Nouvelle guerre impérialiste et politique prolétarienne*

 

 

La guerre en Tchétchénie est une guerre d'agression de l'impérialisme russe. Ses objectifs sont de rétablir le contrôle russe sur le Caucase du Nord, lié aux réserves pétrolières, et de créer une hystérie nationaliste afin de ligoter le prolétariat dans l'unité nationale et donc de renforcer l'État bourgeois en Russie.

Les actions de banditisme terroriste de la part des forces militaires russes ont détruit les villages tchétchènes, ont massacré des dizaines de milliers d'êtres humains et ont obligé des centaines de milliers d'hommes et de femmes à fuir leurs foyers. Toutes les tentatives visant à démontrer que ces actions sont une réplique au terrorisme et aux explosions à Moscou sont des mensonges. Elles ne peuvent qu'accroître notre mépris pour le gouvernement russe, rapace et patriotard, qui n'a même pas le courage de piller ouvertement sans inventer une quelconque provocation. Il suffit de demander à qui profitent les explosions de bombes de Moscou, Buinaksk, et Volgodonsk pour en connaître le responsable. Comment les terroristes nationalistes peuvent-ils profiter de la destruction des maisons de pauvres en Russie ? Par contre, pour la bourgeoisie russe, d'énormes avantages sont à tirer, puisque ces attentats fournissent le prétexte idéal pour une nouvelle guerre en Tchétchénie. L'ambiance de panique nationaliste a levé tout obstacle au déclenchement de la guerre.

Ce serait une erreur de croire que la guerre est déclenchée par le seul régime Eltsine, par la seule clique du Kremlin, même si c'est une idée défendue non seulement au sein de l'opposition bourgeoise, mais aussi parmi ceux qui se disent marxistes. Le mobile principal de la guerre ne dépend pas que du régime Eltsine, même si cette clique en profite largement; il correspond aux intérêts de toute la bourgeoisie russe. Ceci se voit dans le fait qu'aujourd'hui - contrairement à la guerre de 1994-96 - toutes les fractions de la bourgeoisie russe, des libéraux jusqu'aux fascistes en passant par les "communistes" toujours fidèles à la patrie bourgeoise, soutiennent la guerre; même ceux du genre de la clique autour de Lujkov (le maire de Moscou) ne sont dans tous leurs états que parce que la clique dominante les a surclassés en vantardise patriotarde. Ils critiquent tel ou tel "détail" de la guerre, en proposant une guerre plus "propre", alors qu'ils réclament plus de répression contre les immigrés tchétchènes et nord-caucasiens, contre les ouvriers et petits commerçants venant d'autres régions de la Communauté d'États Indépendants (CEI).

La bourgeoisie russe a des intérêts économiques et politiques dans la guerre :

- contrôler les oléoducs qui passent par le Caucase du Nord, et qui acheminent le pétrole des puits les plus importants du monde de la mer Caspienne et du Caucase du Sud; protéger ces oléoducs contre toute concurrence étrangère;

- créer une orgie d'hystérie nationaliste, attirer les ouvriers hors du chemin de la lutte de classe sur le chemin de l'unité nationale, interclassiste, sous l'égide d'un État qui se prétend au-dessus des classes; utiliser la guerre afin d'aiguiser la répression contre le mouvement ouvrier, et renforcer I'État bourgeois, son armée et sa police.

Les intérêts de classe de la bourgeoisie russe, habillés en intérêts nationaux. sont à l'origine de cette guerre. Tant que la bourgeoisie reste au pouvoir, tant que le prolétariat uni en un parti mondial de la révolution prolétarienne, n'a pas détruit l'État bourgeois, n'a pas établi la dictature internationale du prolétariat, les guerres seront inévitables, et des millions d'êtres humains continueront de mourir pour les bénéfices pétroliers et les gras salaires des généraux de la police secrète.

Pendant la guerre de 1994-96, il exista en Tchétchénie un mouvement de partisans des masses ouvrières et petites-bourgeoises, largement en dehors du contrôle de la bourgeoisie tchétchène. Dans cette nouvelle guerre, il n'y a que des soldats professionnels. Les classes tout en bas de la société tchétchène ne participent pas à cette guerre. La raison principale en est que les mouvements de libération nationale ont perdu leur aspect progressiste. A la fin du 20e siècle ces derniers ne peuvent fournir aucune amélioration durable de la condition des masses; ils sont aussi incapables de faire surgir des États bourgeois progressistes et indépendants.Au cours de la guerre de 1994-96, les classes "inférieures" tchétchènes ont remporté une victoire apparente : l'indépendance de fait de la Tchétchénie. Mais les fruits de cette victoire ont profité aux seules classes dominantes; l'indépendance s'est faite dans leur seul intérêt. La désillusion des classes inférieures à l'égard de l'indépendance à un moment où il n'existe pas dans le monde de mouvement prolétarien de classe capable de montrer un chemin qui sort de ce bourbier nationaliste, et mène vers la voie de la révolution du prolétariat, a généré démoralisation et apathie.

Il n'y a qu'une seule position possible pour les révolutionnaires vis-à-vis de la guerre en Tchétchénie : celle des révolutionnaires face aux conflits impérialistes depuis 1914 : défaitisme révolutionnaire de chaque côté, appel à transformer la guerre impérialiste en guerre civile, que les soldats russes et tchétchènes retournent leurs armes contre leurs propres oppresseurs. Puisque l'ennemi principal du prolétariat est la bourgeoisie de son propre pays, et puisque dans les conflit impérialistes la défaite de l'impérialisme le plus fort est le plus bénéfique pour la lutte du prolétariat; les révolutionnaires prolétariens russes doivent considérer la défaite de l'armée russe comme un moindre mal en regard de sa victoire.

L'appel à la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile ne vise pas le succès immédiat. Le début d'une guerre impérialiste s'accompagne toujours d'une frénésie nationaliste. Mais plus longtemps durera la guerre, plus forte sera la désillusion par rapport à toutes les magouilles autour de l'idée nationale et plus grand sera l'abîme entre prolétariat et bourgeoisie. Les fusils qui remplacent le beurre ne nourriront pas les affamés. L'État bourgeois, peut importe que ce soit Zuganov, Poutine et Primakov à sa tête, est et sera toujours le serviteur des maîtres et l'ennemi des opprimés. Le virage d'une politique libérale vers une politique nationale-patriotarde n'apportera pas, et ne peut pas apporter au prolétariat autre chose que le sang, les larmes et la misère. Les choses ne feront qu'empirer à chaque nouveau jour de guerre et provoquer la haine, la colère et la détermination du prolétariat : 1914 est suivi de 1917. La guerre d'agression des gangs bourgeois sera suivie par une seule guerre juste et sainte : la guerre du prolétariat contre la bourgeoisie.

Le capitalisme engendre la guerre comme la nuée porte l'orage (Jaurès). La guerre est l'ultime moyen par lequel les gangs bourgeois que sont les États règlent leurs comptes, et exercent leur contrôle sur la classe dont le travail et l'exclusion forment la base du système capitaliste. Ce n'est qu'en s'organisant en pouvoir de classe indépendant, hostile à toutes les fractions de la bourgeoisie, en renversant le capital et en instaurant sa propre dictature mondiale, que le prolétariat peut enfin mettre fin aux guerres à et à leur cause : le capitalisme. Le capitalisme est un système criminel qui détruit des millions de gens dans les guerres mondiales et locales du 21e siècle, un système qui cache sa cupidité inextinguible et monstrueuse derrière la façade trompeuse de la "démocratie" et de "l'humanitaire".

* Texte diffusé par des internationalistes à Moscou, printemps 2000.