Deux réactions de « l’extrême gauche » au Livre noir du communisme
Dans ce qu’il est convenu d’appeler "extrême gauche" et "ultragauche", la publication du Livre noir du communisme a soulevé un tollé général, autant pour protester contre l’idéologie antirévolutionnaire véhiculée par Courtois et certains auteurs du livre, que pour en nier les données factuelles, pourtant solidement étayées par Nicolas Werth. À l’exception de groupes se réclamant du «communisme des conseils» et des groupes anarchistes, dont il faudrait analyser plus tard les raisons ou les motivations.
Deux prenons ici volontairement deux réactions extrêmes, l’une « soft » de Daniel Bensaïd, et l’autre « hard » de militants du groupe italien Prometeo (Parti communiste internationaliste, publiant Battaglia comunista), se réclamant de la «gauche communiste italienne» (Bordiga) des années 1920, condamnée (finalement à tort) par Lénine comme «ultragauchiste» et «infantile de gauche». Toute la gauche dite «bordiguiste» défend pratiquement la même position, ou se cantonne dans un prudent silence, pour ne pas exprimer son soutien inconditionnel au léninisme intégral.
L’article de Prometeo 1 écrit d’ailleurs par un historien, Celso Beltrami, est une explosion d’indignation à propos du livre : «C’est une espèce de guerre préventive, dans laquelle la bourgeoisie jette tous ses idéologues...» «Un livre de guerre pour faire triompher une fois pour toute les valeurs de la société bourgeoise!» «L’anticommunisme est leur unique objectif!» Il rappelle - fait très intéressant - que l’édition du livre dirigé par Courtois a connu six éditions en deux mois et a reçu l’appui de Berlusconi !
Mais, l’article d’emblée assimile volontairement Werth à Courtois, en dépit du fait que Werth ait soigneusement pris - avec Jean-Louis Margolin - ses distances avec l’idéologie très «droite libérale chiraquienne» de Courtois. «Un gadget politique», du Walt Disney dans le style du film Anastasia, écrit Beltrami, qui a dû certainement voir le dessin animé pour faire plaisir à ses enfants.
Mais surtout, l’article assimile l’étude de Werth à la propagande faite par les socialistes-révolutionnaires, mencheviks et les Blancs dans les années 20 : «(ils) récupèrent en substance les critiques des mencheviks, des socialistes-révolutionnaires, des petits-bourgeois démocrates, et avant tout de la social-démocratie et les Cent-Noirs, Noske et les Corps francs, en une unique armée blanche contre le communisme , en premier lieu contre Lénine».
Le nom sacré est lâché : Lénine. L’article trouve sacrilège que l’on fasse une assimilation entre Lénine et Staline et que l’on montre une «continuité de fer entre Lénine, Staline, Pol Pot et Menguistu».
Beltrami veut déconsidérer les sources utilisées par Werth et ironise sur «les archives mythiques de Gorbatchov», semblant leur dénier toute authenticité et valeur scientifique. Il laisse entendre que Werth ne fait que s’appuyer - ce qui est archifaux - sur «les écrits et pamphlets de l’émigration blanche (des socialistes-révolutionnaires aux monarchistes)».. L’auteur souligne plus loin, avec une très grande justesse, que les Blancs se sont appuyés sur les plus ignobles sentiments antisémites et se sont livrés, ivres de fureur criminelle, à de sanglants pogroms. C’est pour aussitôt émettre l’accusation à peine voilée que le travail de Werth apporterait de l’eau au moulin de l’antisémitisme: «Il existe une affiche contre-révolutionnaire de l’époque de la Guerre civile sur laquelle Trotsky est représenté par un ogre aux traits visiblement sémites et qui, dégoulinant de sang, s’assoit satisfait sur la muraille du Kremlin, au pied de laquelle des Chinois (notez le double racisme) sont en train de fusiller au milieu d’une montagne de cadavres. Cette affiche résume ni plus ni moins le contenu du cahier de Nicolas Werth consacré à la Russie de la Révolution d’Octobre aux années 70.» Werth "garde blanc" antisémite ? Une telle insinuation n’est pas de l’histoire, mais de la basse calomnie, digne d’un Jdanov ou d’un Vychinsky.
L’article de Beltrami est une simple défense inconditionnelle de la Révolution russe et des bolcheviks, telle que n’auraient pas manqué de l’écrire les partisans de Staline d’un côté et ceux de Trotsky, il y a à peine 20 ans encore.
Il parle des «crimes supposés des bolcheviks». C’est aussitôt, pour, implicitement, approuver la politique de terreur menée contre la classe ouvrière de Russie. Lorsqu’il mentionne le massacre des ouvriers de Toula et Astrakan, en 1919, Beltrami précise aussitôt qu’il s’agit «d’ouvriers embrigadés par les mencheviks et socialistes-révolutionnaires» «pour faire passer des mots d’ordre contre-révolutionnaires». Justification pleine et entière du massacre, donc... Il s’agit peut-être de "détails"... D’ailleurs notre vaillant défenseur du «léninisme bolchevisme intégral» susurre que la «classe ouvrière est révolutionnaire ou n’est rien».
L’article défend à fond le bolchevisme - ce qui est la pierre cardinale du lénisme dont tous les groupes "bordiguistes" se sont fait les défenseurs - pour mieux affirmer la nécessité de la «dictature du parti». Certes, l’article n’ose défendre la «terreur rouge» ; certains groupes "bordiguistes" et la plupart des groupes trotskystes et maoïstes l’ont fait dans le passé. Mais il reprend de façon voilée les arguments de Terrorisme et communisme (c’est le titre d’un fameux pamphlet de Trotsky de 1920, en faveur de la Terreur, qui fut réédité par les "bordiguistes" dans les années 70). De démocratie ouvrière dans les conseils ouvriers, il ne peut en être question ; ceux-ci ne sont que d’infâmes "parlements démocratiques", sans la dictature du parti. Aussi l’article appuie le rattachement pur et simple des conseils et soviets à l’État bolchevik : «... s’il est vrai que le parti sous les soviets est comme suspendu dans le vide, il est non moins vrai que les soviets sans le parti sont des organismes aveugles, destinés à se transformer en tragique caricature du parlementarisme bourgeois».
Pas une fois l’article ne rappelle pourtant que la Gauche communiste italienne avait très tôt dénoncé le capitalisme d’État en Russie et la contre-révolution russe (revues Bilan et Prometeo dans les années 30). Est-ce une manière de soutenir que le capitalisme d’État était finalement plus "progressif" que la démocratie et le capitalisme libéral ? L’article laisse entendre que pour les défenseurs du capitalisme, «sans la Révolution d’Octobre la Russie se serait dirigée vers un heureux avenir de prospérité et de démocratie». Mais à présenter la révolution russe comme purement "prolétarienne" et le "communisme" comme la dictature du Parti contre l’«infâme démocratie parlementaire» des conseils ouvriers, le lecteur, n’en doutons pas, préférera encore choisir cette dernière voie de «prospérité et de démocratie». Même s’il s’agit d’une pure illusion comme le montre la crise économique mondiale et le sort de pays finalement sous-développés comme la Russie. Mais il s’agit déjà d’une autre histoire...
En conclusion, l’article semble vouloir être plus trotskyste que les trotskystes d’il y a 20 ans quand ils proclamaient leur "défense inconditionnelle de la Révolution russe et de l’État ouvrier dégénéré". Beltrami se plaint avec amertume que «le trotskysme plonge de plus en plus dans la fange démocratique».
Il est difficile de savoir ce que «pense» le trotskysme, vu sa division en de multiples courants (des « spartacistes » à la « IVe Internationale »), certains ayant des affinités (et des liens) avec les partis ex-communistes, d’autres avec la social-démocratie.
Le travail de Daniel Bensaïd, dirigeant de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), intellectuel reconnu (philosophe, professeur à l’université de Paris-VIII) fin «dialecticien et marxologue», est de faire une réponse mesurée et courtoise au Livre noir de... Courtois. 2
Daniel Bensaïd voit dans le Livre noir - ce qui n’est pas faux - «un procès fin de siècle» avec toute une mise en scène du libéralisme pour assimiler le «communisme» au «nazisme».
L’article de Bensaïd rappelle que 1917 a été une révolution; qu’Octobre n’est pas un simple putsch; que la guerre civile était de toute façon inévitable avec ou sans terreur. De façon néanmoins très jésuitique, il fait silence sur les massacres perpétrés par la tchéka, et évite soigneusement de critiquer le bolchevisme pour déplacer le problème sur le terrain de l’alternative «communisme ou stalinisme». Sa conclusion, classique dans le mouvement trotskyste et léniniste en général, c’est qu’il n’y a pas eu et il ne peut y avoir une quelconque continuité entre léninisme bolchevik et stalinisme. D’ailleurs, les années 20 – écrit-il – ont été des années d’intense liberté culturelle. Les bolcheviks ont été en quelque sorte les victimes de malheureux concours de circonstance, en particulier l ‘échec de l’Octobre allemand de 1923. Bensaïd ne souffle mot sur la profonde démoralisation du prolétariat allemand en cette année 1923, ayant largement été défait depuis 1920-21. En aucun cas – écrit-il en critiquant Werth – on ne saurait affirmer que « les bolcheviks se seraient accrochés au pouvoir pour le pouvoir ». Mais comment expliquer alors les privilèges de la bureaucratie bolchevik et leur utilisation systématique de la force y compris et surtout contre le prolétariat pour « conserver le pouvoir ». N’est-ce pas Lénine qui avait écrit un texte révélateur : « les bolcheviks sauront-ils garder le pouvoir ? ».
Ce qu’il y a de nouveau dans l’article de Bensaïd, c’est une remise en question de certains schémas et analyses du trotskysme et de Trotsky. Bensaïd, sans parler de capitalisme d’État, souligne que «... l’État se formait sur la base d’un développement social régressif». Il déplore la suppression de la démocratie ouvrière et des conseils ouvriers : «suppression du pluralisme politique»; «subordination du droit à la force»; l’établissement des camps de concentration très tôt comme aux îles Solovki, et surtout - ce qui est nouveau dans le discours trotskyste - la «désastreuse répression de Kronstadt». Il déplore la soumission du Komintern à l’État russe.
Le dirigeant de la LCR va cependant plus loin. Il affirme qu’une révolution ouvrière devrait uniquement se baser sur la démocratie ouvrière. Pour cela il affirme plusieurs principes :
A lire ces propositions, on croirait lire celles qu’avait émises vers 1922 le communisme de gauche russe, en particulier le Groupe ouvrier de Gabriel Miasnikov qui préconisait de telles mesures, et la liberté la plus grande, y compris « la liberté de la presse des monarchistes aux communistes ».
Il est vrai que Bensaïd, lors d’un colloque récent s’était proclamé un « léniniste libertaire »…
On peut s’interroger sur les motivations du trotskysme officiel, par-delà la personne de Bensaïd, qui est avant tout un intellectuel prisonnier de ses contradictions. Mais, lorsque Bensaïd parle des « démissions et lâchetés des social-démocrates », on a fort envie de rappeler la politique de la social-démocratie allemande de 1919 à 1921. Son attitude devant la révolution, qu’elle "haïssait comme le péché" (Noske), n’avait rien d’une « démission » et d’une « lâcheté ». Il s’agissait d’une politique clairement menée de contre-révolution et d’écrasement de la révolution des conseils. Doit-on en conclure, que Bensaïd et le trotskysme officiel souhaitent une "révolution social-démocratique", sans renversement de l’ordre établi et de l’Etat ? L’écriture d’un livre rouge (sang) de la social-démocratie de janvier 1919 Berlin à Guy Mollet (Algérie) n’est pas pour demain… En fait, à travers la réponse à Courtois, est l’occasion de mettre en projet une espèce d’autogestion (Bensaïd donne en exemple la Pologne de 1980-81 et le Nicaragua de 1984) par un front unique incluant la social-démocratie et les partis ex-staliniens.
Les deux réactions à propos du Livre noir du communisme nous semblent extrêmement intéressantes. L’une est un déni de réalité, une défense inconditionnelle du bolchevisme de parti de 1917 à 1921, une apologie implicite de la terreur d’État sous la conduite d’un parti unique, et donc du capitalisme d’État, comme le faisait naguère le trotskysme classique. L’autre est celle du trotskysme "newlooké". Elle veut « remettre en mémoire » - comme le dit en conclusion Bensaïd – la Révolution russe, sans vouloir noter le passage rapide à la contre-révolution par une terreur anti-ouvrière dès le printemps de 1918. Elle semble vouloir un retour à une "révolution" de type social-démocratique et autogestionnaire. D’un côté un ralliement à Lénine, de l’autre côté un retour à Kautsky et à une forme de parlementarisme autogestionnaire. Dans les deux cas, la question d’une révolution des conseils sans dictature d’un parti et sans instauration d’un capitalisme d’État, sur la base de la démocratie ouvrière, est soigneusement escamotée. Il y aurait décidément tout un Livre noir à écrire sur le cercle de fer idéologique mis autour de la Révolution puis de la contre-révolution russe.
Philippe Bourrinet.
1. Prometeo, Milan, juin 1998, n° 15, «La santa alleanza de la borghesia: Il libro nero del comunismo». Adresse : Prometeo, casella postale 1753, 20101 Milano.
2. Daniel Bensaïd, «Communisme et stalinisme. Une réponse au Livre noir du communisme» (Inprecor). Sur le site Internet : http://www.lcr-rouge.org/livrenoi.html.