Chapitre 9

LA COMPTABILITÉ SOCIALE GÉNÉRALE

COMME SYNTHÈSE IDÉALE DU PROCÈS ÉCONOMIQUE

L’heure de travail, base du calcul de la production

Nous avons vu que, selon Hilferding, c’est le règne du capital qui, en effectuant la concentration de l’appareil social de production, réalise lui-même le cartel général. Si, de nouveau, nous citons le passage où il s’exprime à ce propos, c’est parce qu’il nous fournit la description la plus exemplaire d’une production sociale devenue unité organisée telle que la préconise la doctrine social-démocrate ou communiste d’État, après la suppression de la propriété privée.

" Toute la production est consciemment réglée par une instance qui décide de l’étendue de la production dans toutes les sphères de la société. La fixation des prix devient alors purement nominale et n’a pas d’autre sens que la répartition de l’ensemble de la production entre les magnats du cartel, d’une part, et la masse de tous les autres membres de la société d’autre part. Le prix n’est plus alors le résultat d’un rapport objectif qui emprisonne les hommes, mais seulement une manière de calculer la distribution des choses de personne à personne. L’argent ne joue dès lors plus aucun rôle. Il peut même disparaître, car il s’agit d’une répartition de choses, non de valeurs. Avec l’anarchie de la production disparaît aussi le reflet matériel, l’objectivité de la valeur de la marchandise, et disparaît donc l’argent. Le cartel répartit le produit. Les éléments concrets de la production ont été produits à nouveau et utilisés pour de nouvelles productions. Une partie de la nouvelle production est distribuée à la classe ouvrière et aux intellectuels, l’autre partie revient au cartel qui peut l’utiliser comme bon lui semble. Nous avons affaire là à la société réglée consciemment, sous forme antagonique. Mais cet antagonisme est antagonisme de la répartition. La répartition elle-même est consciemment réglée et supprime, par-là, la nécessité de l’argent. Le capital financier est, dans sa forme achevée, détaché du terrain sur lequel il est né. La circulation de l’argent est devenue inutile. L’incessante circulation de la monnaie a atteint son terme : la société réglementée, et le ‘mouvement perpétuel’ de la circulation trouve enfin son repos. " (Rudolf Hilferding, Le Capital financier, op. cit., p. 321-322).

Voici, en quelques traits, édifiée la construction géniale d’une économie unifiée : production et reproduction sont liées entre elles par une organisation. Dirigée aujourd’hui par un consortium de magnats capitalistes? Soit, mais qu’est-ce qui empêche que, demain, elle passe sous la coupe de l’État. Soit, encore. Mais Hilferding ajoute quelque chose de plus : les catégories économiques du capitalisme, valeur, prix, argent, marché, sont supprimées par l’organisation de l’économie et perdent tout sens. Il ne précise pas cependant ce qui remplit maintenant leurs fonctions. Il dit bien que dans le "cartel général" ce sont les magnats du capital, qui dominant le capital financier, dirigent et déterminent le cours de l’économie et qu’en régime socialiste, ce seront les commissaires d’État qui, munis "de tous les moyens fournis par une statistique organisée", rempliront le même rôle. Sur cette statistique elle-même qui doit se substituer à la valeur, aux prix, à l’argent et au marché, il est plus que discret. Bien qu’il ne se prononce pas clairement, Hilderding ne s’en rattache pas moins à l’école des économistes naturalistes, comme Neurath et Varga, etc., qui veulent déterminer le coût de la production et de la répartition à coup de statistiques de production et de consommation sans unité de mesure. Nous" avons analysé la tournure que prendra un tel socialisme lorsque nous avons critiqué Le Bonheur universel de Sébastien Faure.

Il est inutile de s’appesantir davantage sur l’impossibilité d’une telle économie. Nous nous contenterons donc de constater que, pas plus que les autres, le "cartel général" ne peut se passer d’une unité de mesure. Si Hilferding a réussi à montrer que, dans une économie organisée, l’argent disparaît, il s’ensuit que seule l’heure de travail peut faire fonction d’unité de mesure, l’économie communiste doit s’appuyer sur la comptabilité en temps de travail, à l’exclusion de toute autre unité de mesure. Il faut donc que la société calcule "combien il lui faut de travail pour produire chaque objet d’usage". (Engels, Anti-Dühring)

Un tel calcul est impossible à mener dans tels bureaux d’une direction centralisée, ainsi que l’a montré suffisamment Kautsky, La comptabilité en temps de travail, devra donc être effectuée par les organisations d’entreprises. Le calcul, ininterrompu du temps de reproduction social moyen, que ce soit celui de produits palpables ou de services publics, constitue la base solide à partir de laquelle se construit toute la vie économique, édifiée, dirigée et gérée par les producteurs-consommateurs eux-mêmes.

La rigoureuse mise en application de la catégorie du temps de reproduction social moyen qui, comme nous l’avons montré plus haut se situe entièrement sur le terrain de l’économie marxienne, a pour conséquence d’unir organiquement toute la vie économique. L’organisme économique se présente comme un appareil dans lequel toutes les tendances antagoniques de la production marchande capitaliste ont été supprimées, comme un appareil servant à tous les hommes dans leur lutte contre la nature. À l’intérieur de cet appareil, le flot des produits se déplace en fonction de la loi du mouvement des équivalents de travail : " Une quantité de travail sous une forme donnée, s’échange contre la même quantité de travail sous une autre forme. " Lorsqu’il arrive au bout de la chaîne de production le produit uni est livré aux consommateurs et il a alors coûté le temps de production total, évalué " depuis ses premiers débuts ".

Les opérations de comptabilité nécessaires au contrôle du lot des produits ne vont pas encore au-delà de la comptabilité d’entreprises ou de "guildes"; elles portent, pour l’essentiel, sur ce qui entre et sort, sur ce qui passe à travers les entreprises. Pour les effectuer, il est nécessaire de connaître parfaitement le procès de production des différentes entreprises : c’est cette connaissance qui fournit précisément les éléments nécessaires à la comptabilité du débit et du crédit. Mais, une fois que les techniciens ont déterminé les temps de production, il ne reste plus aux comptables que la fonction de noter et le débit et le crédit.

La manière dont les entreprises "comptabiliseront" leur débit et leur crédit mutuel, est déjà esquissée dans le capitalisme, dans les opérations simples de virement sur une banque ou un compte. À propos de ce type de "comptabilisation" en économie communiste, Leichter écrit :

" Tout ce qui sera matériellement nécessaire pour la production, tous les produits semi-finis, toutes les matières premières ou auxiliaires, qui doivent provenir d’autres lieux de production, seront, bien sûr, portés au débit de l’entreprise intéressée. Quant à savoir si le règlement s’effectuera au comptant en heures de travail, ou par des hypothèques comptabilisées, c’est-à-dire à une circulation "sans argent comptant", voilà une question que la pratique résoudra. " (Leichter, op. cit., p. 68.)

Le rôle de la pratique sera effectivement capital. Mais, du point de vue des principes, il est fondamentalement erroné de recourir à un "paiement comptant en heures de travail". Tout d’abord parce qu’un tel paiement ne rime à rien et ensuite parce que tout paiement comptant gênerait considérablement le contrôle de la production.

L’utilisation de bons de travail, d’argent-travail, pour assurer la circulation des produits entre entreprises est tout à fait superflue. Quand une entreprise livre son produit fini, elle a tout simplement ajouté (f + c) + t heures de travail à la chaîne des travaux parcellaires de la société. Mais ces heures doivent être immédiatement restituées à l’entreprise sous forme de nouveaux t, c et t pour qu’elle puisse commencer la nouvelle période de travail. Une telle réglementation de la production ne nécessite donc qu’un simple enregistrement du flot des produits, de la manière dont il circule dans l’ensemble des entreprises de la société. Le seul rôle des bons de travail (argent-travail), c’est de servir de moyen pour assurer la consommation individuelle, dans toute sa diversité, en fonction du temps de travail. Une partie de ce qu’a fourni le travail est absorbée d’emblée, quotidiennement, par la répartition socialisée; le montant des bons de travail (argent-travail) restant à la disposition des consommateurs ne peut, en effet, excéder le temps de production des biens de consommation individuelle. Nous avons déjà signalé que la quantité de ces bons de travail irait en diminuant au fur et à mesure que se socialiserait davantage la répartition et qu’elle tendrait vers zéro.

La détermination du facteur de consommation individuelle relève de la comptabilité sociale au vrai sens du terme. D’un côté, il y a la somme des heures de travail directement dépensées dans les entreprises productives (T), qui sont portées au crédit de la société. Ce chiffre se retrouve immédiatement dans les colonnes de la comptabilité sociale générale. De l’autre côté, il y a Fp, Cp, Tp, qui s’inscrivent au débit de la société.

 

La société, par conséquent, établit sa comptabilité générale à partir de ce gui est produit et consommé.

 

Ainsi se réalise cette remarque de Marx :

" La comptabilité, contrôle et synthèse idéale du processus, devient d’autant plus nécessaire que la production s’effectue davantage sur une échelle sociale et perd son caractère purement individuel; donc plus nécessaire dans la production capitaliste que dans celle, disséminée, des artisans et des paysans, plus nécessaire dans la production communautaire que dans la production capitaliste ? " (K. Marx, op. cit., p. 573.)

Cette comptabilité n’est que de la comptabilité, rien de plus. Il est vrai qu’elle est le point central vers lequel convergent tous les rayons du processus économique, mais elle n’a aucun pouvoir sur l’appareil économique. La comptabilité sociale générale n’est elle-même qu’une organisation d’entreprise du type T.S.G ou "public", dont l’une des fonctions est de régler la consommation individuelle par le facteur de consommation individuelle. Elle n’a aucune possibilité de diriger ou de gérer l’appareil de production et ne possède aucun droit de disposition de celui-ci. Ces fonctions sont exclusivement entre les mains de producteurs-consommateurs. "L’organisation d’entreprise de la comptabilité sociale générale" a son mot à dire dans une seule et unique entreprise : la sienne. Mais ce fait ne résulte pas de tel ou tel décret et ne dépend pas non plus de la bonne volonté des employés des bureaux de comptabilité : il est déterminé par le cours de la production lui-même. Il en est ainsi parce que chaque entreprise, chaque " guilde " se reproduit elle-même, parce que les travailleurs ont par leur travail déterminé du même coup leur rapport au produit social.