CONCLUSION

Les Gloses marginales de Marx

L’heure est venue pour le prolétariat révolutionnaire de se faire une représentation précise de l’ordre social qu’il voudrait mettre à la place du capitalisme. Il ne suffit plus de se débarrasser de cette tâche en faisant la remarque que la classe ouvrière victorieuse développera des forces aujourd’hui insoupçonnables, dès qu’elle aura seulement secoué ses chaînes. Car c’est là une spéculation hasardeuse sur l’avenir, et qui d’ailleurs est tout à fait déplacée. C’est tout juste le contraire qui est vrai. L’économie capitaliste avance à pas de géant sur le chemin de la concentration : chaque jour qui passe nous en apporte une preuve de plus. Quiconque n’est pas aveugle doit reconnaître que tôt ou tard, elle trouvera dans l’État son holding. Ce chemin est en même temps celui de la concentration de capital et de l’union de toutes les parties de la classe dominante, y compris les couches dirigeantes des vieilles organisations des travailleurs, contre le prolétariat. Dans ces conditions, la propagande de la social-démocratie et des syndicats peut paraître séduisante, alors qu’elle se répand de plus en plus, préconisant une société démocratique, c’est-à-dire, pour être plus exact, le droit, pour les directions de ces vieilles organisations, – empruntant ainsi un chemin détourné dans leur conquête de l’État –, d’influer sur la marche de l’économie. Le vieux mouvement ouvrier expose son programme économique, celui d’une économie planifiée : son socialisme prend forme. Mais il est clair qu’il ne s’agit là que d’un nouvel avatar du salariat. Aujourd’hui on peut de plus dire que le communisme d’État à la russe n’est qu’un accomplissement encore plus poussé de cette nouvelle forme de domination. Nous, révolutionnaires prolétariens, n’avons pas le choix. Voici que s’ouvre aux grandes masses ouvrières un chemin où elles doivent porter leurs actions et leurs luttes pour aboutir à leur libération, qu’on la qualifie de socialisme ou de communisme. Et ce sont ces classes ouvrières que nous devons gagner à nos idées, auxquelles nous devons montrer quels sont leurs buts propres, ces masses sans lesquelles il ne peut y avoir ni révolution ni communisme. Mais cela nous ne pouvons le réussir que si, nous-mêmes, nous avons une représentation claire et concrète de l’organisation de la production et de la structure du communisme.

Et ce n’est pas tout. Même les économistes bourgeois sentent venir la catastrophe, et ils préparent déjà le capital à se familiariser avec l’idée d’une économie collectivisée, ils se rendent compte que les jours de la propriété privée sont comptés et qu’il s’agit de préserver l’exploitation au sein de cette économie. E. Horn, un économiste bourgeois, publie un livre caractéristique : Les frontières économiques de l’économie collective.*

Il y affirme que la suppression de la propriété privée des moyens de production n’est pas la même chose que la suppression du mode capitaliste de production. C’est pourquoi il ne s’oppose pas à la suppression de la propriété privée, mais insiste sur le fait que l’échange des marchandises, le mode capitaliste de production avec son marché et sa formation de plus-value, doit être sauvegardé. Pour lui la question n’est pas de savoir s’il faut supprimer la propriété privée des moyens de production mais comment il faut le faire.

Un économiste bourgeois comme E. Horn se doit de démontrer l’impossibilité du communisme. Comme il le fait en recourant à la théorie de l’utilité marginale de Böhm-Bawerk, cela nous dispense d’entrer dans le détail de son argumentation, Boukharine, à notre avis, a déjà réfuté cette théorie dans son livre : La politique économique du rentier. Toutefois la manière dont Horn critique la théorie officielle de la forme économique du communisme est digne d’être discutée. Il y voit un ordre économique avec des signes négatifs, car on dit toujours ce qui n’est sait jamais selon quelles catégories se construit. En effet les caractéristiques de l’économie communiste seraient qu’elle ne connaît ni marché, ni prix, ni argent. Rien que des négations!

C’est le producteur-distributeur général qui remplira cet espace négatif, répond Neurath. Quant à Hilferding, il attribue cette tâche aux commissaires d’État avec leurs statistiques de production et de besoins. D’autres, enfin, se rassurent en caressant l’idée qu’il n’y a qu’à faire confiance aux forces créatrices du prolétariat victorieux. C’est bien que s’applique le dicton : là où l’idée fait défaut, le verbiage s’étale.

Il peut, à première vue, paraître bien étrange que les prétendus économistes marxistes se soient si peu intéressés aux catégories de la forme communiste de l’économie. Pourtant Marx a exprimé ses conceptions à ce sujet de manière apparemment complète, même si c’est sous une forme condensée, dans les gloses marginales, connues sous le nom de Critique du Programme de Gotha. Mais cela n’est étrange qu’à première vue. Les " disciples " de Marx, en effet, ne se sont guère préoccupés de sa grandiose vision, parce qu’ils pensaient avoir découvert que les conditions fondamentales de la direction et de l’administration de l’économie s’étaient complètement modifiées par rapport à ce que Marx pensait. C’est pourquoi l’Association des producteurs libres et égaux est devenue entre leurs mains : l’" étatisation ". Le processus de concentration du capital et de l’économie leur paraissait pousser à la roue en direction de cette étatisation avec la plus grande des rigueurs. Mais pendant les années révolutionnaires de 1917 à 1923, sont apparues des formes nouvelles, le prolétariat s’est emparé des moyens de production. La révolution russe a montré que soit les conseils restent maîtres du terrain, soit s’installe une organisation économique centralisée liée à l’État. Et tout cela démontre une fois de plus l’exactitude des directives de Marx pour l’économie communiste.

Disons quelques mots sur ces Gloses marginales. En 1875, l’Association générale des travailleurs allemands, l’organisation de Lassalle, devait fusionner avec le Parti ouvrier social-démocrate. Une esquisse de programme fut établie à Gotha. Ce programme d’unification fut soumis par Marx d’un côté et Engels de l’autre a une critique destructrice. Marx envoya sa critique à Bracke et il intitula son manuscrit Gloses marginales au programme de coalition. Dès 1891 ces gloses marginales étaient connues dans des cercles moins restreints, surtout lorsqu’Engels les eut publiées dans Die Neue Zeit. On n’en entendit plus parler jusqu’en 1920, 1922 et 1928 où on en fit des rééditions.

Ces gloses marginales nous voulons d’abord les utiliser pour notre conclusion. Elles s’accordent tellement bien avec ce qui précède que notre travail apparaît, pour ainsi dire, comme une continuation et une mise à jour de la conception de Marx. Nous allons illustrer cet accord par une citation du passage où Marx polémique contre le "programme de coalition" au sujet de la conception selon laquelle chaque travailleur doit recevoir le "fruit intégral de son travail".

"  Si nous prenons d’abord les mots "fruits du travail " sens de "produit du travail", le fruit du travail coopératif est alors la totalité de ce que la société produit. Or, il faut en retrancher :

Premièrement, un fonds destiné au remplacement des moyens de production usés.

Deuxièmement, une fraction additionnelle pour élargir la production.

Troisièmement, un fonds de réserve et d’assurance contre les accidents, les perturbations dues aux phénomènes naturels, etc.

" Ces déductions opérées sur le " fruit intégral du travail " sont une nécessité économique, et leur grandeur sera déterminée en fonction des moyens et des forces disponibles, en partie par le calcul des probabilités; et l’équité comme telle n’a rien à faire dans une opération de cette nature.

" Reste l’autre partie du produit total, celle qui est destinée à la consommation. Avant de procéder à sa répartition entre les individus, il faut encore en déduire :

Premièrement : les frais généraux d’administration qui ne concernent pas la production.

" D’emblée, cette fraction se trouvera considérablement réduite en regard de ce qu’elle est dans cette société et devrait diminuer au fur et à mesure que se développera la société nouvelle.

Deuxièmement : le fonds destiné à la satisfaction communautaire en besoins tels qu’écoles, hygiène publique, etc.

" D’emblée, cette fraction augmentera considérablement, en comparaison de ce qu’elle est dans la société actuelle; et elle s’accroîtra à mesure que se développera la société nouvelle.

Troisièmement : le fonds destiné à ceux qui sont dans l’incapacité de travailler, etc., pour parler bref, ce qu’on appelle aujourd’hui, dans le langage officiel, l’assistance publique.

" À présent, et à présent seulement, nous abordons la "distribution " seule envisagée dans ce programme d’une inspiration lassallienne et, disons-le, passablement bornée, Il s’agit de la fraction des moyens de consommation distribuée entre les producteurs individuels de la société coopérative.

" Insensiblement, le " produit intégral du travail " s’est déjà transformé en " produit partiel", encore que la part retirée au producteur, en sa qualité d’individu privé, lui revienne directement ou indirectement en sa qualité de membre de la société. " (Marx, op. cit., p. 1417-1418, La Pléiade.)

Ce que nous ne trouvons chez aucun économiste marxiste saute ici aux yeux. Marx se représente l’économie dans la société communiste comme un processus fermé, où se fait une circulation conformément à des lois. La nécessité économique de procéder au remplacement et à l’élargissement des moyens de production, tel est le fondement sur lequel repose aussi la distribution du produit général. Marx ne peut nulle part être accusé de nourrir l’arrière-pensée de faire réglementer ce remplacement par des commissaires d’État, par des décisions de personnes. Pour lui, il doit s’agir d’un processus purement matériel exigeant un étalon de mesure qui, cela va de soi, ne peut sortir que de la production elle-même. Si les frais généraux, la satisfaction communautaire des besoins, et l’assistance publique pour ceux qui sont dans l’incapacité de travailler, viennent rogner le "fruit intégral du travail", on ne voit pas qu’il soit question, chez Marx de statistiques, il y a simplement une déduction pour chaque producteur individuel dans sa part de produits de consommation. Si on se souvient que, de plus, il propose comme unité de mesure pour cette répartition le temps de travail fourni par l’individu, alors le tableau est complet. Nous croyons par conséquent avoir le droit de dire que notre exposé n’est qu’une application logique du mode de pensée de Marx.

De la comptabilité en argent à la comptabilité en temps de travail

Dans une discussion de vive voix des Principes fondamentaux de la production et de la distribution communistes, on a soulevé pour l’essentiel deux arguments. Le premier porte sur le calcul en termes de temps de travail, le second affirme que cette étude esquisse les fondements d’une société utopique. Nous voulons montrer maintenant que ces deux arguments ont déjà été réfutés par l’histoire.

La suppression de l’argent et son remplacement par le temps de travail social moyen (argent-travail) est un acte révolutionnaire et, si la puissance de la classe ouvrière est suffisante, elle peut être accomplie en quelques mois. C’est une question de puissance à laquelle seul l’ensemble du prolétariat peut répondre.

Une dictature de parti ne peut le faire. Une dictature de parti n’est que le produit de la mise en application du communisme d’État.

La dictature du prolétariat aura besoin, au cours de sa première période d’existence, d’énormes quantités d’argent. Elle devra vraisemblablement les créer de la même manière que les États capitalistes d’Europe centrale: en faisant marcher la planche à billets. Il en résultera une forte inflation, et une flambée des prix des produits. Il ne s’agit pas de décider si on doit consciemment souhaiter cette inflation. Si on pouvait l’éviter, ce serait certainement bien que la force du prolétariat y remédie. Mais le phénomène de dépréciation de l’argent semble bien toujours accompagner les mouvements révolutionnaires. Quelle que soit la manière dont la révolution se déroulera, qu’elle aboutisse au communisme d’État ou à l’Association des producteurs libres et égaux, qu’un parti usurpe la dictature ou que la classe prolétarienne, en tant que telle l’exerce par l’intermédiaire de ses conseils, il y aura, dans les deux cas, inflation.

Pourtant, finalement, les relations sociales finissent par se stabiliser, et avec cette stabilisation progresse celle des valeurs monétaires. L’ancienne unité de compte est supprimée et une nouvelle prend sa place. Ainsi la Russie a créé une nouvelle unité de compte : le tchernowetz. L’Autriche a fait de même tout en gardant son schilling. La Belgique a introduit le belga, l’Allemagne le mark d’or. La France et l’Italie ont suivi le même exemple, tout en conservant l’ancien nom de leurs unités.

Le peuple allemand a donc subi une leçon de choses sur l’introduction d’une nouvelle unité de compte. Ce qui hier était fixé à un milliard de marks de l’ancienne unité se trouvait, à une date donnée, être égal à un mark-or. La vie économique s’accommoda brillamment du nouvel état de fait et on passa sans pratiquement aucun trouble ni gêne à la nouvelle unité.

Seul un râleur professionnel peut faire remarquer que quelques petits propriétaires y ont laissé des plumes.

Avec l’introduction de l’heure de travail social moyenne comme unité de compte il en hait de même. Si la production se poursuit régulièrement, la "stabilisation" est, en quelque sorte, assurée. À une certaine date, l’argent sera déclaré sans valeur et seul l’argent travail donnera droit a recevoir une part du produit social. Cet argent-travail ne pourra être émis que par les coopératives.

Cette suppression instantanée de l’argent suppose qu’aussi soudainement, pour chaque produit, soit estimé le temps de reproduction social moyen. ll est clair que ce n’est pas possible d’un seul coup, si bien que, provisoirement, on ne disposera que d’une estimation grossière, tantôt au-dessus tantôt au-dessous de la quantité exacte. Mais si la comptabilité en temps de travail est mise en place, les véritables temps de reproduction finiront par être bientôt établis. De même que les producteurs conduisent et administrent eux-mêmes la production, de même ils devront accomplir la conversion de la comptabilité en argent en comptabilité en temps de travail. La seule chose dont ils ont besoin pour cela, c’est l’" indice chiffré ", le " nombre clef " qu’on a bien connu pendant les années de guerre.

Une méthode pour réaliser cette estimation grossière est de calculer le temps de reproduction social moyen pour des industries qui ont une production de masse, ou bien pour ce qu’on appelle les industries-clefs, comme les charbonnages, la sidérurgie, les potasses, etc. En consultant les livres de l’entreprise on peut trouver facilement combien de tonnes d’un produit donné sont fabriquées dans un temps donné, et à combien le prix de revient propre se monte. Ainsi, compte non tenu des intérêts du capital, etc., on établit combien d’heures de travail ont été utilisées. De ces données on tire la valeur-argent correspondant à une heure d’acier, une heure de charbon, une heure de potasse. En faisant alors la moyenne entre toutes les industries on obtient une quantité que l’on peut retenir comme moyenne générale. Ceci ne veut pas dire qu’il faut avoir recours à des "nombres-clefs" établis de cette manière, simplement qu’il est possible de le faire. Beaucoup de méthodes sont utilisées pour atteindre le but visé. Comme nous l’avons déjà remarqué; l’histoire a montré qu'on pouvait procéder à une quantification instantanée de l’unité de compte. " La plus grosse et la plus difficile des opérations financières jamais tentées", pour reprendre les termes du New Stateman qualifiant l’introduction du mark-or, s’est déroulée dans un pays hautement industrialisé sans perturbations sérieuses.

Supposons que de ce calcul de moyenne sorte le résultat que 0,80 mark = 1 heure de travail ; chaque entreprise peut alors calculer un temps de production courant pour ses produits. Dans chaque entreprise on procède donc à un inventaire selon la méthode usuelle et que l’on exprime en marks. On estime alors l’usure des outils et des machines, ce qui du reste est connu dans toute entreprise, et on exprime le tout avec l’indice. Par exemple, pour une entreprise de chaussures le calcul pourrait être :

Usure des machines, etc. 1.000 Marks = 1.250 heures de travail

Cuir, etc. 449.000 Marks = 61.250 heures de travail

Temps de travail = 62.000

Total : 125.000 heures de travail

Nombre de paires de chaussures produites : 40.000

Temps de production moyen : 125.000/ 40.000 = 3,125 heures/paire.

 

La prétendue utopie

Le deuxième argument de nos critiques c’est qu’il s’agit d’une "utopie". Mais cette appréciation n’est pas fondée. Ou peut-on en effet trouver, dans notre exposé, une construction a priori de l’avenir ? Nous nous sommes bornés à déterminer quelles étaient les catégories fondamentales de la vie économique communiste. La seule chose que nous voulions montrer, c’est que la révolution prolétarienne doit trouver la force d’introduire le temps de travail social moyen comme fondement de l’activité économique, et que, si elle n’y réussit, l’avènement du communisme d’État est inéluctable. En fait, il est peu vraisemblable que ce communisme d’État puisse se proclamer ouvertement tel, car ce régime est par trop discrédité, c’est pourquoi on peut s’attendre à voir apparaître une sorte de "socialisme de guilde", comme celui que propose Cole dans son ouvrage Self-government in Industry (Autogestion dans l’industrie), ou celui de Leichter sur lequel nous reviendrons. Tout cela n’est que du communisme d’État camouflé, dernier effort du monde bourgeois d’échapper au communisme, d’empocher la réalisation du rapport exact entre les producteurs et le produit social.

En fait c’est presque, au contraire, ce qui nous a été jusqu’à maintenant proposé comme production et distribution communistes, avec la prétention d’être construit sur la réalité, qui est pure utopie. On a fait, par exemple, de projets allant jusqu’à organiser les différentes industries, précisant les commissions et les conseils qui devaient prendre en compte l’opposition producteur-consommateur, voire les organes qui doivent être maîtres du pouvoir de l’État. Il arrive ainsi qu’un auteur traîné par les galipettes de son imagination, voit surgir une difficulté dans ses considérations théoriques sur le travail commun des diverses industries. Il a tout de suite la solution : il suffit "de faire naître" une nouvelle commission, ou un conseil spécialisé. Ceci est particulièrement vrai du "socialisme de guilde" à la Cole, dont le socialisme syndical allemand n’est qu’un rejeton.

La structure organisationnelle de l’appareil de production et de distribution est fonctionnellement liée aux lois économiques. auxquelles elle se conforme. Toutes les considérations sur cette structure ne sont que des sornettes utopiques si on ne précise pas les catégories économiques auxquelles cette structure se rattache. Il s’agit là d’une utopie qui détourne l’attention des véritables problèmes.

Dans notre étude nous ne nous sommes pas aventurés sur ce terrain. Après avoir mentionné la structure organisationnelle de la vie économique, nous avons parlé seulement des organisations d’entreprises et des coopératives. Nous étions fondés à le taire parce que l’histoire a déjà montré ce que pouvaient être les formes de ces organisations; il ne s’agit donc pas de fruits d’une imagination débridée. En ce qui concerne les organisations paysannes nous avons été très réticents justement parce que, dans ce domaine, l’expérience en Europe occidentale reste très limitée. Il faut attendre pour savoir comment les paysans; s’organiseront. C’est pourquoi nous n’avons fait que montrer comment le capitalisme a développé les conditions qui permettent d’envisager la comptabilité en termes de temps de reproduction social moyen dans les entreprises agricoles, tout en essayant d’en tirer les conséquences.

La manière dont ces organisations d’entreprises se lieront les unes aux autres, la création d’organes destinés à assurer une "marche sans à-coup" de la production et de la répartition, la manière dont ces organes devront être choisis, comment les coopératives, devront se regrouper, autant de problèmes qui seront pesés et résolu dans le cadre des conditions particulières qui accompagneront la fondation de la production et de la répartition. C’est justement cette articulation fonctionnelle que prétend déterminer exactement le socialisme de guilde à la Cole, tout cela sans se soucier du problème réel des lois économiques, et nous inondent de toute une pacotille sans valeur.

Nous lui retournons l’accusation d’utopie puisque notre ouvrage ne s’intéresse qu’à l’établissement de l’heure de travail social moyenne et au temps de reproduction.

Si on qualifie d’utopie la confiance en la capacité du prolétariat d’établir le communisme, alors il faut se rendre compte qu’il s’agit d’une utopie subjective, que le prolétariat doit éliminer par sa propagande intensive. Le seul domaine où l’utopie pourrait apparemment être fondée, c’est celui de la comptabilité sociale et du contrôle de la vie économique. Mais il ne s’agit là que d’une apparence. On peut estimer que, par exemple, Leichter a consacré plus de place aux possibilités de développement, parce qu’il laisse pendante la question de savoir si les compensations entre entreprises individuelles doivent se faire en argent ou simplement par une comptabilité centralisée, alors que nous demandons purement et simplement que se mette en place cette comptabilité centralisée. Mais l’essentiel n’est pas là il se trouve dans le fait que nous avons fortement insisté sur la comptabilité sociale générale comme arme de la dictature économique de la classe ouvrière, ce qui permet du même coup de résoudre le problème du contrôle social de la vie économique. La structure organisationnelle de cette comptabilité, la manière dont elle se lie à la société générale, autant de questions que, il va de soi, nous avons laissé de côté.

Il est évidemment possible que la révolution prolétarienne ne développe pas suffisamment de forces pour utiliser cette arme décisive de sa dictature. Mais finalement, il faudra bien en venir là, car, même sans parler de dictature, l’économie communiste exige d’elle-même que soit calculé exactement du quantum de produit que les consommateurs reçoivent sans paiement. En d’autres termes : les données nécessaires pour le calcul du facteur de rémunération doivent être collectées qu’on n’y arrive pas, ou qu’on n’y arrive que de manière insuffisante, et la catégorie du temps de reproduction social moyen ne peut être introduite, et le communisme s’écroule de lui-même. Alors on ne peut échapper à la politique des prix, et nous sommes de nouveau dans un système de domination des masses, dans le communisme d’État. Donc ce n’est pas notre imagination qui nous fait tenir pour souhaitable la comptabilité sociale générale, mais bien les lois économiques qui purement et simplement l’imposent.

Résumons rapidement nos considérations :

À la base de cette étude se trouve le fait empirique que la prise du pouvoir met les moyens de production dans les mains des organisations d’entreprises. Il dépendra de la force des idées communistes, laquelle à son tour repose sur une conception claire de ce qu’on doit faire avec ces moyens de production, que les organisations d’entreprises en restent maîtresses. Si ce n’est pas le cas, alors on s’acheminera vers le communisme d’État, qui pourra se livrer à ses tentatives désespérées d’imposer sa production planifiée, le tout sur le dos des travailleurs. Alors il faudra une deuxième révolution pour que les moyens de production passent vraiment aux mains des producteurs. Mais si les organisations d’entreprises restent maîtresses de la situation, alors elles ne pourront ordonner l’économie que sur la base du temps de travail social moyen, en supprimant l’argent. Il est bien sûr possible que les tendances syndicalistes soient si fortes que les ouvriers voudront autogérer les entreprises tout en gardant l’argent. Le résultat ne sera alors rien d’autre qu’une sorte de socialisme de guilde, lequel finalement conduit au communisme (= capitalisme) d’État. Le centre de gravité de la révolution prolétarienne, c’est d’établir une relation exacte entre le producteur et le produit, ce qui n’est possible que par l’introduction généralisée de la comptabilité en temps de travail. Telle est la plus haute exigence que doit mettre en avant le prolétariat... Mais c’est aussi la revendication minimale, et sans aucun doute une question de rapport de force. Et seul le prolétariat lui-même peut l’imposer car il ne peut compter en aucun cas sur l’aide des intellectuels fussent-ils socialistes ou communistes.

Cette maîtrise des organisations d’entreprises s’articule par conséquent sur l’administration et la conduite autonomes des entreprises car c’est là la base sur laquelle on peut mener le calcul du temps de travail. Toute une littérature venue d’Amérique d’Angleterre et d’Allemagne montre que le calcul du temps de production social moyen est déjà préparé par le capitalisme. Dans le communisme le calcul de (F +C) + T peut se mener sans plus de difficulté que ceux qui se font déjà avec une autre unité de compte. De ce point de vue, on peut dire que la vieille société capitaliste porte la nouvelle société communiste dans son sein. Les compensations comptables entre entreprises qui servent à assurer la reproduction dans chaque entreprise se font par la tenue de livre de comptes de virements... exactement comme aujourd’hui. Là aussi, le capitalisme enfante le nouvel ordre. La fusion des entreprises est un processus qui s’accomplit aussi aujourd’hui. Il est tout à fait vraisemblable que le groupement à venir sera tout autre que celui que nous connaissons, car il s’effectuera partir d’un tout autre point de vue. Les entreprises que nous avons qualifiées de T.S.G., les entreprises "publiques" existent déjà aujourd’hui, mais elles fonctionnent en tant qu’instrument de l’État de classe. Elles seront libérées de la tutelle de l’État et seront réorganisées selon le point de vue social du communisme. Là aussi il s’agit d’une reconstruction de ce qui existe déjà. L’État perd son caractère hypocrite, et devient simplement l’appareil de la puissance de la dictature du prolétariat. Il aura à briser la résistance de la bourgeoisie... mais il n’aura rien a faire dans l’administration de l’économie. Ainsi, simultanément, se trouvent données les conditions préalables au " dépérissement " de l’État.

Cette séparation entre les entreprises publiques et l’État, leur jonction à l’ensemble économique, exige la fixation de cette partie du produit social qui doit encore être partagée individuellement, et pour laquelle nous avons introduit le facteur de consommation individuelle (F.C I.).

En ce qui concerne la distribution, les organes de l’avenir sont déjà esquissés dans le capitalisme. Jusqu’à quel point les coopératives de consommateurs que nous connaissons aujourd’hui pourront être utilisées dans l’avenir est une autre question, d’autant plus que la répartition sera organisée selon un tout autre point de vue. Mais il n’en est pas moins certain que toute une expérience s’accumule dans les coopératives d’aujourd’hui.

Si, en revanche, nous considérons le communisme d’État, on peut déjà remarquer que l’argent ne peut disparaître (cf. Kautsky), tout simplement parce que seules les entreprises "mûres" peuvent être "nationalisées" et que, par conséquent, une grande partie de la production est encore faite par du capital privé, ce qui exclut toute unité de compte autre que l’argent.

Le marché des marchandises y demeure; de même la force de travail garde son caractère de marchandise, et doit réaliser son prix sur le marché, autrement dit : en dépit de belles paroles, la réalité, c’est qu’il n’est pas question d’abolir le salariat. L’évolution de la "nationalisation", qu’on nous présente comme la marche au communisme, ouvre des perspectives désespérantes. La formation de la collectivité communiste à venir est arrachée aux producteurs et est abandonnée à la bureaucratie d’État, qui rapidement amènera l’économie à la stagnation. Juchés dans leurs bureaux où ils centralisent, ils décident ce qui doit être produit, quelle sera la durée du travail et le salaire.

Dans un tel système, la démocratie doit aussi jouer son rôle. Seuls des corporations et des conseils élus garantissent que les intérêts des masses seront respectés. Mais cette démocratie sera rognée morceau par morceau car elle est incompatible avec une direction centralisée. Finalement plus d’un dictateur s’essaiera au pouvoir; la marche de la vie économique sera alors déterminée par une démocratie du type pouvoir personnel. En fait la démocratie ne sera qu’un manteau pour couvrir la domination de millions d’hommes, tout comme dans le capitalisme. Dans le meilleur des cas, les travailleurs auront ce "droit de cogestion" que l’on vante tellement, et qui n’est rien d’autre qu’un voile de fumée autour des véritables rapports de force.

Le rejet de l’administration et de la direction centralisée de la production ne veut pas dire pour autant que l’on se trouve sur le terrain du fédéralisme. Là où la direction et l’administration de l’économie sont entre les mains des masses elles-mêmes avec leurs organisations d’entreprises et leurs coopératives, il y a sans aucun doute de fortes tendances vers le syndicalisme; mais, si on la considère du point de vue de la comptabilité sociale générale, la vie économique constitue un tout indissociable. Ainsi avons-nous un "point central", d’où l’économie ne peut être ni dirigée ni administrée, mais d’où on peut en embrasser la totalité. Le fait que toute transformation de l’énergie humaine au cours du processus économique finisse par aboutir à un organisme qui l’enregistre est la plus haute synthèse de la vie économique. On peut l’appeler fédéraliste ou centraliste, tout dépend du point de vue dont on l’examine. Elle est aussi bien l’un que l’autre, ces concepts ont perdu tout sens pour le système de production vu comme un tout.

L’opposition fédéralisme-centralisme se dissout dans une unité supérieure, l’organisme de production est devenu une unité organique.

* "Die ökonomischen Grenzen der Gemeinwirtschaft".