son Bulletin. Il s’agissait de l’opposition entre les participationnistes à la guerre impérialiste d’Espagne et les internationalistes se revendiquant des positions de classe. Une minorité, représentant l’ensemble du groupe de Bruxelles moins trois camarades (dont Hennaut, quittait donc la Ligue. Le 15 avril paraissait son premier bulletin mensuel avec les documents de base concernant la constitution de la Fraction belge de la Gauche communiste internationale. Il ne s’agissait pas, comme Hennaut voulait le faire supposer, d’une émanation de la fraction italienne, mais de l’aboutissement de tout un processus au cours duquel le prolétariat belge parvenait, pour la première fois, à jeter les bases pour la construction d’un véritable parti de classe.

On sait que le parti communiste belge fut créé par la Jeunesse socialiste qui, à l’appel de la Révolution Russe, quitta le P.O.B. Sa constitution ne fut pas précédée d’événements sociaux en Belgique, car la bourgeoisie put arriver, grâce au compromis de Lophem, à endiguer avec des " réformes sociales " la vague prolétarienne qui reflua vers les organisations du P.O.B. Très vite, le jeune noyau communiste fut étouffé dans une fusion imposée par l’lnternationale avec le groupe de la gauche socialiste de Jacquemotte. Néanmoins, en 1928, la majorité du parti passait à l’Opposition et, après la scission d’Anvers, cette dernière avait derrière elle tous les militants d’avant-garde du mouvement ouvrier belge. L’Opposition navigua en pleine nuit dans la multitude de problèmes qui se posaient à cette époque devant les gauches marxistes. L’absence de grands mouvements sociaux, l’impression générale de stagnation ne fut pas pour peu dans le découragement qui la pénétra rapidement. Fallait-il agir comme parti ou comme fraction du parti? Ces problèmes s’agitaient au sein de l’Opposition sans pouvoir trouver une solution, alors qu’il était évident que seul, un travail en tant que fraction du parti (même si l’on était exclu) permettrait d’aborder les problèmes propres à la dégénérescence centriste et d’élaborer les positions devant permettre, au moment de la trahison du centrisme, d’évoluer vers la constitution de nouveaux partis. Trotsky, dès son exil, pose impérativement les termes du problème (" redressement des partis " au lieu de fraction de gauche) et sans attendre une discussion internationale, sans comprendre les difficultés inévitables de l’Opposition Belge, provoqua sur la question de l’Est chinois (ce chemin de fer que Staline a finalement vendu à la Chine) une scission qui désagrégea définitivement l’Opposition Belge. Celle-ci se scinda en deux tronçons dont l’un (la Fédération de Charleroi) créait le groupe trotskiste officiel qui allait finir dans le P.O.B., pour en sortir avec des éléments de la gauche et constituer le Parti Socialiste Révolutionnaire; et dont l’autre allait donner naissance à la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique qui végéta sur elle-même jusqu’en 1932. Au moment où le groupe trotskiste dégénérait et excluait de son sein les éléments internationalistes, rompait avec la gauche italienne, la Ligue apparaissait comme le seul noyau de classe survivant. Tout en opposant à l’idée réactionnaire du " redressement " l’idée confuse de " nouveaux partis ", elle admettait cependant que les conditions historiques, la préparation idéologique, n’existaient pas pour les constituer. D’autre part, sur les problèmes de démocratie et fascisme, la Ligue, dans sa Déclaration de principe, donnait une réponse satisfaisante (bien qu’aujourd’hui elle l’ait révisée pour appuyer les républicains espagnols) et n’envisageait pas la possibilité de se contenter des " 4 Prerniers Congrès de l’I.C.".

Sa collaboration avec la Fraction Italienne, en déterminant un élargissement de sa base de travail, la venue de nouveaux éléments restés sur l’expectative ou provenant du groupe trotskiste, déterminèrent une atmosphère de discussions où les problèmes essentiels du mouvement communiste furent affrontés, tant sur le terrain international que sur le terrain spécifiquement belge. Au cours de ces discussions, qui eurent pour matière l’évolution de la Russie et la nouvelle situation internationale et belge, des divergences apparurent et se cristallisèrent peu à peu dans l’opposition des deux courants qui trouvaient pourtant encore une base commune de travail. Sur la Russie. le problème de la guerre (guerre d’Abyssinie), sur la démocratie (Plébiscite de la Sarre), sur les élections, la gauche socialiste et, enfin, sur le problème du parti et le processus de sa formation en Belgique, des divergences apparurent qui furent consignées dans le Bulletin de la Ligue et dans des Cahiers (partiellement dans Bilan).

Au terme de cette évolution, les événements d’Espagne mirent les deux courants devant la nécessité de donner une expression politique à leurs divergences et une opposition de principe apparut. Le problème de l’Etat et du parti voyaient surgir deux positions opposées, dont l’une aboutissait à la guerre impérialiste et l’autre dans la lutte pour la révolution prolétarienne. La scission s’imposait et elle eut lieu.

Certes, dans le processus d’évolution du courant qui allait former la Fraction belge, la fraction italienne intervint activement, mais ce fut plutôt comme un accélérateur d’une tendance de classe qui tendait à s’affirmer et comme l’aide internationaliste du prolétariat italien au prolétariat belge entraîné dans le giron de l’appui à la guerre impérialiste.

Si donc, au point de vue formel, la succession historique entre la fraction belge et le premier noyau communiste qui forma le parti n’existe pas, en réalité, au point de vue de l’évolution historique du prolétariat belge, elle existe car la fraction actuelle n’est que l’aboutissement de l’effort que le prolétariat réalise dans tous les pays depuis 1917 : la création des bases du parti de classe.

La Fraction belge, dans le n° 1 de Communisme, son organe mensuel, a publié une Déclaration de principe qui est son document de base et le point de départ pour l’élaboration de sa plate-forme. Cette déclaration s’inspire des mêmes principes que la Fraction italienne. Dans ses bulletins, elle a déjà publié une série de résolutions sur les problèmes centraux de la situation actuelle et en son sein la discussion se poursuit sur un ensemble de problèmes dont nous ferons une analyse dans notre prochain numéro.

 

 

 

 

Texte n° 2

 

Communisme n° 1, avril 1937

 

 

DECLARATION DE PRINCIPES DE LA FRACTION BELGE

 

 

1. Le Parti est une fraction du prolétariat. — Dans l’ère des révolutions prolétariennes, le Parti exprime effectivement la conscience et la capacité politique du prolétariat dans une phase de flux révolutionnaire, où se pose directement le problème du pouvoir.

La Fraction est un élément du Parti, organique ou extra-organique selon le rapport des classes. Sa nature procède de la nature même du parti. Pas plus que celui-ci, la fraction n’émane uniquement de la volonté d’individualités révolutionnaires, mais elle exprime avant tout un produit de la lutte des classes surgissant lorsque le mouvement prolétarien trace une courbe descendante. Elle apparaît comme une nécessité assurant la survivance de la fonction historique du parti, lorsque ce dernier devient la proie de l’opportunisme.

Quand le parti passe ouvertement au capitalisme en trahissant, la fraction constitue la base de formation, le noyau du parti en devenir qui reprendra la succession historique du parti défaillant.

De par sa substance sociale, la fraction, loin de s’isoler de la lutte des classes, reste étroitement liée à toutes les réactions prolétariennes qui s’y déterminent et elle s’enracine par conséquent à tout le développement ultérieur de cette lutte. — De son côté, le prolétariat malgré la défaite, trouve dans la fraction l’endroit politique où peut se concentrer et se raffermir sa conscience de classe, condition de sa capacité d’action dans les situations mures de demain.

La trahison des partis de la IIIe Internationale a fécondé les conditions historiques pour l’apparition de nouveaux partis communistes. Cependant, leur création ne dépend pas du libre arbitre des communistes, mais elle résulte d’une maturation des contrastes sociaux alors que s’ouvre la phase de la transformation des fractions en partis sur la base des nouvelles données historiques que les fractions ont élaborées.

Dans la période actuelle, les fractions de gauche vivent en substance une situation analogue à celle vécue par les courants et les fractions de gauche de la IIe Internationale pendant le déchaînement de la guerre impérialiste, qui va de la trahison de 1914 à octobre 1917, alors que se constituent les prémices de la nouvelle Internationale.

Aujourd’hui que les fractions de gauche ont dû rompre totalement avec les partis de la IIIe Internationale et que la situation les empêche d’agir comme des partis, elles se trouvent – ou à peu près – exclusivement confinées dans les limites du travail théorique au sein d’une évolution qui précipite la société capitaliste vers le gouffre de la guerre impérialiste.

Outre la formation des cadres du futur parti, la tâche fondamentale des fractions est de forger l’arme doctrinale qui fraiera à la lutte du prolétariat la voie vers le triomphe de la révolution.

Le noyau issu de la scission qui s’est opérée au sein de la Ligue des Communistes internationalistes déclare se constituer en fraction en s’inspirant des considérations qui précèdent.

Elle se revendique du communisme sur la base des principes fondamentaux posés par les deux premiers congrès de l’Internationale.

Communiste, elle se situe par conséquent dans la lutte prolétarienne on tant que continuité historique de la théorie marxiste fondée sur le déterminisme économique, le matérialisme dialectique et lutte des classes. — Elle s’affirme en tant qu’organisme progressif se fixant l’objectif central de pousser le mouvement communiste à un stade supérieur de son évolution doctrinale, en apportant sa contribution propre à la solution internationale des problèmes nouveaux posés par les expériences de la révolution russe et de la période de déclin du capitalisme, solution que la IIIe Internationale n’a pu élaborer de par les conditions historiques.

En outre, la fraction a comme tâche de répondre aux problèmes spécifiques de la lutte prolétarienne en Belgique, en fonction des principes généraux régissant la lutte mondiale du prolétariat.

La fraction, oeuvrant pour la reconstruction du parti du prolétariat et celle de l’internationale prolétarienne, pose comme condition fondamentale de cette tâche le refus catégorique de se relier organiquement ou non à des courants politiques historiquement condamnés comme forces rétrogrades et ennemies : social-démocratie, partis de la IIIe Internationale, ou bien encore à des groupements communistes qui ont altéré leurs bases politique et idéologique en se rattachant directement ou indirectement à des forces appartenant à ces courants. — Par là, la fraction sauvegarde son propre développement en même temps que le triomphe de la révolution prolétarienne.

La fraction déclare accepter uniquement les affiliations individuelles sur la base d’une adhésion sans réserve à la présente déclaration de principes.

La fraction, dès sa fondation, marque sa position internationaliste en affirmant vouloir collaborer dans l’élaboration du travail théorique avec tout organisme politique se revendiquant d’un autre prolétariat, pourvu que cet organisme agisse dans la voie de la fraction telle qu’elle est tracée dans cette déclaration.

Sur cette base, et voulant marquer sa ferme volonté contre la confusion extrême qui domine actuellement le mouvement communiste, résolue à contribuer au renforcement du prolétariat, la fraction affirme sa conjonction internationale avec la fraction italienne se revendiquant déjà de la position principielle affirmée ci-dessus et décide d’adopter la dénomination de fraction belge de la gauche communiste internationale.

Les points suivants posent les notions politiques essentielles appelées à s’intégrer à la charpente idéologique et programmatique de la révolution prolétarienne.

Les fractions communistes ne peuvent forger l’arme théorique indispensable au triomphe de la révolution qu’à la condition de comprendre le mécanisme interne de la société capitaliste dans sa phase de déclin historique et de relier étroitement l’analyse des événements à la signification de l’époque.

L’Impérialisme ou dernière étape du Capitalisme a orienté l’évolution sociale vers une impasse; les forces productives dans leur ensemble, ne peuvent plus se développer dans le cadre du système capitaliste parce qu’elles ont atteint le niveau maximum compatible avec la nature de ce système. — En d’autres termes, la forme socialiste de la production et le mode bourgeois de production et de répartition des produits sont entrés en un conflit irréductible qui nourrit la crise générale de la société bourgeoise évoluant dans les limites d’un marché saturé de marchandises. Le reflux des forces productives pose objectivement la nécessité de la révolution prolétarienne et de l’avènement du communisme en même temps qu’il ouvre une phase décisive de la lutte des classes : " L’époque de la décadence capitaliste est l’époque de la lutte directe en vue de la dictature du prolétariat. " (IIe Congrès de l’I.C.)

L’antagonisme fondamental entre la bourgeoisie et le prolétariat devient l’axe de l’évolution historique autour duquel gravitent tous les contrastes secondaires, y compris les contrastes inter-impérialistes. — Cela veut dire que désormais la vie vie de la société capitaliste oscille entre les deux issues ouvertes par l’évolution des rapports sociaux: Guerre impérialiste ou Révolution prolétarienne.

La guerre impérialiste est la rançon sanglante de la survivance anachronique du Capitalisme, lorsque le prolétariat est impuissant à imposer sa propre solution : le Communisme, au travers de sa dictature de classe.

Le capitalisme pourrissant ne peut subsister qu’en dévorant sa propre substance, en provoquant des pertes énormes de travail accumulé (chômage des machines, destruction des produits, dévaluations monétaires ) et de travail humain (chômage, utilisation pour la production de guerre, etc.).

Quand la guerre éclate, c’est que les contrastes internes de la production bourgeoise ne trouvent plus d’autre issue que celle constituée d’une part par la destruction massive des richesses productives qui, parce qu’elles ont dû refluer dans le cadre des économies de guerre, ont engendré leur propre négation en se transformant en moyen de destruction; d’autre part, par le massacre du prolétariat, vivante antithèse de la société capitaliste.

C’est la nature de cette société, fondée sur l’antagonisme irréductible entre la bourgeoisie et le prolétariat qui détermine le mobile fondamental de la guerre impérialiste et son contenu social, mais non la lutte entre les Etats capitalistes ou entre fractions bourgeoises d’un même Etat : les antagonismes inter-impérialistes sont seulement l’expression de la contradiction entre la tendance à l’universalité du système capitaliste et sa division en nations résultant de l’appropriation privée des richesses.

Dans l’époque de la décadence bourgeoise, le prolétariat doit se désolidariser de toutes les guerres dirigées par le capitalisme ou ses agents démocratiques, que leur drapeau soit celui de la Révolution bourgeoise ou des nationalités opprimées, ou de l’émancipation nationale des colonies, ou de l’antifascisme, ou encore du " socialisme en un seul pays ".

Le prolétariat reconnaît et accepte uniquement la guerre civile déclenchée par ses propres forces et sous le contrôle du parti de classe, contre et pour l’abolition de l’Etat capitaliste.

La Révolution prolétarienne trouve sa condition objective dans la condamnation historique du capitalisme, mais la force seule capable de la propulser doit être recherchée dans l’économie, mais sur le terrain politique : une société pourrie ne peut tomber que sous la poussée d’une classe révolutionnaire. Le prolétariat en forgeant son parti de classe devient cette classe révolutionnaire capable d’abattre la bourgeoisie, d’empêcher la guerre et la décomposition de la société.

La démocratie bourgeoise est l’expression politique du " libéralisme " économique qui a favorisé l’accumulation du capital dans la phase de croissance du système bourgeois de la production.

En même temps, derrière le paravent de " l’égalité " politique, il tendit à dissimuler au prolétariat croissant en nombre et en force politique, la réalité de la société divisée en classes. — Bien que le prolétariat ne pouvait encore poser concrètement le problème au pouvoir, il s’opposa cependant à l’Etat capitaliste en fondant ses propres organisations de classe et, par là, heurtait aussi le principe démocratique qui constituait la charpente de l’édifice juridique-politique de la bourgeoisie. Les organismes prolétariens de lutte surgissaient contre la volonté de l’Etat démocratique et non pas grâce à l’existence de cet Etat; mais en même temps, ils se laissaient pénétrer par la corruption de l’idée démocratique, d’autant plus puissante qu’elle baignait dans une ambiance de prospérité. — D’autre part, le capitalisme pouvait donner satisfaction partielle aux revendications ouvrières alors que celles-ci ne menaçaient pas encore le fonctionnement même du système capitaliste, mais pouvaient au contraire se greffer sur son développement.

Par contre, la décadence du capitalisme non seulement s’oppose à une élévation (absolue aussi bien que relative) des conditions de vie du prolétariat mais exige l’exploitation intensive de celui-ci sur la base de l’étranglement de ses luttes.

Pour la défense de ses intérêts, le prolétariat ne peut pas s’accrocher aux institutions démocratiques, celles-ci n’étant pas son oeuvre propre, mais celle de la bourgeoisie et qu’elles ne subsistent que dans la mesure où elles empêchent le prolétariat de poser ses revendications de classe et d’acquérir la conscience politique qui lui fasse découvrir la nécessité de détruire l‘Etat bourgeois démocratique.

La démocratie et le fascisme sont deux formes de domination d’une même classe: la bourgeoisie mondiale.

Leur choix est déterminé en fonction non d’intérêts particuliers et contradictoires de cette classe, mais de son intérêt historique, fondamental : l’écrasement du prolétariat.

Le prolétariat ne peut empêcher l’avènement de la domination fasciste que dans la mesure où, appuyé sur ses organisations de classe il s’oppose à la réalisation du programme capitaliste visant à son anéantissement en tant que classe, dans la mesure où il parvient à s’acheminer vers son propre objectif : la révolution communiste.

Les expériences " démocratiques " depuis 1918, ont démontré que la défense de la démocratie était la négation de la lutte des classes, étouffait la conscience du prolétariat et conduisait son avant-garde jusqu’à la trahison — aujourd’hui consommée — des partis communistes sans empêcher l’instauration du fascisme là où il s’imposait, mais en y contribuant : la tragédie au prolétariat espagnol jeté dans le gouffre de la guerre antifasciste a définitivement marqué au fer rouge les défenseurs, conscients ou non, de la démocratie bourgeoise.

La position des communistes à l’égard des syndicats se rattache au critère central qui affirme que le programme de lutte pour les revendications immédiates doit être le pôle de concentration du prolétariat dans une phase où celui-ci n’agit pas en tant que classe consciente de ses buts historiques et où ce programme apparaît comme le seul qui heurte de front le programme capitaliste. La conscience prolétarienne peut renaître dans la mesure où les batailles économiques partielles se développent jusqu‘à atteindre la phase supérieure politique qui pose le problème du pouvoir. — " A l’époque où le capitalisme tombe en ruines, la lutte économique du prolétariat se transforme en lutte politique beaucoup plus rapidement qu’à l’époque du développement pacifique du régime capitaliste. Tout conflit économique important peut soulever devant les ouvriers la question de la révolution. " (IIe Congrès de l’I.C.).

Les communistes ont pour devoir de militer dans les syndicats réformistes qui sont actuellement les seules organisations unitaires de masses. Mais, c’est à la condition de ne pas devoir sacrifier leur activité, sauvegarde de la lutte prolétarienne, que les communistes légitiment leur présence dans les syndicats.

Les syndicats fascistes ne sont pas des organisations ouvrières, mais des créations du capitalisme qui empêchent tout travail révolutionnaire.

Lorsque l’arme économique des prolétaires a été anéantie par le Fascisme, les communistes ont pour devoir d’oeuvrer à la constitution de nouveaux syndicats de classe. Ceux-ci ne peuvent cependant surgir que du bouleversement des rapports sociaux. De même un nouveau type d’organisation unitaire ne peut être un produit artificiel, mais un phénomène social surgissant de situations révolutionnaires où le prolétariat se dirige vers l’instauration de son propre pouvoir et est amené à en créer les organes de base, tels les soviets.

La Révolution prolétarienne d’Octobre 1917, par ses traits fondamentaux, détermine le contenu des révolutions prolétariennes de demain.

Dans le développement de la lutte des classes, elle représente la continuité progressive de la Commune de Paris et de la Révolution russe de 1905 et apporte la vivante preuve historique des prémisses théoriques suivantes :

a) la révolution prolétarienne ne se réalise que par la destruction de l’Etat capitaliste et la fondation de l’Etat prolétarien, qui est inévitable dans la phase de transition entre le capitalisme le communisme;

b) pour atteindre son objectif historique — l’extinction des classes — le prolétariat doit instaurer sa propre dictature sous la direction de son parti de classe. — Le parti n’étant que la fraction la plus consciente du prolétariat n’a pas d’intérêts se différenciant de ceux de la classe, mais il exprime les intérêts d’ensemble de cette classe, leur finalité sociale.

Par définition, comme du point de vue de la réalité historique, il y a identification absolue entre dictature de classe et dictature du parti.

Par contre, il existe une opposition irréductible entre la dictature prolétarienne et la dictature de l’Etat.

Le prolétariat ne peut sauvegarder sa dictature de classe et, par conséquent, son programme historique qu’en asservissant l’Etat à la réalisation de ce programme.

La dégénérescence prolétarienne trouve son terrain spécifique non dans la dictature du parti, mais dans l’incorporation du parti à l’appareil d’Etat. Par contre, le contenu positif des révolutions prolétariennes, sans cesse grandissant, réside dans le dépérissement de l’Etat et non dans le développement de ses organes coercition et de répression.

L’une des tâches essentielles des fractions communistes est d’élaborer une solution de principe au problème capital de la gestion d’un Etat prolétarien, solution que les bolcheviks n’ont pu donner, faute de matière expérimentale.

Les enseignements tirés de la révolution. russe fournissent dès à présent les données suivantes du problème :

a) la révolution prolétarienne ne peut suivre un cours autonome qui serait fondé sur l’originalité du milieu géographique et social. Elle n’est pas la résultante de prémices matérielles développées dans le pays où elle surgit, mais le produit dune maturation politique des contrastes de classe, et ce à l‘échelle internationale . — Le critère de maturité économique ou culturelle est à rejeter tout aussi bien pour les pays à développement supérieur, que pour les pays retardataires. La maturité de la révolution prolétarienne est donnée par l’époque historique, telle que nous l’avons définie au point 2.

b) la révolution prolétarienne prend racine sur le terrain national, mais ne peut se développer qu’en se greffant à la lutte du prolétariat mondial et en mettant l’Etat prolétarien au service de cette lutte. L’affirmation centrale du marxisme que la révolution économique doit précéder la révolution politique, n’acquiert sa pleine signification que sur l’arène internationale, sur la base d’un écrasement politique du capitalisme au moins dans ses centres vitaux.

c) le socialisme mondial, préface au communisme, ne peut pas être la juxtaposition d’économies "socialistes" nationales, mais il est l’expression de la division internationale du travail, telle qu’elle a surgi du développement capitaliste, une organisation unitaire composée de secteurs interdépendants et solidaires.

d) même après la fondation d’un Etat prolétarien, et jusqu’au triomphe de la révolution mondiale, les lois de la production capitaliste continuent à s’exercer - dans une plus ou moins grande mesure - au sein de cet Etat, sous la pression des classes ennemies expropriées, mais non détruites, et du capitalisme mondial. Celui-ci ne peut pas être vaincu sur le terrain des compétitions économiques, mais sur le terrain politique, au travers d’une exacerbation de la lutte mondiale des classes. A celle-ci doivent donc être subordonnées les tâches d’un prolétariat victorieux par rapport à sa propre économie. Les limites du programme économique sont tracées par la place spécifique qu’occupera l’économie prolétarienne dans l’organisation socialiste mondiale;

e) en outre, le contenu social de la révolution prolétarienne ne se mesure pas essentiellement au développement des forces productives, mais au mobile et à la destination de la production, au degré de satisfaction des besoins des masses.

L’URSS, en rompant avec le prolétariat mondial, sur la base du socialisme national, a imprimé à son économie un cours capitaliste se dirigeant vers l’issue de la guerre impérialiste : l’industrialisation soviétique se traduit par l’édification d’une économie de guerre.

Le devoir des fractions communistes est de rejeter toute défense - même conditionnée - de l’URSS, instrument de l’impérialisme mondial.

 

 

 

TEXTE n° 3

 

Manifeste du Bureau international des fractions de gauche

 

Octobre n° 3, avril 1938

(ORGANE MENSUEL DU BUREAU DES FRACTIONS DE LA GAUCHE INTERNATIONAL COMMUNISTE)

 

Contre la guerre impérialiste!

Pour le défaitisme révolutionnaire!

Pour la révolution mondiale!

 

PROLETAIRES D’ESPAGNE!

PROLETAIRES DE FRANCE!

 

 

PROLETAIRES DU MONDE ENTIER!

 

Un spectre hante l’Europe le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte Alliance pour traquer ce spectre. (Manifeste des Communistes — Février 1848).

 

En 1848, la vieille Europe se ligua pour traquer le spectre du Communisme. En 1938, la vieille Europe se ligue à nouveau contre cette persistante hantise. Espoir vain, car le Communisme renaît toujours plus menaçant et la production de guerre, le seul marché qui reste ouvert au capitalisme, subit, à son tour, les lois antagoniques du régime: d’un côté, les moyens de destruction ne font que s’accumuler, tandis que de l’autre les millions de prolétaires asservis par les traîtres a la production de guerre, ne reçoivent qu’une part insignifiante de la valeur du travail qu’ils consacrent à forger les instruments de leur destruction pendant que l’industrie de consommation, la seule répondant aux aspirations de l’humanité, devient, en réalité, l’appendice de l’industrie de guerre et se dégrade de plus en plus par l’introduction d’ersatz.

Autrefois, les contrastes du régime trouvaient dans les crises cycliques et les guerres d’expansion aux colonies les éléments régulateurs qui ouvraient à la bourgeoisie de nouvelles et vastes perspectives d’exploitation et de domination. Aujourd’hui, les guerres d’Ethiopie, d’Espagne et de Chine apparaissent comme des expédients n’ayant d’autre propriété que d’accumuler davantage de matières explosives. La guerre, localisée ou généralisée, ne peut désormais résoudre les antagonismes résultant d’une production qui a atteint des proportions incompatibles avec le mode de répartition capitaliste. Chaque moment de la vie du Capitalisme évoque, par la mort quotidienne dans la guerre de milliers d’ouvriers, le spectre du Communisme. Chaque fibre de l’économie de guerre évoque ce spectre contre qui se liguent toutes les forces du capitalisme mondial.

 

PROLETAIRES!

La guerre de 1914-18 a marqué le terme extrême de la phase d’expansion du régime capitaliste; le déclin de la société bourgeoise plaça, à Versailles, les Etats " vainqueurs " devant la nécessité d’apporter aux Etats vaincus les moyens économiques, politiques et militaires se battre le prolétariat révolutionnaire qui, dans la dislocation de l’appareil capitaliste de ces pays, pouvait trouver une issue au développement de ses mouvements insurrectionnels.

Ainsi, sur les cadavres des spartakistes et ceux de la révolution allemande de 1923, les bourreaux sociaux-démocrates préparent la litière du fascisme. Sur l’arène diplomatique, la comédie pacifiste du désarmement se jouait à la Société des Nations. Les uns arguant que le désarmement passait par la sécurité et l’arbitrage, réarmaient en attendant que la sécurité fut réalisée. Les autres prétextant de l’impossibilité d’assurer la sécurité sans le désarmement, se proposaient de démontrer l’inéluctabilité de leur propre réarmement, Et la Conférence du Désarmement poursuivit l’utopie de contrôler et de limiter la production de guerre. Mais les lois qui présidaient au fonctionnement de l’économie capitaliste devaient, dans l’exaspération de la crise mondiale, démontrer l’inanité de cet absurde projet, et, l’un après l’autre, tous les compromis interimpérialiste, se désagrégèrent pour assigner finalement aux armements une place prépondérante dans l’activité sociale.

Quand l’heure du massacre sonna on Espagne et en Chine, ce fut la ruée du Capitalisme vers ces marchés de guerre, soit pour y jeter des armes et de la chair à canon (Italie, Allemagne, U. R. S. S.), soit pour y écouler des matières premières et des capitaux (Angleterre, France, Etats-Unis). Belle opportunité aussi pour la Bourgeoisie mondiale de manifester sa solidarité de classe.

Quand, en août 1936, le socialiste Blum prit l’initiative de la constitution du Comité dit de non-intervention, il s’agissait la d’une mesure répondant aux intérêts de classe du Capitalisme. Le n Comité d’affaires n de la Bourgeoisie mondiale veilla a la défense du régime et toutes les péripéties contradictoires de ses travaux, toutes les mascarades du contrôle, n’eurent, en définitive, qu’un but; permettre aux différents capitalismes de dévoyer et duper les prolétaires, de dissimuler la situation réelle dans la quelle les ouvriers étaient jetés: leur massacre en Espagne et en Chine, leur adhésion au plein développement de l’économie de guerre dans tous les pays.

En Allemagne et en Italie, où l’économie de guerre ne laissait qu’une marge infime a l’industrie de consommation, c’est au cri de e la guerre contre le bolchévisme en Espagne ", de la t réparation des injustices de Versailles ", que Hitler et Mussolini sont parvenus à remplacer le beurre par les canons.

En France, c’est au cri des " des armes et des avions pour l’Espagne ", que le capitalisme a pu briser la vague des grèves. Les prolétaires sont désormais acquis à l’idée que leur sort dépend du massacre de leurs frères de classe érigés en "  fascistes ".

En Russie, l’heure était venue ou l’évolution économique exigeait de passer au massacre de tous ceux qui, ayant participé à la révolution d’Octobre, pouvaient représenter, pour les masses, un étendard faisant repoussoir a leur exploitation ignoble et leur rappelant le chemin de classe pour défendre, avec leurs intérêts immédiats, la cause de la révolution russe et mondiale, C’est au cri de " no pasaran ", de l’intervention active en Espagne, que Staline a pu procéder aux assassinats consécutifs des artisans de la révolution de 1917.

En Espagne, aux carnages sur les fronts militaires, se superpose, des deux côtés de la barricade, une réaction féroce dirigée contre les ouvriers qui ne se plient pas à toutes les nécessités de l’Union Sacrée.

 

PROLETAIRES I

En même temps que les brigands impérialistes donnaient vie à la Société des Nations, les prolétaires russes qui avaient, en Octobre 1917, détruit l’appareil de domination du capitalisme, l’Etat, fondaient, avec des minorités prolétariennes de différents pays, l’Internationale Communiste, l’instrument appelé à diriger la Révolution mondiale.

Le cours, aboutissant à la construction de l’Internationale, s’opposait brutalement à l’autre se concluant par Versailles. Cette opposition, en restant l’axe de toutes les situations ultérieures, pouvait mener a la victoire mondiale du prolétariat: des batailles révolutionnaires de 1923 en Allemagne, de 1927 en Chine, des luttes gigantesques qui agitèrent toute la période d’après-guerre.

Mais il n’en fut pas ainsi et, immédiatement après sa fondation, l’Internationale Communiste, adoptant une politique qui ne correspondait point à celle qui mena les ouvriers russes a la victoire en Octobre 1917, fut amenée à opérer une double série de concessions politiques: compromissions a l’intérieur de chaque pays avec les traîtres d’hier sous le prétexte d’accroître les possibilités matérielles, Sur l’échiquier international, l’Etat prolétarien escomptait pouvoir étayer désormais sa défense sur n l’exploitation a des contrastes inter-impérialistes, en raison du reflux révolutionnaire dans les autres pays.

Mais les batailles révolutionnaires que l’on croyait révolues quand le compromis apparut comme une nécessité, apparurent à nouveau dans la suite, alors qu’en Allemagne et en Chine, au lieu de la constitution du front prolétarien pour l’assaut au pouvoir sous la direction exclusive du parti de classe, l’Internationale du front anti-versaillais revendiqua la coalition avec la social-démocratie, la lutte anti-impérialiste et l’union avec le Kuomintang. D’où ce contraste: les ouvriers russes, parce qu’ils étaient restés sur leur terrain de classe, gagnèrent la bataille de 1917, tandis que les ouvriers allemands et les travailleurs chinois, parce qu’entraînés dans le front opposé, perdirent leur bataille et de leur déroute surgirent Hitler et Chang-Kaï-Chek.

 

LE FIL CONDUCTEUR DE L’HISTOIRE RELIE TOUTES LES DEFAITES PROLETARIENNES.

L’erreur initiale de la IIIe Internationale, qui s’affirme d’une fatalité historique, développe la chaîne des autres " erreurs " conduisant à des hécatombes de prolétaires.

L’opposition entre Octobre 1917 et la situation actuelle, s’exprime par l’opposition entre les bolchéviks internationalistes et les agents actuels du capitalisme : fascistes, démocrates, centristes, anarchistes, trotskystes et " communistes de gauche ". Les prolétaires qui luttent aujourd’hui contre la guerre impérialiste, pour la fraternisation, pour le défaitisme, sont les seuls à se relier aux internationalistes de 1917. Par contre, ceux qui voilent ou ignorent les fautes foncières, que ce soit consciemment ou inconsciemment, rejoignent l’ennemi, deviennent ses agents et les instruments de la confusion idéologique permettant au Fascisme et au Front Populaire d’opposer l’écueil sanglant de la guerre à la marche vers la révolution.

 

PROLETAIRES!

Le capitalisme est parvenu à pulvériser votre conscience de classe et à vous placer devant l’impossibilité de discerner, dans l’amalgame des idéologies bourgeoises, celle qui répond véritablement à vos intérêts, parce qu’elle est votre oeuvre propre, édifiée au sein des fractions de gauche.

Les drapeaux arborés dans vos manifestations et vos luttes le sont par des agents du capitalisme qui détournent vos batailles de leurs objectifs de classe. Quand le moment arrive, comme en Espagne, de passer à la forme achevée de la trahison, ils répètent les gestes de 1914 et vous appellent à tuer vos frères. Les socialistes vous étourdissent de leurs appels pour l’aide aux républicains d’Espagne, exploitent votre légitime indignation contre les bombardements des femmes et des enfants, pour arracher votre consentement au massacre des travailleurs marocains, italiens, allemands pour mieux vous dissimuler les victimes des répressions du Front Populaire de Barcelone ; pour que vous vous borniez à une désapprobation platonique des assassins de Moscou, qui doivent rester dans le front unique de la " guerre antifasciste. Silence dans les rangs ! ", telle est la consigne qu’exploitent les assassins centristes pour poursuivre tranquillement leur oeuvre meurtrière en Russie.

Les trotskystes déposent leur offrande sur l’autel

de la patrie capitaliste. " Faites tout votre devoir dans la lutte contre le Japon ", ont-ils dit aux travailleurs chinois; " parce que de la DEFAITE du Japon jaillira la Révolution en Chine "!

Les anarchistes briguent à nouveau des mandats ministériels dans l’Union Sacrée de Barcelone, en dépit du massacre de nombreux ouvriers et paysans tombés victimes d’une idéologie contre-révolutionnaire.

Les " communistes de gauche " à qui les situations n’offrent pas encore de positions de premier plan, participent au concert des traîtres. Là où la guerre n’est pas encore en action, ils sont "  anti-défense nationale " ; mais là où la guerre fauche des centaines de milliers d’ouvriers, ils sont d’enragés interventionnistes car, pour eux, la révolution n’est pas la négation de la guerre antifasciste mais serait fille légitime de la " victoire " contre les fascistes,

 

PROLETAIRES!

Les fractions de gauche, parce qu’agissant sur un terrain propre à la fécondation de positions de classe, furent les seuls organismes alertant le prolétariat espagnol, dés juillet 1936, sur la signification réelle de la guerre antifasciste, S’inspirant des critères décisifs de la révolution russe, pour mieux dégager la critique implacable des erreurs inévitables des bolchéviks exercée par les événements eux-mêmes, les fractions de gauche furent naturellement placées dans les conditions à pouvoir dénoncer la nature impérialiste de la guerre d’Espagne, et cela parce qu’elle se dirigeait, non pas vers la destruction de l’Etat capitaliste, mais bien vers sa consolidation au travers d’une adaptation bourgeoise à une situation contingente caractérisée par des "socialisations" et des atteintes temporaires à la propriété privée.

Ce n’est pas l’effet du hasard si les fractions de gauche seules restent debout au milieu de l’effondrement des organisations qui, après avoir appartenu au prolétariat, ne sont plus que des rouages du système capitaliste. Seules, elles assurent aujourd’hui la continuité de la vie du prolétariat et ne failliront pas à leur tâche d’exprimer la classe révolutionnaire, lors. que les situations permettront à nouveau aux masses de passer a la lutte insurrectionnelle pour la destruction de l’Etat capitaliste.

 

PROLETAIRES D’ESPAGNE!

Depuis bientôt deux ans, chaque bataille est une hécatombe de vos vies; chaque centre d’Espagne est arrosé de votre sang. Pour conquérir Teruel, la partie la plus ardente de votre classe a été sacrifiée.

Depuis bientôt deux ans, vous parsemez de vos corps les campagnes et les villes d’Espagne, aux cris de "  tuez les fascistes " ou "  tuez les rouges ". Des milliers d’entre vous sont tombés pendant que généraux, ministres, fascistes, créatures du Front Populaire, exploitaient vos sacrifices stériles.

De même, le capitalisme international monnaye vos cadavres en intensifiant sa production de guerre et en cimentant l’Union Sacrée dans tous les pays.

Emportés dans le cyclone de la guerre, la solidarité réelle du prolétariat international vous a fait défaut parce que, lui aussi, est resté prisonnier du Capitalisme en croyant que votre salut dépendait non de sa lutte contre chaque bourgeoisie nationale, mais ou bloc avec celle-ci afin d’assurer la victoire militaire de l’une ou l’autre des dictatures capitalistes.

Les fractions de la gauche communiste qui sont restées fidèles aux principes de l’internationalisme et que les agents du capitalisme ont provisoirement condamnées à l’impuissance saluent en vous, travailleurs espagnols, ceux qui ont fait la plus cruelle des expériences pour le compte du prolétariat international, mais qui en retirera des leçons décisives pour la Révolution.

 

PROLETAIRES DE FRANCE!

En Espagne, brève fut la période qui permit aux ouvriers de lutter sur un front de classe. Immédiatement surgit le carnage impérialiste qui dure encore aujourd’hui et auquel le prolétariat ne peut riposter que par la fraternisation de tous les exploités pour une lutte commune contre toute la classe capitaliste.

Les circonstances particulières qui président à l’évolution du capitalisme français lui impriment une cadence bien moins brutale, C’est pourquoi vous assistez actuellement à l’enchevêtrement de deux cours contradictoires: celui qui, prenant sa source dans vos revendications immédiates et dans les luttes que vous menez pour elles, se dirige contre l’Etat et son appareil gouvernemental — quelle qu’en soit l’étiquette; et l’autre cours, qui détourne ces mêmes revendications de leurs objectifs de classe pour les souder à la guerre impérialiste d’Espagne et à la production de guerre.

Il dépend de votre clairvoyance politique que vos batailles mènent à votre libération plutôt qu’à vôtre extermination.

Depuis 1936, le Capitalisme vous fait croire que le Front Populaire est l’arme de votre salut, que les frontières de la République bourgeoise sont vos propres frontières, que la "  Marseillaise " est le chant de votre libération, que les " canons pour l’Espagne" oeuvrent non au massacre de vos frères de classe, mais à la délivrance des travailleurs espagnols.

Cette terrible mystification parait bien avoir atteint son but. A chaque occasion, vous êtes victimes du chantage qu’exerce sur vous le Capitalisme: pour garder " votre " gouvernement au pouvoir, vous devez altérer vos revendications, asservir vos syndicats à l’Etat, tolérer le fonctionnaire-policier qui surveillera les scrutins pour la grève et repérera les "  meneurs ", cesser vos "  gestes sacrilèges " à l’égard de la propriété privée en renonçant à l’occupation des usines, apporter votre collaboration enthousiaste à la production de guerre. Et chaque fois que, sous la pression des traîtres, vous cédez au chantage en acceptant le compromis qui consiste à subordonner le maintien du gouvernement de Front Populaire à l’abaissement de votre standard de vie, les conditions sont créées pour que le capitalisme, ou bien se décide à une offensive ouverte contre votre classe en bousculant le paravent du Front Populaire ou même sous sa direction ; ou bien encastre davantage ce Front Populaire dans l’Union Sacrée sous le signe d’un gouvernement "  d’unanimité nationale " ou de "  salut public ".

Les vicissitudes des deux dernières années prouvent que votre capacité de lutte est grande et que le Capitalisme pourrait difficilement en avoir raison s’il ne recourait à une dictature se dissimulant sous le masque du Front Populaire. Mais prenez garde! "  L’ennemi vous guette "! Ce qui s’est passé ailleurs prouve que votre front de lutte, s’il reste ballotté par des mouvements sans issue, peut se désagréger sous la pression du découragement épuisant les plus fortes énergies et offrir le flanc à l’attaque directe du Capitalisme.

Une chose importe! Vos luttes revendicatives ne peuvent être extraites du climat social qui les enveloppe. Autrement dit, pour acquérir une fonction de classe, elles doivent se relier à la lutte contre la guerre, guerre qui exerce déjà ses ravages en Espagne et en Chine aussi bien que contre le mécanisme de guerre que le Capitalisme vous convie à parachever pour mieux vous y broyer demain. Si vous ne faites pas cela, la "  Nation Unifiée " vous absorbera pour la guerre et vous cesserez d’être la classe prolétarienne.

 

PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS!

Si nombreuses sont les hypothèses à tirer des situations actuelles, mais il n’y a qu’un ennemi pour le Capitalisme, qu’une force de salut pour l’humanité : le Prolétariat.

Soit que nous assistions à un élargissement de la tendance portant à la localisation des conflits impérialistes et à la généralisation de compromis inter-impérialistes sur la base d’une solidarité des Etats "  riches " s’exerçant au bénéfice des Etats "  pauvres ".

Soit que, depuis la guerre italo-éthiopienne, nous soyons entrés dans une véritable conflagration internationale où les Etats fascistes apparaîtraient actuellement comme les vainqueurs alors que, probablement, tous subiraient la défaite finale, comme ce fut le cas en 1914-18;

Soit qu’il s’agisse aujourd’hui d’une grande répétition générale de la prochaine conflagration mondiale;

Soit, enfin, que nous assistions à une évolution du Capitalisme mondial s’orientant — au travers de l’action conjuguée de l’intérieur et de l’extérieur — vers l’établissement de régimes de terreur fasciste dans tous les pays;

Pour chacune de ces hypothèses, les événements prouvent, en traits sanglants, que le seul enjeu des situations est le Prolétariat et la lutte qu’il mène pour le Communisme.

La violence même avec laquelle l’ennemi doit passer à l’attaque prouve — avec éloquence — que les BASES OBJECTIVES pour le triomphe du Socialisme existent désormais au sein de la société capitaliste. Et aucun parallèle n’est possible entre les réactions violentes d’autrefois et celles qui ensanglantent le monde depuis bientôt vingt ans,

Le Capitalisme, qui en est arrivé à devoir régler les situations en faisant appel aux cyclones et aux tempêtes, ne peut plus faire machine arrière,

Pour mater le prolétariat autrichien, Schuschnigg ne disposait pas de forces suffisantes et Hitler, en volant à son secours, a non seulement bousculé profondément l’équilibre inter-impérialiste, mais aussi le climat social de tous les pays.

Pour massacrer le prolétariat espagnol, il faut l’attaque simultanée du Capitalisme de tous les pays.

Au sein de chaque secteur national, le Capitalisme ne trouve plus la possibilité de détourner les ouvriers de la voie de classe où les projette la situation et il lui faut importer d’Espagne les "  stupéfiants " qui lui permettront de retarder l’éclosion des mouvements révolutionnaires.

En 1848, le Manifeste Communiste de Marx proclamait : "  Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social traditionnel. Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste! Les prolétaires n’ont rien à y perdre que leurs chaînes: Ils ont un monde à y gagner. "

 

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!

 

80 ans plus tard, les Fractions de la Gauche Communiste reprennent la proclamation du "  Manifeste des Communistes ", mesurant la température révolutionnaire actuelle avec le thermomètre infaillible de la violence des événements contemporains. Elles aiguisent leur passion révolutionnaire au contact d’une connaissance approfondie de la situation et affirment cette conviction inébranlable qu’au cri actuel de : "  Prolétaires, entre-tuez-vous " ne peut succéder aucun expédient de l’ennemi, mais doit succéder la fraternisation des ouvriers du monde entier pour la révolution mondiale!

 

PROLETAIRES!

 

La défaite militaire, économique, politique, de votre ennemi est le salut de votre classe!

 

Le parti de classe est votre cerveau, votre oeuvre, l’instrument de votre victoire I Les fractions de gauche en sont la prémisse indispensable!

 

Vive la fraternisation des exploités de tous les pays!

Vive le défaitisme révolutionnaire

Vive la révolution mondiale!

 

Bureau International des Fractions de la Gauche communiste.

 

 

 

TEXTE n° 4

 

 

 

BILAN n° 13 (décembre 1934)

 

 

 

FASCISME – DEMOCRATIE – COMMUNISME

(texte d’Ottorino Perrone)

 

La question centrale qui se pose à l’heure actuelle, devant le mouvement ouvrier, est celle de son attitude envers la démocratie ou, pour préciser, la nécessité de prendre ou non la défense des institutions démocratiques que le fascisme menace, en même temps qu’il procède à la destruction des organisations prolétariennes. Pour cette question — comme pour d’autres d’ailleurs — la solution la plus simple n’est pas la plus claire, celle-ci ne correspondant nullement à la réalité de la lutte des classes. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, à première vue, le mouvement ouvrier ne parviendra à préserver réellement ses organismes de l’assaut de la réaction, qu’à la seule condition de maintenir intactes ses positions de lutte, de ne pas les relier au sort de la démocratie et de livrer la bataille contre l’attaque fasciste en même temps qu’il poursuit sa lutte contre l’Etat démocratique. En effet, une fois établie la jonction entre le mouvement ouvrier et les institutions démocratiques, la condition politique se trouve être réalisée pour le désastre certain de la classe ouvrière, car l’Etat démocratique trouve, dans l’apport des masses ouvrières, non pas une possibilité de vie ou de persistance, mais la condition nécessaire pour se transformer en un régime d’autorité, ou le signal de sa disparition, afin de céder sa place à la nouvelle organisation fasciste.

Si l’on considère la situation actuelle en dehors de sa connexion avec les situations qui l’ont précédée et qui lui succéderont, si l’on considère la position actuelle des partis politiques sans les relier au rôle "qu‘ils ont eu dans le passé et à celui qu’ils tiendront dans l’avenir, on déplace les circonstances immédiateset les forces politiques actuelles du milieu historique général, ce qui permet facilement de présenter ainsi la réalité : le fascisme passe à l’attaque, le prolétariat a tout intérêt défendre ses libertés, et de cela résulte la nécessité pour lui d’établir un front de défense des institutions démocratiques menacées. Maquillée d’une teinte révolutionnaire, cette position est présentée sous le vernis d’une prétendue stratégie révolutionnaire se piquant au surplus d’être essentiellement "  marxiste ". Le problème sera, dès lors, introduit de cette manière : une incompatibilité se manifeste entre la bourgeoisie et la démocratie ; par conséquent, l’intérêt du prolétariat à défendre les libertés que lui accorde cette dernière se greffe naturellement sur ses intérêts spécifiquement révolutionnaires et la lutte pour la défense des institutions démocratiques devient ainsi une lutte anticapitaliste!

A la base de ces propositions, il existe une confusion évidente entre démocratie, institutions démocratiques, libertés démocratiques et positions ouvrières que l’on nomme erronément "  libertés ouvrières ". Au point de vue théorique, aussi bien qu’au point de vue historique, nous constaterons qu’entre démocratie et positions ouvrières il existe une opposition irréductible et inconciliable. Le mouvement idéologique qui a accompagné l’ascension et la victoire du capitalisme se place et s’exprime au point de vue économique et politique, sur une base de dissolution des intérêts et des revendications particulières des individualités, des groupements et surtout des classes au sein de la société. Ici l’égalité des composants deviendrait possible justement parce que les individus confient leur sort et le soin de les défendre aux organismes étatiques représentant les intérêts de la collectivité. Il n’est pas inutile de noter que la théorie libérale et démocratique suppose la dissolution de groupements, de catégories données de " citoyens ", lesquels auraient tout intérêt à faire spontanément cession d’une partie de leur liberté pour recevoir en compensation la sauvegarde de leur position économique et sociale. Cette cession se ferait à l’avantage d’un organisme capable de régulariser et de diriger l’ensemble de la collectivité. Et si les Constitutions bourgeoises proclament le "  droit de l’homme " et contiennent également l’affirmation de la "  liberté de réunion et de presse ", elles ne reconnaissent nullement les groupements de catégorie ou de classe. Ces " droits" sont exclusivement considérés comme des attributions accordées à " l’homme ", au " citoyen " ou au "  peuple ", qui devront s’en servir pour permettre l’accès des individualités aux organes de l’Etat ou du gouvernement. La condition nécessaire pour le fonctionnement du régime démocratique réside donc, non dans la reconnaissance des groupes des intérêts ou des droits de ces derniers, mais dans la fondation de l’organe indispensable pour guider la collectivité qui doit transmettre à l’Etat la défense des intérêts de chaque unité qui la constitue.

La démocratie n’est donc possible qu’à la condition de pouvoir interdire aux "citoyens " le recours à d’autres organismes en dehors de ceux régis et sous le contrôle de l’Etat. On pourrait objecter que les libertés de réunion, de presse et d’organisation perdent toute leur signification du moment qu’il devient impossible de faire triompher, au travers d’elles, une revendication donnée. Mais nous entrons ici dans le domaine de la critique marxiste qui démontre l’oppression de classe se cachant en réalité sous le masque démocratique et libéral et qui a fait si justement dire à Marx que le synonyme de " Liberté, Egalité, Fraternité " était représenté par " Infanterie, Cavalerie, Artillerie ". Par contre actuellement on ne s’attache plus à prouver l’inconsistance de la base prétendument égalitaire de la démocratie, mais on prend la défense de cette dernière et on s’attache à démontrer qu’elle permettrait l’épanouissement des organismes ouvriers. Or, ainsi que nous l’avons expliqué, la condition de vie du régime démocratique consiste justement dans l’interdiction du pouvoir des groupements particuliers, au nom de l’intérêt des individualités aussi bien que de la société. La fondation d’une organisation de la classe ouvrière porte directement atteinte à la théorie de la démocratie, et; à ce sujet, il est caractéristique de constater que dans la période actuelle de dégénérescence de la pensée marxiste, le croisement des deux internationales (celle des traîtres et celle des futurs traîtres) se fait précisément sur la base de la défense de la démocratie d’ou découlerait la possibilité d’existence et même de développement des organismes prolétariens.

Au point de vue historique l’opposition entre " démocratie " et organismes ouvriers se manifeste d’une façon sanglante.

Le capitalisme anglais se fonde au XVIIe siècle, mais c’est seulement beaucoup plus tard que le mouvement chartiste arrache de haute lutte le droit d’organisation de la classe ouvrière. Dans tous les pays, les ouvriers obtiendront cette conquête uniquement au travers de puissants mouvements qui furent toujours objet de la répression sanglante des Etats démocratiques. Il est parfaitement exact qu’avant la guerre et, plus précisément, jusqu’aux premières années de notre siècle, les mouvements de masses destinés à fonder les organismes indépendants de la classe ouvrière, étaient dirigés par les partis socialistes, vers la conquête de droits permettant aux ouvriers d’accéder aux fonctions gouvernementales ou étatiques. Cette question fut, certes, la plus débattue au sein du mouvement ouvrier : son expression la plus achevée se trouve surtout dans la théorie réformiste qui, sous le drapeau de la pénétration graduelle du prolétariat au sein de la forteresse de l’ennemi, a permis en réalité à ce dernier — et 1914 représente la clôture de ce bilan de révision marxiste et de trahison — de corrompre et de soumettre à ses propres intérêts, l’ensemble de la classe ouvrière.

Dans la lutte contre ce que l’on appelle communément le " bordiguisme " on formule souvent, pour les besoins de la polémique (qui sont généralement les besoins de la brouille et de la confusion), que tel ou tel mouvement a eu pour objectif la conquête du suffrage universel, ou bien encore telle ou telle autre revendication démocratique. Cette façon d’interpréter l’histoire ressemble fort à celle qui consiste à expliquer les événements non pas en déterminant leur cause en fonction des classes antagonistes et des intérêts spécifiques qui les opposent réellement, mais en se basant simplement sur les inscriptions fixées sur les drapeaux flottants au-dessus des masses en mouvement. Cette interprétation qui n’a d’ailleurs qu’une valeur purement acrobatique où peuvent se complaire les fanfarons peuplant le mouvement ouvrier s’évanouit immédiatement si l’on place le problème sur ses vrais fondements. Ou ne peut, en effet, comprendre les mouvements ouvriers que sur la ligne de leur ascension vers la délivrance du prolétariat. Si, au contraire, on les place sur la voie opposée qui conduirait les ouvriers à conquérir le droit d’accéder à des fonctions gouvernementales ou étatiques, on se place directement sur le chemin qui a déjà conduit à la trahison de la classe ouvrière.

De toute façon, les mouvements qui avaient pour objectif la conquête du droit de vote pouvaient réaliser cette revendication et d’une façon durable, parce qu’en définitive, loin d’ébranler le système démocratique, ils ne faisaient qu’introduire dans ses rouages le mouvement ouvrier lui-même. Les misérables exploits des ouvriers parvenus aux postes gouvernementaux sont connus de tous : les Ebert, les Scheidemann, les Henderson, etc., ont lumineusement prouvé ce qu’est le mécanisme démocratique et les capacités qu’il détient en vue de déchaîner les plus impitoyables répressions contre-révolutionnaires. Il en est tout autrement pour ce qui concerne les positions de classe conquises par les ouvriers. Ici aucune compatibilité n’est possible avec l’Etat démocratique; au contraire, l’opposition inconciliable qu’exprime l’antagonisme des classes s’accentue, s’aiguise et s’amplifie, et la victoire ouvrière sera conjurée grâce à la politique des dirigeants contre-révolutionnaires.

Ces derniers dénaturent l’effort fait par des ouvriers pour se créer des organismes de classe, lesquels ne peuvent être que le fruit d’une lutte sans merci contre l’Etat démocratique. Le succès prolétarien n’étant possible que dans cette direction, les masses ouvrières lorsqu’elles sont gagnées par la politique des dirigeants opportunistes seront enfin charriées dans le marais démocratique. Ici elles se déplaceront comme un simple pion dans un mécanisme qui deviendra d’autant plus démocratique qu’il parviendra à émousser toutes les formations de classe représentant un obstacle à son fonctionnement.

L’Etat démocratique qui actionne ce mécanisme n’arrivera à le faire fonctionner d’une façon " égalitaire " qu’à la seule condition d‘avoir devant lui, non pas des catégories économiques antagonistes, groupées dans des organismes distincts, mais des "  citoyens " égaux ( !) entre eux et qui se reconnaissent une position sociale similaire pour franchir ensemble les multiples chemins accédant à l’exercice du pouvoir démocratique.

Il n’entre pas dans le cadre de cet article de faire la critique du principe démocratique afin de prouver que l’égalité électorale n’est qu’une fiction qui voile les abîmes séparant les classes dans la société bourgeoise. Ce qui nous intéresse ici c’est de pouvoir mettre en évidence qu’entre le système démocratique et les positions ouvrières il existe une opposition irréductible. Chaque fois que les ouvriers sont parvenus à imposer au prix de luttes héroïques et du sacrifice de leurs vies une revendication de classe au capitalisme, ils ont par contrecoup frappé dangereusement la démocratie, dont le capitalisme seul peut se revendiquer. Le prolétariat trouve au contraire la raison de sa mission historique dans la proclamation du mensonge du principe démocratique, dans sa nature même et dans la nécessité de supprimer les différences de classe et les classes elles-mêmes. Au bout du chemin que parcourt le prolétariat au travers de la lutte de classe, ne se trouve pas le régime de la démocratie pure, car le principe sur lequel se basera la société communiste est celui de l’inexistence d’un pouvoir étatique dirigeant la société, alors que la démocratie s’en inspire absolument et que dans son expression la plus libérale, elle s’efforce toujours de lancer l’ostracisme contre les exploités qui osent défendre leurs intérêts à l’aide de leurs organisations au lieu de rester soumis aux institutions démocratiques créées à la seule fin de maintenir l’exploitation de classe.

Après avoir situé le problème de la démocratie dans son cadre normal — et nous ne voyons vraiment pas comment il serait possible pour des marxistes de le situer autrement — il devient possible de comprendre les événements d’Italie, d’Allemagne, de même que les situations connues actuellement par le prolétariat dans les différents pays et plus particulièrement en France. A première vue, le dilemme sur lequel se placent ces événements consiste dans l’opposition " fascisme-démocratie ", ou, pour employer une formule courante, " fascisme-antifascisme ".

Les stratèges " marxistes " diront, par surcroît, que l’antithèse reste toujours celle des deux classes fondamentalement opposées, mais que le prolétariat a tout avantage à saisir la chance qui lui est offerte et à se présenter comme le pivot de la défense de la démocratie et de la lutte antifasciste. Nous avons déjà mis en évidence la confusion entre démocratie et positions ouvrières qui est à la base de cette politique. Il nous reste maintenant à expliquer pourquoi le front de défense de la démocratie, en Italie — tout comme en Allemagne — n’a représenté, en fin de compte, qu’une condition nécessaire à la victoire du fascisme. Car ce qu’on appelle improprement " coup d’Etat fasciste " n’est, en définitive, qu’un passage de pouvoir plus ou moins pacifique du gouvernement démocratique au nouveau gouvernement fasciste.

En Italie, c’est un gouvernement où se trouvent les représentants de l’antifascisme démocratique qui cède le pas à un ministère dirigé par les fascistes lequel aura une majorité assurée dans ce parlement antifasciste et démocratique, où cependant les fascistes n’avaient qu’un groupe parlementaire d’une quarantaine de représentants sur 500 députés. En Allemagne, c’est l’antifasciste Von Schleicher qui cède le pas à Hitler appelé d’ailleurs par l’autre anfasciste Hindenburg, l’élu des forces démocratiques et social-démocratiques. En Italie et en Allemagne, à l’époque de la conversion de la société capitaliste vers le fascisme, la démocratie ne se retire pas immédiatement de la scène politique, mais elle garde une position politique de premier ordre; elle reste, en effet, au gouvernement afin d’y représenter non pas un centre de ralliement pour briser le cours des situations qui déboucheront dans la victoire fasciste, mais pour permettre le succès de Mussolini et de Hitler. En Italie, au surplus, après la marche sur Rome, et durant plusieurs mois encore, un gouvernement de coalition se formera où les fascistes siégeront en collaboration avec les démocrates-chrétiens et Mussolini ne renoncera même pas à l’idée d’avoir des représentants de la social-démocratie dirigeant les organisations syndicales.

Les événements actuels en France, où il n’est pas certain que la perspective fasciste représente la seule issue capitaliste aux situations, et où le " Pacte d’action " entre socialistes et centristes a fait, de la classe ouvrière, le pivot de la défense de la démocratie, finiront par éclaircir la controverse théorique qui oppose notre fraction aux autres organisations se réclamant de la classe ouvrière. Car la condition nécessaire à la défaite du fascisme et qui consisterait dans le rassemblement des partis agissant au sein de la classe ouvrière en un front unique arborant le drapeau de la défense de la démocratie, cette condition qui n’existait pas, ni en Italie, ni en Allemagne, se trouve être pleinement remplie en France. Or, à notre avis, le fait que le prolétariat français ait été conduit en dehors de son chemin de classe et aiguillonné, comme il l’est, par centristes et socialistes, dans la voie qui l’immobilise aujourd’hui et le livrera demain au capitalisme, laisse prévoir la victoire certaine de l’ennemi dans la double perspective d’être obligé de recourir au fascisme ou bien à une transformation de l’Etat actuel en un Etat où le gouvernement absorbera graduellement les fonctions législatives essentielles et où les organisations ouvrières devront céder leur indépendance et admettre le contrôle étatique en échange de leur " élévation " au rang d’institutions consultatives collatérales au gouvernement.

Lorsque l’on dit que la situation actuelle ne permet plus au capitalisme de maintenir une forme d’organisation sociale analogue ou identique à celle existant dans la période historique ascendante de la bourgeoisie, on ne fait que constater une vérité évidente et indiscutable. Mais il s’agit aussi d’une constatation de fait qui n’est pas particulière à la question de la démocratie, mais qui est générale et qui s’applique tout aussi bien à la situation économique qu’à toutes les autres manifestations sociales, politiques, culturelles, etc. Cela revient à dire qu’aujourd’hui n’est pas hier, qu’il y a actuellement des phénomènes sociaux qui ne se présentaient nullement dans le passé. Mais cette affirmation banale ne devrait même pas être relevée si elle ne comportait pas ces conclusions politiques au moins bizarres : on ne reconnaît plus la classe d’après le mode de production qu’elle institue, mais d’après la forme de l’organisation sociale et politique dont elle use. Le capitalisme est une classe démocratique s’opposant donc nécessairement au fascisme qui serait la résurrection des oligarchies féodales. Ou bien le capitalisme n’est plus le capitalisme du moment qu’il n’est plus démocratique et le problème consisterait à tuer le démon fasciste avec l’aide du capitalisme lui-même. Ou bien encore, puisque le capitalisme a intérêt, dans la situation actuelle, à abandonner la démocratie, il n’y a qu’à le mettre au pied du mur, en reprenant les textes de la Constitution et des lois, et l’on parviendrait ainsi à briser la conversion du capitalisme vers le fascisme, et à ouvrir la voie qui mène à la victoire prolétarienne.

Enfin, l’attaque fasciste nous obligerait provisoirement à mettre en quarantaine notre programme révolutionnaire, pour passer à la défense des institutions démocratiques menacées, quitte à reprendre par après la lutte intégrale contre cette même démocratie qui nous aurait permis, grâce à cette interruption d’attraper le capitalisme au piège. Une fois le danger écarté, la démocratie pourrait être crucifiée à nouveau.

La simple énonciation des conclusions politiques découlant de la constatation de la différence entre deux époques capitalistes — l’ascendante et la déclinante — permet de voir l’état de décomposition et de corruption des partis et des groupements se réclamant du prolétariat, dans la période actuelle.

Les deux périodes historiques considérées séparément peuvent différer et diffèrent réellement, mais, pour arriver à la conclusion qu’une incompatibilité existe entre le capitalisme et la démocratie ou entre le capitalisme et le fascisme, il faudrait considérer démocratie et fascisme non plus comme des formes de l’organisation de la société, mais comme des classes ; ou bien il faudrait admettre que désormais la théorie de la lutte des classes a cessé d’être valable, et que nous assistons à une bataille que livrerait la démocratie contre le capitalisme, ou le fascisme contre le prolétariat. Mais les événements d’Italie et d’Allemagne sont là pour nous prouver que le fascisme n’est que l’instrument de répression sanglante contre le prolétariat et au service du capitalisme qui voit Mussolini proclamer la sainteté de la propriété privée sur les décombres des institutions de classe que les ouvriers avaient fondé pour mener leur lutte contre l’appropriation bourgeoise des produits du travail.

Mais la théorie de la lutte des classes se vérifie une nouvelle fois dans les cruelles expériences d’Italie et d’Allemagne. L’apparition du mouvement fasciste ne modifie nullement l’antithèse capitalisme-prolétariat en la remplaçant soit par capitalisme-démocratie, soit par fascisme-prolétariat. Il arrive un moment dans l’évolution du capitalisme déclinant où ce dernier est forcé d’emprunter un autre chemin que celui qu’il avait parcouru dans sa phase ascensionnelle. Avant, il pouvait combattre son ennemi mortel, le prolétariat, en lui faisant miroiter la perspective d’une amélioration progressive de son sort jusqu’à atteindre sa libération et à cette fin il ouvrait les portes des institutions démocratiques en acceptant ceux qui gardaient le nom de représentants ouvriers, mais qui devenaient des agents bourgeois dans la mesure même où ils parvenaient à enchaîner les organismes ouvriers, dans les rouages de l’Etat démocratique. Aujourd’hui — après la guerre de 1914 et la révolution russe — le problème, pour le capitalisme, est de disperser par la violence et la répression tout foyer prolétarien pouvant se relier avec le mouvement des classes. Au fond, l’explication de la différence entre l’attitude du prolétariat italien et allemand en face de l’attaque fasciste, de la résistance héroïque du premier pour défendre la dernière brique des institutions ouvrières et de l’effondrement du second au lendemain de la formation du gouvernement Hitler-Papen-Hugenberg, dépend uniquement du fait qu’en Italie le prolétariat fondait — par le canal de notre courant — l’organisme pouvant le conduire à la victoire, alors qu’en Allemagne le parti communiste, après avoir été faussé dans ses bases à Halle, par la fusion avec les indépendants de gauche, traversa la défaite de 1923 et, au cours des différentes convulsions de la gauche et extrême gauche qu’il a vécues, une série d’étapes marquant chaque fois un pas en avant dans la corruption et la décomposition du parti du prolétariat allemand qui avait écrit des pages de gloire et d’héroïsme en 1919 et 1920!

Même si le capitalisme passe à l’offensive contre les positions démocratiques et les organisations qui s’en réclament, même s’il assassine les personnalités politiques appartenant à des partis démocratiques de l’armée ou du parti naziste lui-même (comme le 30 juin en Allemagne), cela ne signifie pas qu’il doit y avoir autant d’antithèses qu’il y aura d’oppositions (fascisme-armée, fascisme-christianisme, fascisme-démocratie). Ces faits prouveront seulement la complication extrême de la situation actuelle, son caractère spasmodique et n’entament nullement la théorie de la lutte de classe. La doctrine marxiste ne présente pas le duel prolétariat-bourgeoIsie, dans la société capitaliste, comme un contraste mécanique, à tel point que toute manifestation sociale pourrait et devrait être rattachée à l’un ou l’autre terme du dilemme. Au contraire, l’essence même de la doctrine marxiste consiste dans l’établissement, à la suite de l’analyse scientifique, de deux ordres de contradictions, de contrastes et d’antagonismes, au point de vue économique aussi bien que politique et social. En dehors de l’antithèse bourgeoisie-prolétariat, seul centre moteur de l’histoire actuelle, Marx a mis en évidence la base et le cours contradictoire du capitalisme lui-même, à tel point que l’harmonie de la société capitaliste ne s’établit nullement, même après que le prolétariat a cessé d’exister (comme c’est le cas dans la situation actuelle à la suite de l’action du centrisme et des trahisons social-démocrates) en tant que classe agissant pour l’ébranlement de l’ordre capitaliste et la fondation de la nouvelle société. Actuellement, le capitalisme peut bien avoir amputé provisoirement la société de sa seule force progressive, le prolétariat, mais tant sur le terrain économique que politique, les bases contradictoires de son régime ne cessent pas de déterminer l’opposition inconciliable des monopoles, des Etats, des forces politiques agissant dans l’intérêt de la. conservation de sa société, en particulier le contraste entre fascisme et démocratie.

Au fond, l’alternative guerre-révolution signifie qu’une fois écartée l’issue des situations actuelles vers la fondation de la nouvelle société, il n’apparaîtra point une ère de tranquillité sociale, mais la société capitaliste toute entière (y compris les ouvriers) roulera vers la catastrophe jaillissant des contradictions inhérentes à cette société.

Le problème à résoudre n’est pas d’attribuer autant d’attitudes politiques au prolétariat qu’il y aura d’oppositions, dans les situations, en le reliant à tel monopole, à tel Etat, à telle force politique contre ceux qui s’y opposent, mais de garder l’indépendance organique du prolétariat en lutte contre toutes les expressions économiques et politiques du monde de l’ennemi de classe.

La conversion de la société capitaliste vers le fascisme, l’opposition et le contraste même entre les facteurs des deux régimes, ne doivent donc nullement altérer la physionomie spécifique du prolétariat. Ainsi que nous l’avons remarqué à plusieurs reprises, les fondements programmatiques prolétariens doivent devenir aujourd’hui les mêmes que Lénine mit en lumière, par son travail de fraction, avant la guerre et contre les opportunistes des différentes teintes. En face de l’Etat démocratique, la classe ouvrière doit garder une position de lutte pur sa destruction et non y pénétrer afin de conquérir des positions permettant de construire graduellement la société socialiste : les révisionnistes qui défendirent cette position ont fait du prolétariat la victime des contradictions du monde capitaliste, de la chair à canon en 1914. Aujourd’hui que les situations obligent le capitalisme à procéder à une transformation organique de son pouvoir de l’Etat, le problème reste le même c’est-à-dire celui de la destruction et de l’introduction du prolétariat au sein de l’Etat ennemi pour en sauvegarder les institutions démocratiques, ce qui met la classe ouvrière à la merci du capitalisme et là où ce dernier ne doit pas recourir au fascisme, en fait à nouveau la proie des contrastes interimpérialistes et de la nouvelle guerre.

Le dilemme marxiste, capitalisme-prolétariat, ne signifie pas qu’à chaque situation les communistes doivent poser le problème de la révolution mais signifie que, dans toutes les circonstances, le prolétariat doit se regrouper autour de ses positions de classe. Il pourra poser le problème de l’insurrection quand les conditions historiques existeront pour la bataille révolutionnaire, et dans les autres situations il sera obligé de soulever un programme de revendications plus limité, mais toujours de classe. La question du pouvoir se pose uniquement sous sa forme intégrale et à défaut de prémices historiques nécessaires pour le déclenchement de l’insurrection, cette question ne se pose pas. Les mots d’ordre à soulever alors se rapporteront aux revendications élémentaires concernant les conditions de vie des ouvriers, au point de vue de la défense des salaires, des institutions prolétariennes et des positions conquises (droit d’organisation, de presse, de réunion, de manifestation, etc.).

L’attaque fasciste trouve sa raison d’être en une situation économique qui balaye toute possibilité d’équivoque et ou le capitalisme doit passer à l’anéantissement de toute organisation ouvrière. A ce moment la défense des revendications de la classe ouvrière menace directement le régime capitaliste et le déclenchement des grèves défensives ne peut se situer que sur le cours de la révolution communiste. Dans cette situation — ainsi que nous l’avons déjà dit – les partis et les formations démocratiques et social-démocratiques gardent une fonction de tout premier ordre, mais à l’avantage du capitalisme et contre le prolétariat, dans la ligne qui débouche dans la victoire fasciste et non dans la ligne menant à la défense ou au triomphe du prolétariat. Ce dernier sera mobilisé pour la défense de la démocratie afin qu’il ne lutte pas pour ses revendications partielles. Les social-démocrates allemands appellent les ouvriers à abandonner la défense de leurs intérêts de classe pour ne pas menacer le gouvernement du moindre mal de Brüning. Bauer en fera de même pour Dollfuss entre mars 1933 et février 1934; le Pacte d’action entre socialistes et centristes en France se réalise parce qu’il contient (clause préjudicielle Zyromski) la lutte pour les libertés démocratiques à l’exclusion des grèves revendicatives.

Trotsky écrira dans ses documents sur l’Allemagne tout un chapitre pour démontrer que la grève générale n’est plus l’arme permettant la défense de la classe ouvrière.

La lutte pour la démocratie représente donc un puissant diversif pour arracher les ouvriers de leur terrain de classe et les entraîner dans les voltiges contradictoires où l’Etat opère sa métamorphose de démocratie en Etat fasciste. Le dilemme fascisme-antifascisme agit donc dans l’intérêt exclusif de l’ennemi ; et l’antifascisme, la démocratie chloroformisent les ouvriers pour les laisser ensuite poignarder par les fascistes, étourdissent les prolétaires afin qu’ils ne voient plus le champ et la voie de leur classe. Ce sont ces positions centrales qu’ont marquées de leur sang les prolétariats d’Italie et d’Allemagne. C’est parce que les ouvriers des autres pays ne s’inspirent pas de ces vérités politiques que le capitalisme mondial peut préparer la guerre mondiale. C’est inspirée de ces données programmatiques que notre fraction continue sa lutte pour la révolution italienne, pour la révolution internationale.

 

 

TEXTE n° 5, OCTOBRE n° 2, mars 1938

 

 

"La question de l’Etat"

 

(Ecrit par Ottorino PERRONE.)

 

Cet article est destiné à favoriser la discussion au sein des deux fractions adhérentes et du Bureau.

 

Qui dit Etat dit contrainte. Qui dit socialisme dit liberté. L’opposition est flagrante et aucun subterfuge ne peut en atténuer la signification. Dans n’importe quelle conjoncture de la lutte des classes, cette opposition persiste et, pour prendre l’hypothèse la plus extrême, si demain, en face de l’assaut capitaliste déferlant contre les frontières de l’Etat prolétarien, les communistes recouraient aux méthodes bourgeoises de coercition envers le prolétariat ou n’importe lequel de ses groupements, une involution profonde s’amorcerait dans l’Etat prolétarien et ce ne serait plus un Etat de cette nature qui remporterait la victoire contre l’assaillant bourgeois, mais le fanion révolutionnaire et prolétarien commencerait par recouvrir une marchandise que le capitalisme aurait pu faire pénétrer dans nos propres rangs.

Mille fois il a été dit que le socialisme est une question de substance et non de forme, Ceci reste vrai pour n’importe quelle circonstance. Nous devons ajouter que lorsque sous le prétexte de la "nécessité de l’heure", la forme fait un emprunt a la substance, l’altération qui se produit n’est pas occasionnelle mais définitive et les conséquences se produiront avec la même logique de fer qui fait découler le massacre actuel des ouvriers d’Espagne, de Chine et les orgies du Tribunal Suprême de Moscou des erreurs initiales commises au début de la révolution russe.

Avant d’aborder l’examen du problème, nous tenons à préciser que nous sommes loin de nous ériger en juges de Lénine et des artisans de la révolution russe, ou de donner le moindre crédit aux détracteurs social-démocrates de la révolution russe, lesquels essayent d’établir une relation de dépendance nécessaire entre Octobre 1917 et les hécatombes actuelles de Russie entre Lénine et entre Staline. Nous sommes des marxistes. Le véritable hommage, le seul hommage à nos maîtres consiste à considérer Lénine comme une expression gigantesque de son époque, qui a réalisé ce qu’aucun de nous n’aurait pu faire, qui nous a légué un héritage colossal, qu’il est de notre devoir d’appliquer et d’amplifier à la lumière des événements survenus. Ainsi c’est comme des anneaux d’une même chaîne d’infamie que le prolétariat dénoncera Staline et ses compères social-démocrates. Le premier massacrant à tour de bras en 1935-38, les autres essayant de laver les taches de sang qu’ils portent sur leurs mains dans les fleuves rouges qui inondent actuellement l’Espagne, la Chine, la Russie, l’Italie, l’Allemagne et qui demain dévasteront le monde entier en une succession de guerres ou bien en une conflagration mondiale.

 

LA NOTION DE L’ETAT

 

Dans l’ordre historique nous assistons à la formation de la classe d’abord, de l’Etat ensuite. Cela ne tient pas à des circonstances occasionnelles, mais dépend de l’évolution économique. L’instrument du travail qui sépare l’homme de la nature détermine ainsi un accroissement de la production qui donne lieu à l’accumulation au sein des castes qui sont les formes primitives de la classe, parce que l’ampleur de la production ne permet pas d’assouvir les besoins de la collectivité, en même temps qu’elle dépasse la capacité de consommation de la couche privilégiée. Dans les premiers temps, c’est à l’amiable que peuvent être résolues les questions sociales et une hiérarchie s’établit. Une solidarité existe entre les différentes fonctions sociales et les couches inférieures des travailleurs ne parviennent pas à sentir des besoins supérieurs a ceux que la société leur permet d’assouvir. Dans la phase ultérieure il en est tout autrement. La logique même de l’accumulation porte à la sujétion économique, à la contrainte pour maintenir cette sujétion et l’Etat apparaît comme une nécessité historique déterminée à la fois par la progression de la production et l’insuffisance de cette production pour permettre l’expansion des besoins de la collectivité, d’où la division en classes de la société.

Ces facteurs de l’évolution historique nous révèlent à la fois le caractère distinctif de l’Etat (coercition) et la nécessité de cet Etat qui ne pourra disparaître que lorsque l’ampleur de la production, combinée avec la progression de la civilisation, permettra non seulement la satisfaction de tous les besoins existants, mais aura aussi permis la généralisation des besoins à l’ensemble des producteurs. Il ne s’agit donc pas seulement de croire que l’égalité existe puisque l’ouvrier et le paysan, l’Anglais et la Chinois recevront ce qu’ils demandent, mais il s’agit de se trouver dans une situation où les uns et les autres auront atteint un tel degré de progrès et de civilisation qu’ils seront en une condition réelle d’égalité, C’est seulement alors que la société communiste pourra s’établir.

L’Etat qui est apparu après les classes, et cela en fonction de l’évolution économique, peut-il continuer d’exister après la destruction de la classe exploiteuse, dans la période de transition ? Ou bien son maintien va-t-il préjuger de la victoire remportée par le prolétariat? Y aurait-il au terme de l’évolution historique un renversement de positions et nous trouverions-nous devant la nécessité de faire persister l’Etat après la suppression de la classe exploiteuse ? Nous posons ce problème car il est d’une importance exceptionnelle, Il ne dépend nullement du hasard et l’ignorer c’est tomber dans des tenailles qui nous jetèrent de Lénine à Staline.

Nous l’avons déjà remarqué. L’Etat répond à deux nécessités historiques : la coordination de la production, d’une part; la défense des privilèges de la classe maîtresse, d’autre part: Le premier élément persiste même après la destruction du capitalisme, et continuera d’exister non seulement jusqu’au plein épanouissement des besoins des producteurs, mais aussi jusqu’à la maturation des conditions objectives pour déterminer l’égalité des besoins. Le second élément cesse d’exister puisque l’appareil de domination de la bourgeoisie a été détruit, mais ceci ne nous conduit nullement à postuler l’idée que le caractère de l’Etat ne serait plus le même qu’auparavant. Il serait tragique de se leurrer après les expériences que nous venons de vivre.

Le problème posé sur ses véritables fondements nous permet de nous rendre compte qu’en définitive, au terme de l’évolution historique qui conduit à la construction de la société communiste et y prélude, les lois de l’évolution sont les mêmes que celles qui existent dans le communisme primitif et au cours de toutes les phases successives. La destruction de la classe exploiteuse ne supprime ni la division de la société en classes, ni la différenciation parmi les travailleurs, ni la nécessité de l’Etat lui-même. La question est celle-ci : la tendance de l’évolution économique, aussi bien d’ailleurs que la base même de la société communiste de demain, obéiront-elles aux lois de la centralisation maximum de la production, de sa discipline à un plan minutieusement étudié, ou bien aux lois de la décentralisation, à une vie économique parcellaire ? Aucun doute n’est possible. En face des gigantesques installations industrielles, de ces formidables progrès économiques, il n’y a pas d’autre solution qu’une discipline centralisée de toute la production. Au sujet de la centralisation et de la décentralisation, Lénine. dans sa polémique avec Kautsky, a dit des choses définitives et qui restaurent complètement la pensée de Marx à ce sujet. En effet, la centralisation ne s oppose nullement au libre épanouissement des initiatives individuelles et ne suppose pas nécessairement la contrainte. La discipline qui en résulte n’est que l’adhésion, la canalisation de toutes les énergies dans l’ensemble de l’industrie planifiée.

La destruction de la classe exploiteuse laisse debout la différenciation de classe, et l’Etat reste une nécessité jusqu’à la maturation des conditions réelles pour la société communiste. D’autre part, la tendance qui conduit à la société communiste est celle qui se dégage de l’évolution économique elle-même et qui conduit à une centralisation croissante de la production. L’Etat persiste après la destruction du capitalisme parce que cette destruction ne signifie pas la disparition des classes. Tout comme l’Etat au début révélait un caractère positif et négatif, il en sera de même après la victoire prolétarienne : instrument nécessaire du progrès économique, menace permanente de diriger ce progrès non à l’avantage des producteurs, mais contre eux et vers leur massacre.

Les anarchistes ont évidemment perdu toute raison d’être dans le mouvement prolétarien après qu’ils ont en Espagne prouvé la "justesse" des critiques de Bakounine contre Marx en devenant ministres, généraux, agents de police et violents défenseurs de l’Etat catalan, qui peut inscrire à son actif des massacres d’ouvriers dépassant de beaucoup les exploits de Mussolini et Hitler. Mais cela ne nous empêche de mettre en évidence cette notion que l’on doit se soumettre à la nécessité de l’Etat, même après la victoire prolétarienne, car sa raison d’être existe dans l’ordre de la production, dans l’insuffisance de cette dernière par rapport aux besoins des producteurs, des besoins qui parviennent à se déclarer et de ceux qui ne le peuvent pas, les conditions de la civilisation ne l’ayant pas encore permis.

Mais l’Etat, malgré l’adjectif de "prolétarien", reste un organe de coercition, il reste en opposition permanente et aiguë avec la réalisation du programme communiste; il est en quelque sorte la révélation de la persistance du danger capitaliste dans toutes les phases de la vie et de l’évolution de la période transitoire.

Pour conclure sur ce point, nous pouvons affirmer que l’Etat, loin de pouvoir exprimer la classe prolétarienne, en représente l’antidote constant et qu’il y a opposition entre dictature de l’Etat prolétarien et dictature du prolétariat.

 

LA NOTION DE LA DICTATURE DU PROLETARIAT

 

Marx en Engels n’ont pas beaucoup écrit au sujet de cette question. Mais il serait faux de dire qu’ils n’ont pas exprimé une opinion définitive. Les expériences vécues par le prolétariat mondial les ont mis dans l’impossibilité de traiter, d’une façon organique et systématique, ce problème, mais tous leurs écrits nous permettent de nous guider à ce sujet.

S’il est parfaitement exact que l’idée de dictature est inséparable de celle de la coercition, il est tout aussi vrai que si cette coercition se réalise par les systèmes chers au capitalisme, nous aurons une dictature substantiellement bourgeoise, avec un nom et un drapeau prolétariens. Il serait vain de vouloir différencier la dictature capitaliste et celle du prolétariat en se basant uniquement sur les moyens dont l’une peut se servir et auxquels l’autre devrait ne pas faire recours. Il y a évidemment des moyens qui sont propres au capitalisme et qui répugnent au prolétariat, telle la violence, mais nous comprenons qu’à certains moments, et particulièrement lors des éruptions révolutionnaires, il n’y a pas d’autres solutions que la violence. Nous traiterons de ce problème plus particulièrement dans la suite. Qu’il nous suffise de rappeler pour l’instant que Marx a parlé de la violence comme "accoucheuse" de l’histoire et non comme d’un moyen permettant de régler les problèmes de la vie sociale.

L’idée de la dictature est inséparable dans son essence même de l’idée de la classe. L’appliquer à la bourgeoisie, c’est expliquer sa domination sur les travailleurs. L’appliquer au prolétariat, c’est la faire coïncider avec sa mission, son programme dans l’ordre économique, politique et historique. Tout décalage qui se manifeste, dans n’importe quel instant de la période de transition entre dictature et mission du prolétariat est une atteinte directe à l’idée même de la dictature. Quand, par exemple, Trotsky — et d’une façon un peu mitigée Serge — pour justifier Kronstadt disent d’un côté il y avait l’Etat prolétarien, de l’autre les insurgés où il y avait bien des ouvriers mais où les ficelles étaient tenues par les réactionnaires à l’affût d’un mouvement de restauration bourgeoise, en arrivent à la conclusion que c’était ainsi que la révolution devait agir (Trotsky) ou qu’elle était forcée d’agir (Serge), nous nous trouvons en réalité en présence d’un bouleversement total des idées qui doivent présider à la gestion de l’Etat prolétarien. En effet, le problème se pose ainsi : en face d’une mutinerie produite par la famine, si le prolétariat fait recours aux mêmes moyens qu’un Etat bourgeois, il se travestit, se renverse et sa substance devient bourgeoise.

Le problème se pose donc ainsi pour nous. Des circonstances se produisent où un secteur prolétarien — et nous concédons même qu’il ait été la proie inconsciente de manoeuvres ennemies — passe à la lutte contre l’Etat prolétarien. Comment faire face à cette situation ? EN PARTANT DE LA QUESTION PRINCIPIELLE QUE CE N’EST PAS PAR LA FORCE ET LA VIOLENCE QU’ON IMPOSE LE SOCIALISME AU PROLETARIAT. Il valait mieux perdre Kronstadt que de le garder au point de vue géographique, alors que substantiellement cette victoire ne pouvait avoir qu’un seul résultat : celui d’altérer les bases mêmes, la substance de l’action menée par le prolétariat. Nous connaissons l’objection : mais la perte de Kronstadt aurait été une perte décisive pour la révolution, peut-être la perte de la révolution elle-même. Ici nous touchons au point sensible. Quels sont donc les critères de l’analyse? Ceux découlant des principes de classe ou les autres que l’on peut retirer des situations? Plus concrètement. Ceux qui nous portent à considérer qu’il vaut mieux que les ouvriers fassent une erreur même mortelle, ou bien les autres qui nous font dire qu’un accroc doit être fait à nos principes car ensuite les ouvriers nous sauront gré de les avoir défendus même par la violence?

Toute situation fait apparaître deux sortes opposées de critères qui amènent à deux conclusions tactiques bien opposées. Si nous nous basons sur la juxtaposition des formes nous en arrivons aux conclusions qui se dégagent de la proposition suivante : tel organisme est le prolétariat; il faut le défendre parce qu’il est tel, même si nous devons pour cela briser un mouvement ouvrier. Si nous nous basons par contre sur la juxtaposition substantielle, nous en arriverons à des conclusions opposées : un mouvement prolétarien qui est manoeuvré par l’ennemi porte en lui-même une contradiction organique opposant les prolétaires à ses ennemis; pour faire éclater cette contradiction, il faut faire oeuvre de propagande et EXCLUSIVEMENT de propagande parmi les ouvriers qui au cours des événements eux-mêmes recouvriront la force de classe leur permettant de briser le jeu de l’ennemi. Mais si par hasard il devait être vrai que l’enjeu réel de tel ou de tel autre événement est la perte de la révolution, il est certain que la victoire obtenue par la violence serait non seulement une dissimulation de la réalité (des événements historiques comme la révolution russe ne dépendent jamais d’un épisode et l’écrasement de Kronstadt ne peut avoir sauvé la révolution que pour les esprits superficiels), mais détermine la condition pour la perte effective de la révolution : l’atteinte aux principes ne restant pas localisée, mais se généralisant à tout le cours de l’activité de l’Etat prolétarien.

Cette digression nous permettra d’avancer plus rapidement dans la précision des caractères de la dictature du prolétariat. Le problème se transposant dans celui de la dictature de la classe prolétarienne, il nous faut donc indiquer quels sont les objectifs et la mission du prolétariat et dans quels domaines ils s’affirment et au travers de quels organismes.

Dans l’ordre économique. — Déduire de la thèse que le socialisme est le fils naturel de l’industrialisation de l’économie, le corollaire que les ouvriers doivent, dans leur propre intérêt, consentir aux sacrifices nécessaires à la construction d’une économie industrielle hautement développée, serait donner un drapeau rouge aux principes qui dirigent l’économie capitaliste et dont les défenseurs s’acharnent à affirmer que l’accroissement de la production est profitable surtout aux ouvriers. Le prolétariat sait qu’il y a opposition manifeste entre l’accumulation de la plus-value et la partie de la valeur du travail qui lui est attribuée sous forme de salaire. Cette opposition reste tout au long de la période transitoire et ne prendra fin que dans la société communiste. Le pôle de concentration de la plus-value est l’Etat dont les lois mènent INEVITABLEMENT à accumuler toujours davantage au détriment des travailleurs. Il n’y a pas d’antidote possible en dehors de celui de classe, puisque l’opposition porte entre deux éléments contrastants. Au surplus, l’expérience russe est définitive. Staline représente (dans le domaine économique également) une rupture avec les postulats prolétariens. Et les plans quinquennaux, parvenant à réaliser une gigantesque transformation industrielle, représentent en même temps l’appauvrissement misérable des travailleurs.

En face d’un Etat dont l’évolution NATURELLE est de s’opposer à la progression économique des travailleurs, il n’y a pas d’autre solution que l’existence d’organisations syndicales avec tous leurs droits et, en tout premier lieu, leur indépendance organique à l’égard du parti et de l’Etat et le droit de grève.

Dans l’ordre politique. — C’est ici le domaine spécifique de l’action du prolétariat, c’est ici aussi que se manifeste concrètement la signification de la formule de la dictature du prolétariat. Celui-ci en effet n’a aucun objectif en ce qui concerne la nature de l’évolution économique : l’industrialisation comportant en elle-même l’inévitabilité du triomphe du socialisme.

Qu’est-ce donc la mission du prolétariat ? En quelque sorte, nous sommes ici devant une pétition de principe. Il n’y a rien à démontrer puisque la formule contient déjà la solution. Mais les interprétations qu’on en a données imposent des précisions minutieuses.

En présence de la persistance des classes, même après la victoire prolétarienne, c’est un changement profond de substance qui marquera l’opposition avec le régime bourgeois. Pour ce qui concerne les classes exploiteuses, celles-ci n’existent plus — dans la réalité sociale — après la socialisation des moyens de production et la suppression de la propriété privée, mais elles continuent d’exister, à l’état de puissance : elles sont le spectre qui hante toute la période de transition. Les erreurs inévitables de la gestion économique et politique du prolétariat déterminent la condition objective pouvant faire éclore un mouvement de restauration bourgeoise.

La dictature du prolétariat ne se déploie nullement en des conditions de liberté et cela à cause de la persistance des classes à l’intérieur des frontières, sans compter les régimes capitalistes existant dans les autres pays. C’est dire qu’une erreur est viciée dans sa manifestation, et surtout dans ses conséquences, par les conditions de fait et l’existence d’un pôle pouvant la canaliser vers une évolution capitaliste. Et cela justifie la solution dictatoriale. Il est évident qu’à la longue les prémisses économiques (persistance des classes) rendent non seulement inopérante toute mesure dictatoriale, mais menacent l’Etat qui y recourt d’une métamorphose l’acheminant vers son débouché naturel qui est d’opposer la violence - ou la menace de celle-ci - aux ouvriers qui voudraient se soustraire aux lois de l’accumulation. Mais nous avons en vue une période transitoire pour laquelle les mesures dictatoriales sont parfaitement valables. Il s’agit en définitive d’enlever au capitalisme la possibilité d’exploiter les conséquences des erreurs inévitables de la gestion prolétarienne, et de laisser le camp de ces erreurs se manifester dans l’enceinte de la classe prolétarienne, C’est en cela donc que se justifie la dictature du prolétariat, avec ces deux limitations toutefois :

1° Que la violence ne se justifie que pour la période de l’éruption révolutionnaire et nullement après. Et nous entendons ici préciser que le socialisme qui dès son apparition avait inscrit à son programme l’abolition de la peine de mort doit appliquer cet objectif même a l’égard de ses ennemis de classe au cours de la période normale de sa gestion, et ce au travers de la justice répressive des organes de l’Etat.

2° Qu’au grand jamais on n’assimilera les mouvements ouvriers avec les manoeuvres de la restauration ennemie. A ce sujet nous nous en reportons aux explications que nous avons données en parlant de Kronstadt, auxquels nous assimilons évidemment les mouvements de Makhno et, en général, tous ceux où étaient impliqués des groupements ouvriers, quelle qu’ait été leur étiquette. Jamais donc la violence contre les travailleurs ne sera appliquée et elle sera mille fois moins justifiée une fois le prolétariat au pouvoir.

Ceci dit, il reste à examiner le problème spécifique du mouvement ouvrier où une infinité de courants s’agitent et où un SEUL courant est appelé à représenter les intérêts réels du prolétariat. Et ici pas de doute possible, tous ces courants expriment indirectement l’intérêt de l’ennemi, en se ralliant indirectement aux régimes capitalistes existant à l’étranger et directement avec toutes les formations de classe intermédiaires, et, en ordre principal, avec la bureaucratie étatique. Mais ici encore la proposition : je (le parti de classe) suis le prolétariat, l’autre (social-démocratie. anarchisme, etc.) c’est l’ennemi; cette proposition se transforme inévitablement en celle-ci : je (le parti du prolétariat) perds ma substance pour en acquérir une capitaliste dès que, pour écarter l’influence ennemie, je fais recours aux moyens dictatoriaux qui sont le propre du capitalisme.

L’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes, a dit Marx, et cette formule centrale du socialisme est, pour nous, autre chose qu’une conception pour justifier les brimades à l’égard des travailleurs qui suivent d’autres conceptions.

ELLE REPRESENTE LE PRINCIPE FONDAMENTAL DU PROLETARIAT. Nous qui sommes extrêmement intransigeants quant à la défense de nos conceptions et qui n’admettons aucune compromission avec d’autres courants, car nous les considérons néfastes pour le cours de la formation du parti de classe, nous sommes aussi de l’avis que toutes les autres conceptions représentent un degré de la formation de classe des ouvriers, que leur existence manifeste toujours l’inachèvement de l’oeuvre du parti de classe, quand elle ne manifeste pas, par surcroît, une erreur tactique ou principielle du parti. Notre position se conclut donc dans la formule que c’est le prolétariat lui-même qui, dégageant de son sein le parti de classe, dégage aussi le cours de nettoyage de toutes les infections ennemies, n’importe le nom qu’elles puissent porter. Le prolétariat au pouvoir ne peut intervenir que par un dispositif (qui doit avoir d’ailleurs une nature de classe) ancré dans les organismes reliés directement avec le mécanisme économique, ce mécanisme à propos duquel nous avons dit qu’il est actionné par un Etat dont la logique de développement est d’aller à l’encontre des revendications et du programme du prolétariat. Ce dispositif ne peut se trouver que dans les syndicats, organes spécifiques de classe, sensibles aux revendications immédiates et partielles des ouvriers. Tous les courants agissant au sein de la classe ouvrière trouveront dans le syndicat une pierre de touche. D’un côté, ils seront forcés de mettre en rapport leur politique avec une base de classe; de l’autre côté, les fractions syndicales du parti du prolétariat trouveront dans ces luttes l’aliment indispensable non seulement à leur progression mais aussi à la sauvegarde de leur nature communiste.

La liberté des fractions syndicales doit être totale. Ces fractions doivent non seulement pouvoir arriver à la tête de la direction centrale, mais posséder la liberté de presse, de réunion, de meeting, aucune restriction ne pouvant être envisagée.

Pour nous résumer. la dictature du prolétariat signifie donc exclusion de tous les droits à la bourgeoisie, obligation à tous les courants agissant au sein de la classe ouvrière de se manifester uniquement au sein des organisations syndicales.

 

LA DICTATURE DU PARTI DU PROLETARIAT

Les considérations qui précèdent nous permettent de traiter rapidement cet aspect du problème. Pour nous, la dictature du prolétariat est la dictature de son parti de classe, dictature se manifestant en dehors de toute intervention violente à l’égard du prolétariat et de ses groupements.

Nous nous sommes déjà expliqués sur la nécessité de cette dictature résultant de ce que la production économique laissant subsister les classes, il est indispensable d’écarter de la situation le pôle bourgeois de concentration des erreurs de la gestion prolétarienne au point de vue économique aussi bien que politique.

En définitive, la conquête du pouvoir par le prolétariat ne fait que poser une hypothèse soumise à la vérification des événements. Le prolétariat s’affirme le protagoniste de la refonte de la société, et cela autour d’un programme qui représente la sélection d’une série de données fondamentales consacrées par la lutte ouvrière dans les différents pays. L’évolution politique est là pour confirmer une position doctrinale du marxisme, suivant laquelle si nous pouvons assister aux trahisons, compromissions, abandons d’individualités et de groupes, il y a une continuité de fer quant aux positions politiques, et c’est en définitive un programme unique qui accompagne, exprime et guide l’oeuvre d’émancipation du prolétariat tendant à la construction de la société communiste. Le caractère monolithique du programme constitue la prémisse de la nécessité du parti unique du prolétariat. Il est exact qu’après la conquête du pouvoir, mille dangers assaillent le parti qui détient le contrôle de l’Etat et qui peut en faire usage pour imposer l’adoption de la politique qu’il soutient. Mais la persistance de toutes les organisations de classe du prolétariat et, dans son sein, le libre épanouissement de tous les courants, représentent un contrepoids pouvant préserver le parti de la dégénérescence.

Le prolétariat, en prenant le pouvoir, affirme aussi que c’est dans le cadre idéologique de l’action prolétarienne que se développera l’action tendant à la révolution mondiale et à l’avènement de la société communiste. C’est en son sein que la liberté devra être assurée à toutes les fractions exprimant des divergences, des réactions à la politique du parti. Et ici, encore plus que pour ce qui concerne les organisations syndicales, non seulement aucun recours à la violence ne peut être toléré, mais — sur la base du centralisme organique — aucune atteinte ne peut être admise par les organes centraux du parti à l’égard des formations de base. Tout le mécanisme du parti doit pouvoir fonctionner d’une façon absolument libre, et toute latitude doit être donnée à la formation des fractions qui seront pourvues des moyens financiers nécessaires à leur expansion par le parti lui-même.

Le cours des événements mettra à l’épreuve la candidature que le parti avait posée, aussi bien que le sort politique des fractions qui se meuvent dans son sein. Il est possible que, comme ce fut le cas en 1920-21 pour la Russie, encore une fois, le parti du prolétariat se trouve devant ce dilemme : ou bien risquer le tout mais rester ferme sur les principes prolétariens, ou bien — en prospectant la nécessité d’un répit — porter atteinte aux principes et rester malgré tout au pouvoir. Il faut s’entendre sur un point de grande importance.

Il ne s’agit point d’élever en des questions de principe des problèmes qui peuvent être réduits en des questions secondaires et au sujet desquels le dilemme final ne se présente pas. Mais lorsque les problèmes fondamentaux interviennent, aucune hésitation n’est p}us possible et il vaut mille fois mieux engager la bataille avec la certitude d’être battus que de rester au pouvoir en infligeant une défaite aux principes prolétariens.

C’est ici que se pose le problème de la violence. Il est certain que dans la polémique Lénine-Kautsky, une déformation s’est produite à cause des circonstances politiques de l’époque. La négation de Kautsky de la violence s’accompagnait de la revendication de la démocratie et nous savons ce qu’est la démocratie que les travailleurs espagnols payent aujourd’hui avec leur sang, après que le capitalisme allemand et italien eut trouvé dans le jeu effréné de cette démocratie la possibilité d’éventer la menace révolutionnaire et de mitrailler les prolétaires révolutionnaires. Lénine n’était pas l’apôtre de la violence contre la négation qu’en faisait Kautsky. mais il était le porteur de la science révolutionnaire marxiste détruisant toutes les hypocrisies de la démocratie et réédifiant la théorie de la dictature du prolétariat. Le climat dans lequel se développa cette polémique et les luttes de classe de l’époque firent surgir presque en tous les communistes l’idée que la violence pouvait résoudre les problèmes politiques. L’idée de Lénine : nous avons l’Etat dans nos mains, nous pouvons donc nous permettre la Nep et, demain, nous pourrons enlever aux capitalistes ce que nous leur donnons aujourd’hui, cela fait partie de cette mystique de la violence que les événements ont pleinement démentie. En elle-même la Nep ne représente pas une transgression des principes communistes, car elle ne fait que révéler une situation sociale ne permettant pas l’ostracisme envers toutes les formes non socialistes de la gestion économique, et dans ce sens elle doit être pleinement revendiquée par les marxistes. Mais ce qui est à repousser de la Nep, c’est son idée centrale : on donne aujourd’hui avec la perspective de rétracter demain. Non, il n’y a pas d’interruption possible entre ce que l’on fait et ce que l’on fera. Il y a une continuité de fer dans le temps et il faut rester communiste aujourd’hui pour pouvoir l’être demain aussi. Admettre une concession économique aux capitalistes, remplacer les réquisitions par l’impôt en nature, en un mot liquider le communisme de guerre et consacrer la légalité des formations économiques correspondant à I’immaturité socialiste de l’état économique, ce n’est là qu’un ensemble de mesures qui ne souffre aucune critique au point de vue marxiste. Mais il s’agit d’autre chose lorsqu’on considère que ces formations économiques peuvent devenir autant d’anneaux de l’économie socialiste, ce qui est déjà contraire aux principes du communisme. Et il serait vain, même extrêmement dangereux de recourir à un jeu de mots en affirmant que puisque ces mesures restaurent la vie économique, elles sont profitables à l’évolution socialiste. Oui! elles le seront, mais à la condition de bien en identifier la nature qui s’oppose au socialisme, menace la dictature du prolétariat. L’expérience de 1920-21 est là d’ailleurs pour donner un aspect concret et indiscutable à ces questions. La Nep s’accompagne non seulement de l’idée que, le prolétariat mondial étant vaincu, il faut se diriger vers l’exploitation des divergences opposant les Etats capitalistes, mais dans le domaine intérieur avec l’idée de la liquidation des organisations syndicales avec Kronstadt, avec la subjugation du prolétariat au cours de la Nep. Il en aurait été tout autrement si, au lieu d’affirmer, comme le fit Lénine, que le socialisme pouvait profiter de la renaissance du capitalisme, l’on avait déclaré que cette renaissance était inévitable et que c’est contre elle que le prolétariat devait alerter ses organisations, et en tout premier lieu les syndicats.

En un mot, la mystique de la violence doit être repoussée de fond en comble. L’alternative qui se pose au travers de la violence n’est pas entre le succès qu’elle permet et la défaite inévitable qui résulterait si l’on n’y recourait pas. L’alternative est entre le programme du prolétariat et l’altération qui en résulte si l’on fait intervenir la violence. Aucune défaite n’est plus cuisante et irrémédiable que celle que l’ennemi remporte en métamorphosant les organes du prolétariat et en chargeant le parti du prolétariat d’appliquer ses propres méthodes.

 

LES RAPPORTS INTERNATIONAUX DE L’ETAT PROLETARIEN

 

Nous pourrons d’autant mieux traiter cet aspect du problème qu’il nous a été possible de définir la notion de la dictature du prolétariat pouvant s’identifier avec celle de dictature du parti du prolétariat mais étant opposée à celle de la dictature de l’Etat prolétarien. Il est évident que dans ce domaine aussi la tendance NATURELLE de l’Etat prolétarien est de s’engrener avec le système des autres Etats capitalistes et de pouvoir ainsi s’épanouir librement. Mais tout comme pour la bourgeoisie écrasée par l’Etat prolétarien et à laquelle seront interdites toutes les possibilités, il en est de même pour ce qui concerne les relations de l’Etat ouvrier au-delà de ses frontières. Cet Etat doit être privé de la possibilité d’établir des rapports avec les autres Etats. Au point de vue politique, le fait seul que des relations soient établies avec les Etats capitalistes heurte de front le programme prolétarien. Au point de vue économique, il n’est nullement nécessaire d’avoir des représentations diplomatiques pour toutes les questions d’ordre commercial. Au sujet de celles-ci, une autre mesure de sauvegarde est à prendre. Dans presque tous les pays, existent des organisations économiques à caractère de classe, c’est-à-dire les coopératives. Nous savons fort bien que celles-ci ne sont nullement sujettes au contrôle prolétarien et qu’elles sont une pépinière d’opportunistes. Mais leur caractère de classe se prête bien mieux aux rapports commerciaux avec l’Etat prolétarien que les trusts capitalistes. D’autre part, il est certain que le fait de confier à elles l’intégralité des rapports économiques avec l’Etat prolétarien est de nature à permettre un relèvement du droit de regard et des initiatives des travailleurs.

Cette question de l’activité de l’Etat prolétarien au-delà des frontières est secondaire par rapport à celui des rapports du parti du prolétariat avec les partis de classe des autres pays. C’est ici que se trouve l’axe de la question. Pour nous qui considérons que la conquête du pouvoir dans un pays n’est un acte communiste qu’à la seule condition d’être considéré comme un épisode de la lutte mondiale du prolétariat, c’est uniquement à l’Internationale que peut être confiée la tâche de la direction politique du parti qui est au pouvoir; à une Internationale où, loin de faire jouer les lois du nombre qui détermineraient inévitablement l’hégémonie du parti au pouvoir, l’on devra se laisser guider par le poids spécifique des différents prolétariats et par une représentation de délégations de partis, ce qui assurera la majorité aux classes ouvrières qui, du fait même qu’elles sont toujours en butte aux attaques capitalistes, gardent un instinct de classe bien plus sûr. Cette remarque fort pertinente que fit en son temps Bordiga doit être considérée dans toute sa valeur.

 

 

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Un mot pour conclure. L’on pourrait dire que toutes les mesures qui sont préconisées actuellement sont destinées à un échec, comme il en fut le cas pour une oeuvre d’ailleurs géniale : L’Etat et la Révolution de Lénine. Son auteur se trouva dans l’impossibilité de respecter les conclusions qu’il y avait défendues. Il faut s’entendre. Tout d’abord Lénine, dans la période héroïque de la révolution russe, s’inspira de ces considérations. Ensuite à quoi rime ce scepticisme des éternels " réalistes " ? Dans ces conditions il n’y aurait qu’une chose à faire : proclamer que le programme et l’idéalité communistes ne sont que des mots que la réalité se chargera bien d’envoyer dans les nuages. Ce n’est pas notre avis et nous sommes passionnément sûrs d’avoir raison.

 

 

 

 

TEXTE n° 6

 

"Manifeste de la Gauche communiste aux prolétaires d’Europe", juin 1944,

 

Bulletin international de discussion de la Gauche communiste italienne, n° 6, juin 1944.

 

 

 

AUX PROLETAIRES D’EUROPE

 

 

Il y a bientôt cinq années que la guerre impérialiste sévit en Europe, avec toutes ses manifestations de misère, de massacres, et de dévastations.

Sur les fronts russe, français, italien, des dizaines de millions d’ouvriers et de paysans sont en train de s’entr’égorger pour les intérêts exclusifs d’un capitalisme sordide et sanglant qui n’obéit qu’à ces lois : le profit, l’accumulation.

Dans le cours de cinq années de guerre, la dernière, celle de la libération de tous les peuples, vous dit-on, bien des programmes trompeurs, pas mal d’illusions ont disparu, faisant tomber le masque derrière lequel se cachait l‘odieux visage du capitalisme international.

Dans chaque pays, on vous a mobilisé sur des idéologies différentes mais ayant le même but, le même résultat, vous jeter dans le carnage les uns contre les autres, frères contre frères de misère, ouvriers contre ouvriers.

Le fascisme le national-socialisme revendiquent l’espace vital pour leurs masses exploitées, ne faisant que cacher leur volonté farouche de s’arracher eux-mêmes de la crise profonde qui les minait par la base.

Le bloc des anglo-russes-américains voulait, paraît-il, vous délivrer du fascisme pour vous rendre vos libertés, vos droits. Mais ces promesses n’étaient que l’appât pour vous faire participer à la guerre, pour éliminer, après l’avoir enfanté, le grand concurrent impérialiste : le fascisme, périmé en tant que mode de la domination et de vie du capitalisme.

La Charte de l’Atlantique, le plan de le nouvelle Europe n’étaient que les rideaux derrière lesquels se cachait la vraie signification du conflit : la guerre de brigandage avec son triste cortège de destruction et de massacres dont la classe ouvrière subit toutes les terribles conséquences.

 

Prolétaires,

On vous dit, on voudrait vous faire croire que cette guerre n’est pas comme toutes les autres. On vous trompe. Tant qu’il y aura des exploiteurs et des exploités, le capitalisme c’est la guerre, la guerre c’est le capitalisme.

La Révolution de 17 en Russie fut une révolution prolétarienne. Elle fut la preuve éclatante de la capacité politique du prolétariat de s’ériger en classe dominante et de s’orienter vers l’organisation de la société communiste. Elle fut la réponse des masses travailleuses à la guerre impérialiste de 14-18.

Mais les dirigeants de l’Etat russe ont depuis abandonné les principes de cette révolution, transformé vos partis communistes en partis nationalistes, dissous l’Internationale communiste, aidé le capitalisme international à vous jeter dans le carnage.

Si, en Russie, on était resté. fidèle au programme de la Révolution et de l’internationalisme, si on avait appelé constamment les masses prolétariennes à unifier ses luttes contre le capitalisme, si on n’avait pas adhéré à la mascarade de la l Société des Nations, il aurait été impossible à l’impérialisme de déclencher la guerre.

En participant à la guerre impérialiste en accord avec un groupe de puissances capitalistes, l’Etat russe a trahi les ouvriers russes et le prolétariat international.

 

Prolétaires d’Allemagne,

Votre bourgeoisie comptait sur vous, sur votre endurance et sur votre force productive, afin de prendre une place d’impérialisme pour dominer le bassin et agraire d’Europe. Après avoir fait de l’Allemagne une caserne, après vous avoir fait travailler pendant quatre années, à un rythme forcené pour préparer les engins de guerre, on vous a jeté dans tous les pays d’Europe, pour apporter partout, comme dans chaque conflit impérialiste, la ruine et la dislocation.

Le plan de votre impérialisme a été déjoué par les lois du développement du capitalisme international qui avait, depuis 1900, achevé toute possibilité d’épanouissement de la forme impérialiste de domination et, encore plus, de toute expression nationaliste.

La crise profonde qui mine le monde, et particulièrement l’Europe, est la crise mortelle, insoluble, de la société capitaliste.

Seul le prolétariat, au travers de sa révolution communiste, pourra éliminer les causes de la détresse, de la misère des masses travailleuses, des ouvriers.

 

Ouvriers et soldats,

Le sort de votre bourgeoisie est désormais réglé sur le terrain des compétitions impérialistes. Mais le capitalisme international ne peut pas arrêter la guerre, car c’est sa dernière, son unique possibilité de survivance.

Vos traditions révolutionnaires sont profondément enracinées dans les luttes de classes du passé. En 1918, avec vos chefs prolétariens Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, en 1923, malgré l’opportunisme déjà. surgissant dans l’I.C., vous avez gravé dans l’Histoire votre volonté et votre puissance révolutionnaire.

Le national-socialisme de Hitler, et l’opportunisme de la IIIe Internationale vous ont fait croire que votre sort était lié à la lutte contre le traité de Versailles. Cette fausse lutte ne pouvait que vous rattacher. au programme de votre capitalisme qui se traduisait par un esprit de revanche et la préparation de la guerre actuelle.

Vos intérêts de prolétaire sont uniquement liés aux intérêts de tous les exploités d’Europe et du Monde entier.

Vous occupez une place primordiale pour imposer la fin du monstrueux carnage. En suivant l’exemple du prolétariat italien, vous devez engager la lutte contre la production de guerre, vous devez refuser de vous battre contre vos frères ouvriers. Votre révolte doit être une manifestation de lutte de classes. Elle doit se traduire dans les grèves et les agitations de masses. Comme en 1918, le sort de la révolution prolétarienne est soumis à votre capacité de briser les chaînes qui vous attachent à la monstrueuse machine de l’impérialisme allemand.

 

Ouvriers, travailleurs en Allemagne,

On vous a déportés pour vous faire construire des engins de destruction. Pour chaque ouvrier qui arrive, c’est un ouvrier allemand qui part pour le front.

Quelle que soit votre nationalité, vous êtes des exploités.
Votre seul ennemi est le capitalisme allemand et international, vos camarades sont les ouvriers. allemands et ceux du monde entier. Vous portez en vous les traditions et les expériences des luttes de classes de votre pays et du monde entier. Vous n’êtes pas des "étrangers".

Vos revendications, vos intérêts sont identiques à ceux de vos camarades allemands. En participant à la lutte de classe dans l’usine sur les lieux du travail, vous contribuerez efficacement à briser le cours de la guerre impérialiste.

 

Ouvriers français,

Lors des grèves de I936, tous les partis ont manoeuvré pour transformer vos justes et légitimes revendications de classe en une manifestation d’adhésion à la guerre qui se préparait. "L’ère de prospérité" que les démagogues du Front Populaire vous présentaient comme un plein épanouissement n’étaient en réalité que la crise profonde du capitalisme français.

Vos éphémères améliorations de vie et de travail n’étaient pas la conséquence d’une reprise économique, mais étaient dictées par la nécessité de la mise en marche de l’industrie de guerre.

L’envahissement de la France a été exploité par tous les responsables du conflit, de gauche et de droite, pour entretenir dans vos esprits une volonté de revanche et de haine contre les prolétariats allemand et italien, qui, comme vous, n’ont eu aucune responsabilité dans le déclenchement de la guerre, et, comme vous, subissent les terribles conséquences d’une boucherie voulue et préparée par tous les Etats capitalistes.

Le Gouvernement Pétain-Laval vous parle de Révolution Nationale. C’est la tromperie la plus vulgaire. La méthode la plus réactionnaire pour vous faire subir sans broncher le poids de la défaite militaire au bénéfice exclusif du capitalisme.

Le Comité d’Alger vous fait miroiter le retour à l’abondance, à la prospérité d’avant-guerre. Quelle que soit la couleur ou la forme du gouvernement de demain, les masses travailleuses de France et des autres pays d’Europe, ont à payer un lourd tribut de guerre aux impérialistes anglo-russes-américains, en sus des ruines et des destructions causées par les deux armées en lutte.

 

Prolétaires français,

Trop parmi vous sont portés à croire, à espérer le bien-être importé par les armées, qu’elles soient anglaises, américaines ou russes.

Les intrigues et les contrastes qui se manifestent déjà au sein de cette "trinité" de larrons au sujet du partage de demain font pressentir que les conditions qui seront imposées au prolétariat seront dures si vous n’empruntez pas le chemin de la lutte de classes. Trop parmi vous se font les auxiliaires du capitalisme en participant à la guerre des partisans, expression du nationalisme le plus exacerbé.

Vos ennemis ne sont ni le soldats allemand ni le soldat anglais ou américain, mais leur capitalisme qui les pousse à la guerre, à la tuerie, à la mort. Votre ennemi, c’est votre capitalisme, qu’il soit représenté par Laval ou par de Gaulle. Votre liberté n’est liée ni au sort ni aux traditions de votre classe dominante, mais à votre indépendance en tant que classe prolétarienne.

Vous êtes les fils de la Commune de Paris, et c’est seulement en vous inspirant d’elle et de ses principes que vous parviendrez à rompre les liens d’esclavage qui vous lient à l’appareil périmé de la domination capitaliste : les Tables de 1789 et les lois de la Révolution bourgeoisie.

 

Prolétaires de Russie,

En 1917, avec votre parti bolchevique et Lénine, vous renversiez le régime capitaliste pour instaurer la première République des Soviets. Votre geste magnifique de classe ouvrant la période historique de la lutte décisive entre les deux sociétés opposées : l’ancienne, la bourgeoisie, destinée à disparaître sous le poids de ses contradictions; la nouvelle, le prolétariat, s’érigeant en classe dominante pour se diriger vers la société sans classe, le communisme.

A cette époque aussi, la guerre impérialiste battait son plein. Des millions d’ouvriers tombaient sur les champs de batailles du capitalisme. A l’exemple de votre lutte décisive jaillissait au. sein des masses ouvrières la volonté d’en finir avec l’inutile massacre. En brisant le cours de la guerre, votre révolution devenait le programme, le drapeau de la lutte des exploités du monde. Le capitalisme, rongé par la crise économique aggravée par la guerre, tremblait face au mouvement prolétarien qui déferlait sur toute l’Europe.

Cerné par les armées blanches et celles du capitalisme international qui voulaient vous avoir par la famine, vous avez réussi à vous dégager de l’étreinte contre-révolutionnaire; grâce à l’apport héroïque du prolétariat européen et international qui, empruntant le chemin de la lutte des classes, empêchait Ia bourgeoisie coalisée d’intervenir contre la révolution prolétarienne.

L’enseignement était décisif. Désormais, la lutte des classes se développera sur le terrain international; le prolétariat formera son P.C. et son Internationale sur le programme raffermi par votre Révolution communiste. La bourgeois s’orientera vers la répression du mouvement ouvrier et vers la corruption de votre révolution et de votre pouvoir.

La guerre impérialiste actuelle vous trouve non pas avec le prolétariat mais contre lui. Vos alliés ne sont plus les ouvriers, mais la bourgeoisie. Vous ne défendez plus la constitution soviétique de 1917, mais la patrie socialiste. Vous n’avez plus des camarades comme Lénine et ses compagnons, mais des maréchaux bottés, gradés, comme dans tous les pays capitalistes, emblème d’un militarisme sanglant, massacreur du prolétariat.

On vous dit qu’il n’y a pas de capitalisme chez vous, mais votre exploitation est semblable à tous les prolétaires, et votre force de travail disparaît dans le gouffre de la guerre et dans les caisses du capitalisme international. Votre liberté est celle de vous faire tuer pour aider l’impérialisme à survivre. Votre parti de classe a disparu, vos soviets sont effacés, vos syndicats sont des casernes, vos liens avec le prolétariat international sont brisés.

 

Camarades, ouvriers de Russie,

Chez vous comme partout ailleurs, le capitalisme a semé la ruine et la misère. Les masses prolétariennes d’Europe, comme vous en 1917, attendent le moment favorable pour s’insurger contre les effroyables conditions d’existence imposées par la guerre. Comme vous, elles se dirigeront contre tous les responsables de ce terrible massacre, qu’ils soient fascistes, démocratiques ou russes. Comme vous, elles essaient d’abattre le sanglant régime d’oppression qu’est le capitalisme.

Leur drapeau sera votre drapeau de 1917.

Leur programme sera votre programme, que vos dirigeants actuels vous ont arraché : la Révolution Communiste.

Votre Etat est coalisé avec les forces de la contre-révolution capitaliste. Vous serez solidaires, vous fraterniserez avec vos camarades de lutte; vos frères; vous lutterez à leurs côtés pour rétablir en Russie et dans les autres pays les conditions pour la victoire de la Révolution Communiste Mondiale.

 

Soldats anglais et américains,

Votre impérialisme ne fait que développer son plan de colonisation et d’esclavage de tous les peuples, pour essayer de se sauver de la grave crise qui enveloppe toute la société.

Déjà avant la guerre, malgré la domination coloniale et l’enrichissement de votre bourgeoisie, vous avez subi le chômage, la misère, les sans-travail ont été des millions.

Contre vos grèves pour des revendications légitimes, votre bourgeoisie n’a pas hésité à employer le moyen le plus barbare de répression : les gaz.

Les ouvriers d’Allemagne, de France, d’Italie et d’Espagne ont des comptes à régler avec leur propre bourgeoisie, responsable au même titre que la vôtre de l’immonde massacre.

On voudra vous faire jouer le rôle de gendarme vous jeter contre les masses prolétariennes en révolte.

Vous refuserez de tirer, vous fraterniserez avec les soldats et les travailleurs d’Europe.

Ces luttes sont vos luttes de classe.

 

Prolétaires d’Europe,

Vous êtes cernés par un monde d’ennemis. Tous les partis, tous les programmes ont sombré dans la guerre; tous jouissent de vos souffrances, tous unis pour sauver de son écroulement la société capitaliste.

Toute la bande de racailles au service de la haute finance de Hitler à Churchil, de Laval-Pétain, de Staline à Roosevelt, de Mussolini à Bonomi, est sur le plan de la collaboration avec l’Etat bourgeois pour vous prêcher l’ordre, le travail, la discipline, la patrie, qui se traduisent dans la perpétuité de votre esclavage.

Malgré la trahison des dirigeants de l’Etat russe, les schémas, les thèses, les prévisions de Marx et de Lénine trouvent dans la haute trahison de la situation actuelle leur confirmation éclatante.

Jamais la division en classe entre exploités et exploiteurs n’a été si nette, si profonde.

Jamais la nécessité d’en finir. avec un régime de misère et de sang n’a été si impérieuse.

Avec la tuerie des fronts, avec les massacres de l’aviation, avec les cinq années de restrictions, la famine fait son apparition. La guerre déferle sur la continent, le capitalisme ne sait pas, ne peut pas finir cette guerre.

Ce n’est pas en aidant l’un ou l’autre groupe des deux formes de domination capitaliste, que vous abrégerez le combat.

Cette fois c’est le prolétariat italien qui vous a tracé le chemin de la lutte, de la révolte contre la guerre.

Comme Lénine l’a fait en 1917, il n’y a pas d’autre alternative, d’autre chemin à suivre en dehors de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.

Tant qu’il y aura le régime capitaliste, il n’y aura pour le prolétariat ni pain, ni paix, ni liberté.

 

Prolétaires, communistes,

Il y a beaucoup de partis, trop de partis. Mais tous, jusqu’aux groupuscules du trotskysme, ont sombré dans la contre-révolution.

Un seul parti manque : le parti politique de la classe prolétarienne.

La Gauche Communiste seule est restée avec le prolétariat, fidèle au programme du marxisme, à la Révolution communiste. Ce n’est uniquement que sur ce programme qu’il sera possible de redonner au prolétariat ses organisations, ses armes aptes à pouvoir le conduire à la lutte, à la victoire. Ces armes sont le nouveau Parti Communiste, la nouvelle Internationale.

Contre tout opportunisme, contre tout compromis sur le terrain de la lutte des classes, la Fraction vous appelle à unir votre effort pour aider le prolétariat à se dégager de l’étau du capitalisme. Contre les forces coalisées du capitalisme doit s’ériger la force invincible de la classe prolétarienne.

 

Ouvriers et soldats de tous les pays,

C’est à vous seuls qu’il appartient d’arrêter le terrible massacre sans précédent dans l’Histoire.

Ouvriers, arrêtez dans tous les pays la production destinée à tuer vos frères, vos femmes, vos enfants !

Soldats, cessez le feu, baissez les armes !

Fraternisez au-dessus des frontières artificielles du capitalisme !

Unissez-vous sur le front international de classe !

 

VIVE LA FRATERNISATION DE TOUS LES EXPLOITES!

A BAS LA GUERRE IMPERIALISTE !
VIVE LA REVOLUTION COMMUNISTE MONDIALE !

 

Juin 1944