Chapitre 8

LA PRODUCTION SUR UNE ÉCHELLE ÉLARGIE OU ACCUMULATION

L’accumulation, une fonction sociale

Jusqu’à présent, nous n’avons envisagé la production sociale que sous l’angle de la reproduction simple. Dans ce cas, la répartition du produit social total se fait de sorte que tous les moyens de production et les matières premières soient renouvelés, tandis que la consommation individuelle absorbe ce qui reste. Avec une telle répartition du produit la production sociale de biens reste identique à elle-même : la société n’en devient pas plus riche. Mais le but visé par le communisme est " à chacun selon ses besoins ", et la population peut aussi augmenter, si bien que la production de biens doit s’accroître. Il en résulte qui la proportion de produit qui est la disposition de la consommation individuelle ne peut être aussi importante que ce que nous avons admis précédemment. Une partie, en effet, doit être mise de côté pour permettre l’élargissement de l’appareil de production, ce qui revient à dire que le producteur ne touche pas exactement la totalité de ce qu’a fourni son travail.

En régime capitaliste, l’élargissement de la production, l’accumulation, est la fonction individuelle du capitaliste. C’est lui qui décide s’il faut renouveler l’appareil de production, et de l’étendue de ce renouvellement. Après la suppression de la propriété privée des moyens de production, l’élargissement de la production de vient une fonction sociale. C’est la société qui décide de la quantité de produits et du nombre d’heures de travail qu’il faut prélever sur ce que le travail fournira au cours de la prochaine période de production pour élargir l’appareil de production.

Nous nous trouvons donc face au problème suivant : comment effectuer ce prélèvement ? La solution générale que l’on préconise, ou que l’on a préconisée, que ce soit dans la pratique en Russie ou dans la Hongrie des conseils, ou théoriquement comme dans la littérature consacrée à ce problème, c’est celle d’une politique des prix, imposant des taxes sur les produits afin d’alimenter l’accumulation. Nous avons montré plus haut que la politique des prix détruit, tout comme en régime capitaliste, le rapport du producteur au produit, qu’elle masque les conditions sociales réelles.

Il va maintenant apparaître qu’elle brouille le calcul de l’accumulation tout autant que celui de la production. Car si l’on veut déterminer la quantité de travail supplémentaire qu’il faut mettre à disposition de l’appareil de production pour assurer un élargissement, encore faut-il, pour le moins déjà connaître la quantité de travail absorbé par la reproduction simple.

Leichter s’est approché de la solution de ce problème dans la mesure où il établit la production sur la base d’une comptabilité en temps de travail et propose de calculer exactement le temps de production nécessaire pour chaque processus parcellaire. Mais il gâche tout avec sa politique des prix qui vient réduire à néant tous les calculs. Les entreprises peuvent bien avoir tenu une comptabilité aussi exacte que possible de tous les processus parcellaires, et avoir comptabilisé toutes leurs utilisations de moyens de production et de matières premières, etc., la direction suprême se vautre avec délices dans les orgies de la "science des prix", et la société se trouve de nouveau maintenue dans l’ignorance du nombre d’heures de travail qui entrent réellement dans chaque processus partenaire. On ne sait donc pas combien d’heures de travail sont absorbées dans la reproduction simple. Cela étant, il devient évidemment impossible de déterminer le nombre d’heures de travail nécessaires pour élargir l’appareil de production. Si l’on veut que l’accumulation soit une action consciente, il faut avant toute chose savoir quel est le temps de travail nécessaire pour la reproduction simple. Conformément à ce que nous avons dit, ce temps est exactement connu grâce à la comptabilisation générale de (f + c) + t, ce qui pour le procès de production total se traduit par la formule :

(Ft + Ct) + T (l’indice t signifiant ici total).

La question de l’élargissement de l’appareil de production sera, dans l’avenir, une des plus importantes pour la société, car elle représente un facteur dont dépend la fixation de la durée de la journée de travail. Si donc les congrès économiques des conseils d’entreprise décide d’élargir l’appareil de production de 10 % par exemple, il s’ensuit qu’il faudra retirer une masse de produit égale à 0,1 (Ft + Ct) de la consommation individuelle.

L’accumulation effectuée, la production poursuivra son cours suivant la formule :

0,1 (Ft + Ct) + Tt.

Il s’agit maintenant de savoir comment sera réalisée concrètement cette accumulation de 10 %, en d’autres termes comment s’opérera le prélèvement sur la consommation individuelle. Lors de notre analyse de la reproduction simple, nous avons vu que le produit social revenait totalement à la société, quand la consommation individuelle est effectuée selon la formule :

FCI = [T – (Fp + Cp)]/(T + Tp)

(Pour éviter des complications inutiles, nous n’avons pas tenu compte dans notre formule des entreprises mixtes. Les retenir, n’entraînerait aucune différence de principe.) Mais, pour assurer l’accumulation, il faut réduire la consommation de 0,1 (Fp + Cp), à la suite de quoi il ne reste plus que : T – 0,1 (Ft + Ct) – (Fp + Cp) à la disposition de celle-ci. Pour procéder à un élargissement de 10 % de l’appareil de production, le facteur de consommation individuel sera alors :

FCI = [T – 0,1 (Ft + Ct) – (Fp + Cp)]/(T + Tp)

L’accumulation est ainsi incluse dans le facteur de consommation individuelle et il se forme ainsi un fonds social général qui s’élève exactement à 0,1 (Ft + Ct) heures de travail. La décision du congrès des conseils a ainsi été menée à bonne fin.

 

L’utilisation du fonds d’accumulation

Les considérations qui précèdent ne prétendent avoir une portée théorique que dans la mesure où l’accumulation peut être réglée consciemment et être incluse dans le facteur de consommation individuelle. Si l’accumulation n’y est pas incluse, il en résultera inévitablement une augmentation des prix, c’est-à-dire que les temps de travail réels seront masqués. De surcroît, on aura lors d’une année de forte accumulation (10 % par exemple), à fournir un temps de production plus élevé, disons par exemple de 5 %, que par la suite, alors que les conditions de production peuvent rester inchangées. Donc, il en résulte un temps de production incertain, auquel s’ajoutent des complications imprévisibles dans le calcul de la production et la répartition du produit. Par conséquent, la manière dont s’effectue le prélèvement pour l’accumulation est liée à la marche de l’économie ; en la subordonnant aux lois qui régissent la circulation du flot des produits, on est maître de son évolution.

La détermination de l’étendue de l’accumulation ne résulte pas directement du cours matériel de la production elle-même; elle résulte de causes diverses. Dans nos considérations, nous avons supposé une extension de 10 % de l’appareil de production. Le fonds d’accumulation général met donc à la disposition de chaque entreprise 10 % (F + C) pour leur extension. Point n’est besoin de faire appel à une allocation spéciale accordée par une quelconque autorité. La production matérielle montre de façon univoque quel est le montant de ce qui, prélevé sur le fonds d’accumulation, revient à chaque entreprise.

Un élargissement général de l’appareil de production est cependant une hypothèse irréaliste. Sans aucun doute, il y aura des branches productives qui ne demanderont aucune extension, alors que d’autres seront obligées d’accumuler au-delà du pourcentage indiqué. De ce fait, plus tard, la rationalité exigera que seules les entreprises qui ont besoin d’une extension de leur production fassent porter au compte du TSG leur budget d’accumulation.

Malgré cela, les circonstances politiques et économiques de la période inaugurale du régime communiste feront que le prolétariat devra s’en tenir à une fixation et une répartition irrationnelle de l’accumulation. Ce qui est toutefois décisif c’est qu’à l’absence de tout droit centralisé de disposition de l’appareil, réponde l’absence d’un droit de disposition centralisé sur l’accumulation : dans ce domaine aussi, la gestion doit être entre les mains des producteurs.

Au cours d’une répartition irrationnelle de l’accumulation, chaque entreprise reçoit, par exemple, 0,1 (F + C) sans qu’on sache combien elle en a besoin pour le moment. Mais si une telle entreprise appartient à un groupe de production à une "guilde", l’utilisation pratique de cette allocation pourrait bien se faire de telle sorte que les entreprises associées constituent un fonds d’accumulation commun pour la " guilde". Les organisations d’entreprise participantes décideront alors sous quelle forme et dans quelle entreprise l’allocation sera employée. Elles pourront ainsi, soit parfaire l’équipement d’entreprises sous-productives afin que celles-ci se mettent au niveau de la productivité moyenne, soit, si cela se montre plus rationnel, n’en rien faire ; voire même prendre des dispositions pour les supprimer complètement. Il faut cependant que toutes ces décisions soient prises par les producteurs, si on ne veut pas que cette extension de la productivité ne se retourne, comme en Hongrie, contre eux. Dans tous les cas, l’élargissement de la production et l’accroissement de la productivité qui en découle doivent être l’œuvre consciente des producteurs eux-mêmes.

Il est toutefois également possible que tout le groupe de la production n’ait pas besoin d’élargir sa production, parce qu’il peut satisfaire toutes les demandes de la société. Dans ce cas, les organisations d’entreprises pourraient prendre la décision de mettre la totalité de leur fonds d’accumulation à la disposition de ces entreprises qui ont besoin d’un élargissement exceptionnel.

Dans la période inaugurale de l’économie communiste, il est vraisemblable que souvent on renoncera à une accumulation particulière. Pourtant, le communisme exige un regroupement des entreprises autre que celui que nous connaissons aujourd’hui. Bien des entreprises deviendront superflues alors que d’autres seront insuffisantes, en nombre et en production. Dès sa mise en œuvre, l’économie communiste met immédiatement au premier plan l’ajustement de la production aux besoins des consommateurs; il s’agit là d’un travail organisationnel et technique colossal qui ne se fera sûrement pas sans heurts et sans conflits. Mais le prolétariat, en prenant le pouvoir, grâce au "mécanisme de marché ", trois fois béni et encensé, parce qu’il adapterait la production aux besoins d’un appareil de production qui, en réalité, dilapide pour le moins la moitié de la force de travail de façon improductive, puisque celle-ci n’est pas organisée en vue de la satisfaction des besoins de la majorité des gens, mais en fonction de leur pouvoir d’achat.

" La plus grande fraction des travailleurs qui s’occupent de façon générale de la production d’articles de consommation destinés à la dépense des revenus, fabrique des articles servant aux capitalistes, aux propriétaires fonciers et à leur suite (fonctionnaires d’État, ecclésiastiques, etc.), à la dépense des revenus de ceux-ci ; seule une petite fraction fabrique des articles destinés à la dépense des revenus des travailleurs. Avec la transformation du rapport social entre le travailleur et le capital, avec la transformation révolutionnaire des rapports de production capitalistes, un tel état de fait changerait aussitôt. Une fois que la classe ouvrière aura pris le pouvoir, qu’elle aura la possibilité de produire elle-même, elle mettra le capital (pour parler comme les économistes vulgaires) très rapidement et sans grand peine au niveau de ses propres besoins ". (Karl Marx, Théories sur la plus-value, tome II, éd. sociales, Paris, p. 696).

La mise en accord de la production et des besoins entraîne donc une transformation complète de l’appareil de production. Les entreprises travaillant exclusivement pour les besoins de luxe de la bourgeoisie seront supprimées soit devront se mettre, le plus rapidement possible, au service des travailleurs. Nous avons eu suffisamment l’occasion de constater, pendant la guerre et pendant les années qui ont suivi, avec quelle rapidité une telle transformation peut être effectuée. Au début des hostilités, tout l’appareil de production a été affecté à la fabrication de matériel de guerre, mais après 1918, il a été de nouveau reconverti en fabrication de "produits de paix ". Il faut de plus remarquer que le capitalisme met en veilleuse son fameux mécanisme du marché, lorsqu’il lui a fallu adapter effectivement la production à ses besoins, c’est-à-dire aux exigences de la guerre.

La transformation organisationnelle de la société en économie communiste peut s’effectuer rapidement en dépit des énormes difficultés auxquelles elle devra faire face. Les besoins déterminants de cette transformation sont ceux de l’habillement, de la nourriture et de l’habitat. Une bonne partie de la production sera consacrée à la fabrication de matériaux de construction. Bref, toute la production subira une transformation complète pour répondre aux besoins tels qu’ils s’exprimeront à travers les coopératives de consommation.

Le premier stade de la production communiste sera donc caractérisé par une forte croissance de certaines branches de la production et par la disparition de certaines autres. Il ne saurait être question d’une accumulation homogène. Cependant, en dépit de la confusion qu’entraînera une transformation aussi rapide, le prolétariat ne devra pas se laisser entraîner à abandonner son "droit d’aînesse", c’est-à-dire laisser à d’autres le droit de disposer de l’appareil de production. C’est pourquoi une répartition non rationnelle du fonds d’accumulation sera nécessaire et justifiée.

L’accumulation particulière

Outre cet élargissement ordinaire de l’appareil de production qui s’effectue, conformément aux exigences des organisations d’entreprise, à partir du fonds d’accumulation, il restera à exécuter d’autres travaux, comme la construction de ponts de chemins de fer, l’aménagement de voies de communication, la construction de bateaux, la mise en valeur de terres en friche, etc. Ces travaux s'étendront sur plusieurs années. Dans cette période il faudra prélever sur la société divers produits comme des matières premières et des moyens de subsistance nécessaires à ceux qui effectuent ces travaux, alors que, provisoirement, aucun produit fabriqué ne lui fera retour. Ces élargissements de l’appareil de production n’absorberont pas une quantité de produit social négligeable. Il s’ensuit que les congrès économiques devront consacrer une partie importante de leurs délibérations pour décider de l’ampleur de ce genre de travaux. C’est en tant que totalité que la société décide du taux de développement des services, car, plus la productivité de l’appareil de production est élevée, plus les besoins sont facilement satisfaits, et plus grande sera la part qui pourra être affectée à cette réalisation :

"Sur la base d’une production socialisée, il faudra déterminer dans quelle mesure ces opérations qui prélèvent pendant un certain temps de la force de travail et des moyens de production sans fournir entre-temps un produit quelconque d’un effet utile – pourront s’exécuter sans porter préjudice aux branches d’industries qui, si elles prélèvent de la force de travail et des moyens de production, de façon continue ou à plusieurs reprises dans l’année, fournissent en revanche des moyens de subsistance et de production. Dans la production socialisée aussi bien que dans la production capitaliste, les travailleurs occupés dans les branches d’industrie ayant de courtes périodes de travail ne prélèveront que pour peu de temps de produits sans en fournir d’autres en échange, et les branches d’industrie à longues périodes de travail continueront à pratiquer ces prélèvements pour des temps assez longs, ne rendant rien avant longtemps. Ce phénomène a donc son origine dans les conditions matérielles du processus particulier et non pas dans sa forme sociale. " (Marx, Le Capital, livre II, in Œuvres, tome 2, collection Pléiade, Paris, Gallimard, p. 862-863.)

" Si nous imaginons à la place de la société capitaliste une société communiste, nous voyons disparaître en premier lieu le capital-argent, et avec lui tous les avatars des transactions qu’il entraîne à sa suite. Le problème se réduit simplement à la nécessité, pour la société de calculer à l’avance la quantité des moyens de production et de subsistance qu’elle peut, sans le moindre préjudice, employer à des entreprises (comme, par exemple, la construction de chemins de fer) qui ne fournissent ni moyens de production ni de subsistance, ni effet utile quelconque pendant un temps assez long, un an ou même d’avantage, mais soustraient à la production annuelle totale du travail des moyens de production et de subsistance. Dans la société capitaliste, au contraire, où l’entendement social ne s’affirme qu’après coup, de grandes perturbations peuvent et doivent toujours surgir. " (id. p. 693-694.)

Dans les passages cités, Marx a fort bien posé le problème et en a esquissé en même temps la solution générale. Mais ce n’est rien de plus qu'une vue générale qui demande à être réalisée concrètement. Et c’est là que, de nouveau, les opinions divergent. D’un côté, il y a les social-démocraties et les apôtres moscovites de l’étatisation ou des nationalisations, de l’autre les partisans de l’association des producteurs libres et égaux. La conception courante, " vulgaire ", du marxisme estime nécessaire l’existence d’une direction centralisée de l’économie pour l’établissement des faux frais sociaux et préconise, bien sûr, une solution identique pour cette nouvelle question.

Selon le point de vue social-démocrate moscovite, c’est à la direction centrale de toute l’économie qu’il appartient, d’une façon générale, de diriger le déroulement de l’ensemble de la production et de la distribution et, par conséquent, de prendre en compte les cas particuliers. Et, de fait, les communistes d’État fondent sur ce type de problèmes un de leurs arguments principaux qu’ils estiment définitif, en faveur d’instances centralisées, de l’État, pour assumer la nécessaire direction de l’économie dans son ensemble. À les en croire, on ne peut éviter les perturbations qu’entraîne, en régime capitaliste, ce genre de travaux que si l’on atteint à une vue d’ensemble de la production et qu’on règle cette dernière avec précision. Ceci est incontestable. Mais les marxistes de cet acabit en tirent la conclusion que cela prouve que l’État doit diriger et gérer toute l’économie que ce soit du point de vue technique, organisationnel ou économique. Quant aux méthodes que l’État doit utiliser pour déterminer la production et la répartition et ainsi traitant le problème posé comme une question annexe, le résoudre du même coup, il suffit de se reporter aux recettes de Hilferding que nous avons déjà citées :

" Comment, où, combien, avec quels moyens seront fabriqués de nouveaux produits à partir des conditions de production disponibles, naturelles ou artificielles ?... (Tout cela) sera déterminé par les commissaires régionaux ou nationaux de la société socialiste qui, calculant les besoins de la société à l’aide de tous les moyens fournis par une statistique organisée de la production et de la consommation, prévoient consciemment l’aménagement de la vie économique d’après les besoins des collectivités consciemment représentées et dirigées par eux. " (R. Hilferding, op. cit.)

Nous avons déjà montré précédemment ce que valent de telles statistiques et comment, d'un point de vue théorique, elles se rattachent au communisme de caserne, tandis que, d’un point de vue pratique, elles courent, nécessairement et à brève échéance, à la faillite. Mais, cela mis à part, il est évident que des statistiques ne peuvent avoir de sens que si elles sont établies à partir d’une unité sociale de mesure. Des statistiques qui indiquent le nombre de tonnes de charbon, de céréales, de fer, etc., bref le poids, le volume, la quantité de tel ou tel matériau ou objet qui devront être utilisés sont absolument sans intérêt pour la détermination sociale de la production et de la répartition. On aura beau inventer formules sur formules, plus subtiles les unes que les autres, si la mesure fondamentale n’est pas une mesure sociale, si elle n’exprime pas le rapport du producteur au produit, les statistiques que l’on dressera pour régler la production et la reproduction sociales seront totalement absurdes. Le sens de la révolution sociale est précisément de transformer le rapport du producteur au produit. Marx a envisagé ce rapport sous l’angle historique et en a fait une étude scientifique exacte en ce qui concerne la société capitaliste. Avec la transformation de l’ordre social transforme le rapport du producteur au produit et le nouvel ordre qui s’installe entraîne justement une redéfinition de ce rapport.

La révolution sociale établit le nouveau rapport du producteur au produit, en attribuant au travailleur le droit de jouir d’une quantité de produit social correspondant à son temps de travail, et, dans ce but, elle a recours à l’application généralisée de la comptabilité en temps de travail.

Ces messieurs de la statistique ne songent pas un seul instant à créer ce nouveau rapport, et, de ce fait, il ne leur vient pas à l’idée d’utiliser cette comptabilité. C’est pourquoi ils font usage de ces bonnes vieilles catégories capitalistes, telles que le marché, les prix, la marchandise, l’argent, et il leur devient ainsi impossible d’assurer la reproduction simple. Le capitalisme d’État n’a pas la moindre idée du nombre d’heures de travail absorbées par une branche donnée de la production et encore bien moins du nombre qu’en exige la reproduction simple.

Il est hors de question que sous le régime du communisme d’État, ou, pour mieux dire, du capitalisme d’État, que la société parvienne à calculer à l’avance la quantité (de travail), des moyens de production et de subsistance qu’elle peut, sans le moindre préjudice, employer à des entreprises (comme, par exemple, la construction de chemins de fer) qui ne fournissent ni moyens de production ou de subsistance, ni effet utile quelconque pendant un temps assez long". Aussi faut-il que la société, dans ce cas, résolve le problème de la même manière que le capitalisme, c’est-à-dire au hasard des circonstances. Les dommages que cette manière de faire entraîne pour les autres branches de la production, devront être camouflés dans la mesure du possible. Il est évident que ce n’est pas là une solution valable du problème : autant dire qu’on a laissé les choses dans un état de statu quo.

Le communisme ne peut utiliser une telle méthode et, d’ailleurs, il n’en a que faire. Grâce à sa comptabilité exacte, il connaît parfaitement le temps nécessaire à la reproduction de toute chose, qu’il s’agisse d’une livre de sucre, d’une représentation théâtrale, d’une branche entière de l’économie ou de toute la vie économique, tandis que, d’autre part, l’accumulation ordinaire s’effectue à l’intérieur d’un cadre fixe. Ainsi la société a la possibilité de déterminer avec précision la quantité de temps de travail dont elle peut disposer pour des travaux importants, sans avoir recours à un quelconque élément "personnel". Voilà comment ce problème trouve, lui aussi, sa solution concrète, grâce à l’exacte détermination du rapport du producteur au produit, fondée sur la comptabilité en temps de travail que tiennent les organisations d’entreprise.

Si la construction d’une nouvelle ligne de chemin de fer apparaît nécessaire, il faudra tout d’abord établir un budget Indiquant combien d’heures de travail seront nécessaires pour cette construction et le nombre d’années sur lesquelles il faudra l’étaler. Le congrès des conseils décide-t-il de mettre en chantier les travaux, la société devra fournir ce qui est nécessaire à leur réalisation. Les travaux de ce type sont à ranger dans la catégorie du travail spécial général. Ils ne seront vraisemblablement achevés qu’au bout de trois ou quatre ans, et, pendant ce temps, auront consommé toute sorte de produits sans rien fournir en retour. Si, cependant, on a fait porter au compte du T.S.G. le nombre d’heures de travail qu’il faudra dépenser à cette fin chaque année, moyennant une retenue sur le " facteur de consommation individuelle" (F.C.I.), la société aura pu tenir prêt, fourni par la production ordinaire, le produit du nombre d’heures de travail correspondant à cette accumulation spéciale. Il n’y a rien ici qui puisse entraîner des perturbations quelles qu’elles soient dans d’autres branches de la production, rien qui puisse rompre le rapport exact du producteur au produit.

Du point de vue économique le problème est donc résolu. Mais il reste encore la question organisationnelle et technique, celle de la juste répartition de la main d’œuvre. À ce propos nous ne pouvons faire que des remarques de portée générale, car la réponse n’est pas du domaine purement théorique mais dépend des multiples aspects de la situation pratique avec ses conditions perpétuellement changeantes. Il est donc impossible de prédire à l’avance comment les principes généraux s’appliquent dans le détail.

Aussi nous contenterons nous défaire une remarque générale : lorsque la société a décidé d’exécuter des travaux exceptionnels (construction de chemins de fer, etc.), elle met à la disposition de ceux-ci par inscription au compte du T.S.G. la quantité nécessaire de produits sociaux, exprimée en heures de travail; du même coup elle détermine une nouvelle répartition des forces de travail.

Pour mieux comprendre ce processus, représentons-nous d’abord une économie de reproduction simple. En donnant suite aux exigences régulières des organisations de répartition qui expriment, dans leur totalité, les besoins individuels, on bâtit un appareil de production adapté à la satisfaction de ces besoins. Si, de plus, on fait abstraction des transformations que les conditions naturelles peuvent imposer à l’appareil de production, on voit que l’accord réciproque des entreprises sur une telle base aboutit à une situation que l’on peut qualifier de stationnaire. Dans ce cas la répartition de la force de travail reste aussi stationnaire, sans que, bien entendu, un individu ne puisse changer de lieu de travail.

Mais un tel état de la production sociale est une pure vue de l’esprit. La réalité s’en écarte constamment. C’est déjà le cas pour l’accumulation ordinaire, même si on la suppose, en principe, régulière. Des transformations de l’appareil de production peuvent en effet être réalisées ce qui entraîne un changement de la répartition des forces de travail. Si l’accumulation est irrégulière ces transformations auront un caractère instable, mais, pourtant, il est fort peu probable qu’une telle irrégularité entraîne des complications sociales dans la répartition des forces de travail. Les énergies que le capitalisme entrave dans son armée de réserve industrielle où il va puiser en cas de besoin, trouvent à s’employer en régime communiste, grâce au désir de créer par l’initiative des producteurs eux-mêmes.

C’est bien cette faculté qui nous permet de supposer que des travaux exceptionnels, comme ceux que nous avons envisagés ci-dessus, n’engendreront pas autant de difficultés en régime communiste qu’en système capitaliste. Car c’est du bon vouloir des travailleurs que dépend l’exécution de ces travaux et ce sont justement les travailleurs qui ont pris la décision de les entreprendre par l’intermédiaire de leurs organisations.

Reste une dernière question : dispose-t-on, pour s’exprimer comme les capitalistes, de suffisamment de force de travail pour effectuer de tels travaux ? C’est intentionnellement que nous disons : pour s’exprimer comme les capitalistes, car l’économie capitaliste puise dans le réservoir de la force de travail superflue. En régime communiste l’existence d’une armée de réserve serait un contresens. C’est pourquoi lorsqu’on voudra exécuter des travaux exceptionnels, il faudra prélever les forces de travail nécessaires de lieux de travail déjà existants. Autrement dit, il faudra procéder à une nouvelle répartition de la force de travail en général.

L’étendue de cette nouvelle répartition, le choix des branches productives où devra se faire le retrait se trouvent déjà donnés dans la décision du congrès des conseils de mettre en œuvre les travaux en question et de diminuer en conséquence le facteur de "consommation individuelle". Aussi la production destinée à la consommation individuelle diminue-t-elle dès lors d’une quantité d’heures de travail équivalente à celle qui entre annuellement dans la réalisation de cette accumulation spéciale. C’est donc dans le secteur de la production que seront libérées les forces de travail nécessaires à la construction du chemin de fer projeté.

Pour terminer, faisons remarquer que les travaux exceptionnels finissent par devenir, eux aussi, règle courante. Il n’y aura plus à ce moment là de déplacement notable dans les groupes productifs, les forces de travail nécessaires à leur exécution étant, dès lors, constamment disponibles.