Chapitre 7

LA RÉPARTITION (DISTRIBUTION) COMMUNISTE

Le rapport du producteur au produit

Après tout ce qui vient déjà d’être dit, nous pouvons être brefs en ce qui concerne la production. Tout tient dans le rapport exact du producteur au produit. Nous avons vu de quelle manière les économistes qui se sont occupés du problème de répartition des biens dans la société communiste se refusent à laisser la production elle-même déterminer ce rapport et comment, au contraire, ils en font le point de litige central de la lutte politique et économique des consommateurs. En fait, cela signifie tout bonnement que la lutte pour le pouvoir, la lutte pour la maîtrise du rapport du producteur au produit au sein de la société se déchaîne de plus belle, qu’elle poursuit ses effets néfastes. Si, au contraire, le producteur déterminait directement par son travail même son rapport au produit social, toute politique de prix deviendrait totalement impossible. Ce n’est qu’à ce moment que nous sommes en présence des conditions requises pour le dépérissement de l’État, ce n’est qu’à ce moment que nous pouvons dire :

" La société qui réorganise la production au moyen de l’association des producteurs libres et égaux" renvoie toute la machinerie d’État à la place qui sera alors la sienne dans le monde des antiquités, à côté du rouet et de la hache en bronze. Le gouvernement des personnes fait place à l’administration des choses et à la direction des procès de production. L’État n’est pas aboli, il s’éteint. " (Engels, Anti-Dühring p. 320)

Après la fixation du rapport déterminant entre producteur et produit, il ne reste plus qu’à opérer la jonction horizontale et verticale des entreprises, pour donner une forme aussi rationnelle que possible au procès de production. Cette jonction est un processus dont l’initiative appartient aux producteurs. À l’heure actuelle aussi, c’est à partir des lieux de production que s’opèrent les jonctions capitalistes dans la production – mais ce sont les intérêts du profit qui poussent les entreprises à fusionner, à former des trusts, des cartels et autres organisations analogues. En régime communiste, où les intérêts du profit n’existent plus, il s’agit de réunir les entreprises entre elles, de telle sorte qu'un flux régulier de produits circule d’entreprise à entreprise, ou vers les coopératives. La comptabilité exacte de ce qui entre dans les entreprises et de ce qui en sort, exprimée en heures de travail, mesure le bon fonctionnement de ce procès de circulation. Celui-ci veut alors être réglé par les producteurs eux-mêmes sans intervention étatique. La répartition de la plus grande partie du produit social, c’est-à-dire les moyens de production renouvelés qui entrent dans telle ou telle entreprise, est, sans plus de formalité, du domaine des producteurs eux-mêmes.

Si nous considérons à présent la répartition des produite destinés à la consommation individuelle, il nous faut tout d’abord insister sur la dépendance réciproque de la production et de la répartition. De même qu’une gestion centrale de l’économie entraîne une allocation "personnelle" des produits, de même l’association des producteurs libres et égaux rend nécessaire l’association des consommateurs libres et égaux. Ainsi la répartition se fait, elle aussi, de façon collective, grâce à une coopération dans tous les domaines. Nous avons déjà montré à quel point ce qui s’est passé en Russie a été, à ce niveau, exemplaire; comment les consommateurs s’unirent, en un temps record, afin de pouvoir répartir eux-mêmes leurs produits, c’est-à-dire indépendamment de l’État; que cette autonomie des consommateurs russes n’est en fait qu’une farce parce que le rapport du producteur au produit a été déterminé tout d’abord dans les sphères supérieures du pouvoir. Quoi qu’il en soit, la forme de la distribution reste un acquis qu’on ne saurait remettre en question.

Nous n’avons pas l’intention de faire, ici, une description de la " jonction des coopératives de consommation ". Celle-ci variera seulement en fonction de circonstances locales et de la nature du produit à distribuer. Ce qu’en revanche, il nous faut préciser ce sont les principes de base généraux d’une telle jonction tels qu’ils résultent du caractère de comptabilité sociale. Cette nécessité s’impose parce qu’il nous faut montrer que le procès de distribution ne remet pas en cause le rapport exact du producteur au produit.

Lorsque nous avons analysé le travail social général, nous avons vu comment ce rapport s’établit, sans être en rien gêné par l’existence de faux frais généraux dans la société, et comment ainsi le "produit total de la force de travail" retourne aux travailleurs. Mais ceci revient à dire. que les faux frais doivent être inclus dans le budget général du travail social général (T.S.G.). La répartition du produit est une fonction sociale générale.

Les faux frais de la répartition ne peuvent donc incomber à chaque coopérative de consommation en particulier, sinon le rapport exact du producteur au produit serait rompu. L’administration de l’organisation de distribution serait obligée de mener une "politique des prix" afin de couvrir ces faux frais et nous nous trouverions de nouveau face à une allocation "personnelle" des produits. Si nous remarquons qu’une organisation de distribution consomme, elle aussi, f et t, nous en concluons qu’elle a le caractère d’une entreprise de travail social général. Le produit ou le service qui est le résultat de son activité est précisément la répartition des produits.

De cette caractérisation découle directement que ces organisations sont soumises aux mêmes règles que toutes les entreprises de T.S.G. Elles établissent, elles aussi, un budget, estiment la somme f + c + t dont elles auront besoin pour la période de travail à venir, ainsi que la quantité à répartir. Leur schéma de production se formule comme n’importe quel autre (f + c) + t est un service public (X heures de produit à répartir). L’organisation de distribution a une entière liberté d’action dans le cadre de ce schéma : elle est maître chez elle, la distribution ne remettant pas en cause le rapport exact du producteur au produit.

Le marché

Une fois la base et la forme de la distribution précisées, il reste à élucider un problème important. Il s’agit de savoir si la quantité de chaque produit est disponible. En d’autres termes, il faut que la production soit en accord avec les besoins de la population. Il nous faut donc avant tout connaître les besoins afin de pouvoir, d’après eux régler harmonieusement la production des entreprises. Il s’agit là d’un peint d’autant plus sensible que c’est précisément là que les adversaires du communisme font porter leur critique. Ils expliquent sans ambages que le communisme qui veut remplacer l’économie de profit par une économie des besoins, ne dispose d’aucun moyen pour évaluer ces besoins. Le capitalisme résout automatiquement ce problème. Dès qu’un besoin plus important de certains produits se manifeste, cela se traduit sur le marché par une augmentation de prix. L’élévation des profits qui en résulte appâte les entrepreneurs de sorte que les capitaux affluent vers les lieux de production de ces articles, répondant ainsi rapidement à la croissance des besoins. Une diminution de ceux-ci a un effet opposé sur la production. C’est ainsi que le mécanisme de marché réalise une mesure des besoins.

On sait assez que ce mécanisme n’est pas aussi innocent qu’il n’en a l’air. C’est justement en lui qu’il faut chercher l’origine des grandes crises de production qui livrent des milliers de gens à la famine, ainsi que celle des ambitions impérialistes qui conduisent des millions de gens à s’entr’égorger sur les champs de bataille. Malgré tout, le marché, en régime capitaliste, est (et était autrefois encore plus) l'appareil de mesure des besoins. Le communisme rejette le marché et refuse la fixation des prix par l’offre et la demande. Il devra donc arriver à ses fins sans recourir à ce mécanisme dont on a tant vanté les bienfaits. Mises, pourfendeur patenté du communisme, croule sous les lauriers et les applaudissements lorsqu’il prouve à un public de braves bourgeois l’impossibilité économique du communisme. "  Là où la libre circulation du marché n’existe pas, il n’y a pas fixation des prix et, sans fixation des prix, il n’y a pas de "comptabilité économique". " (Mises, L’économie collective, Jena 1922, p. 210)

Pour Block la chose n’est pas plus claire : " Une fois que l’échange individuel a été supprimé, la production devient socialement nécessaire, et il en va de même pour les produits. Mais Marx ne se creuse guère la tête pour expliciter les méthodes d’après lesquelles la nécessité sociale va se créer et s’installer. Tant qu’on ne peut montrer par quoi il faut remplacer le mécanisme du marché, toute comptabilité économique appliquée à une économie collectiviste, c’est-à-dire tout socialisme rationnel, est impensable. " (Block, La théorie marxienne de l’argent, p. 121-122)

Block ne sait que faire. Les solutions préconisées par Neurath et consorts, il les tient pour non viables, ce en quoi nous ne pouvons lui donner tort. Toutes, en effet, se ramènent à une seule et unique recette, conçue dans la ligne de Hilferding qui veut liquider le problème " à l’aide de tous les moyens fournis par une statistique organisée de la consommation ", ce qui, une fois encore, réintroduit un droit de disposition centralisé sur le produit social.

Avant d’aborder cette question, il nous faut examiner les différents caractères de la distribution capitaliste et communiste. Dans ce qui précède nous avons admis qu’en régime capitaliste, le marché était un instrument de mesure des besoins. Si, cependant, nous allons au fond des choses, il apparaît que cela n’est vrai que de manière restreinte. Qu’en est-il en fait ? La force de travail est une marchandise dont le prix sur le marché est fixe ou fluctuant. Ce prix tourne autour du minimum vital du travailleur. Avec ce que lui rapporte la vente de sa force de travail, le salaire, l’ouvrier reconstitue celle-ci, un point c’est tout. Le produit social peut bien croître à l’infini, le travailleur n’en tire que son minimum vital. Sans aucun doute ses besoins croissent, sollicité qu’il est par la masse même des produits qui lui sont inaccessibles. Le capitaliste a beau se référer avec complaisance a son mécanisme de marché qui évalue si bien les besoins, en fait, il ne les connaît pas réellement, éventuellement encore moins bien que ceux qui veulent remplacer le marché par un appareil statistique. D’ailleurs, il n’est nullement nécessaire, pour le capitaliste, de connaître le marché justement parce qu’il ne travaille pas pour satisfaire les besoins mais pour acquérir des profits. En ce qui concerne le prolétariat, tout ce fameux mécanisme du marché ne se meut qu’à l’intérieur de limites étroites, prescrites par le minimum vital, et où le problème d’une connaissance des besoins au sens communiste de ce terme, ne se pose absolument pas. Les économistes bourgeois le savent fort bien. Block écrit :

"Le procès de fixation des prix veille à ne satisfaire que les besoins les plus pressants, c’est-à-dire les besoins qui exigent un maximum de pouvoir d’achat." (C. Block, La théorie marxienne de l’argent, p. 122)

Le communisme ne connaît qu’une répartition égalitaire du produit social parmi tous les consommateurs. C’est ainsi que la force de travail cesse d’être une marchandise, avec son prix. L’augmentation du produit social entraîne immédiatement une augmentation de la part individuelle du produit consommable, lorsque, dans chaque produit, se trouve exprimé le rapport du producteur au produit, les prix n’ayant plus de raison d’être. L’établissement de l’heure de travail comme unité de compte ne sert qu’à assurer la reproduction de la partie matérielle de l’appareil de production et à ordonnancer la répartition des biens de consommation.

Ces quelques remarques sur la répartition capitaliste et communiste des produits faites, il devient évident qu’un marché où l’on établit les prix et où doivent s’exprimer les besoins, n’existe effectivement pas en régime communiste. Le communisme devra d’abord créer les organes à travers lesquels se manifesteront les désirs et les exigences des consommateurs. Ce que le capitalisme ne connaît pas, les besoins des travailleurs, devient pour le communisme la ligne directrice de la production.

Donc, quand Block se demande par quoi sera remplacé le marché, nous pouvons lui répondre tout de suite qu’il ne sera absolument pas remplacé. Le communisme commencera par mettre en place, dans les organisations de distribution, les organes qui exprimeront collectivement les désirs individuels.

La réunion et la collaboration des organisations de distribution avec les entreprises productives est un problème que seule la vie courante pourra résoudre. L’initiative des producteurs et des consommateurs trouvera ici son plein épanouissement. Tout comme la libération des travailleurs ne peut être l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes, de même le rattachement organisationnel de la production aux organisations de distribution exprimant les besoins véritables de la population, sera l’œuvre des producteurs-consommateurs eux-mêmes.

Les économistes qui estiment ne pouvoir se passer du mécanisme de marché renvoient perpétuellement au fait qu’il est impossible de connaître les besoins lorsqu’il n’y a plus de marché. De plus les besoins sont un facteur capricieux qui peut se renverser assez soudainement parce que le caractère fantasque de l’homme se manifeste dans le caractère fantasque de ses besoins. C’est ainsi qu’assez soudainement un nouveau besoin peut faire son apparition et un autre disparaître tout aussi soudainement. Les cabrioles de la "mode" nous en donnent maint exemple instructif. Cela étant, le marché donne à l’appareil de production la possibilité de suivre fidèlement tous ces revirements et de satisfaire, en conséquence, les besoins.

Nos critiques ont un argument massue contre le communisme lorsqu’ils soulignent le fait qu’il tue ce que la vie a de plus vivant. Et ils ont raison lorsqu’ils exercent leurs talents polémique contre le communisme d’acception courante qui veut recenser tous les besoins "à l’aide de tous les moyens fournis par une statistique organisée de la consommation" et qui se caractérise par un droit de disposition central sur la production et la distribution. En réalité la vie courante ne se laisse pas saisir à coup de statistiques; sa richesse est précisément dans sa diversité. Prétendre embrasser l’ensemble des besoins avec une statistique est totalement dépourvu de sens. Les statistiques ne vont jamais au-delà des généralités et ne peuvent venir à bout des particularités. Aussi pouvons nous dire qu’une production établie en fonction de statistiques de consommation n’est pas une production mise au service des besoins, mais bien une production qui suit certaines normes que la direction centrale prescrit pour la société conformément aux indications fournies par les physiologistes de la nutrition. Les objections de nos critiques s’évanouissent en fumée dès que la production et la distribution sont aux mains des producteurs eux-mêmes. La réunion des consommateurs dans leurs coopératives et le rattachement direct de celles-ci aux organismes de production autorise une mobilité totale. Mobilité dans le recensement direct des besoins individuels modifiés et leur transmission directe aux organes techniques. Ce rattachement direct n’est possible que parce qu'aucun appareil d’État, forcé de se casser la tête sur sa "politique de prix", ne vient s’interposer entre le producteur et le consommateur. Tous les produits sont accompagnés, tout au long de leur parcours à travers la société; de leur temps de reproduction; quant à la forme sous laquelle un produit donné devra être fabriqué, c’est aux organisations de distribution de la réclamer. C’est là que réside tout le mystère de la manière dont la production et la distribution communistes rendent superflu le mécanisme de marché.

Si nous essayons maintenant de nous représenter la distribution en tant que totalité, nous voyons alors que le produit social total (PST) se répartit de lui-même entre les différents groupes de consommateurs. Le cours du procès de production détermine lui-même comment et dans quelle proportion il passe dans la société. Du point de vue de la consommation – en ne tenant pas compte pour l’instant de l’accumulation – tous les groupes de consommation prennent leur part (F + C) + T du produit social total, et cela dans la mesure même où ils ont contribué à la fabrication du produit social total. Cela peut se faire sans difficulté puisque pour chaque produit le temps de production qu’il a nécessité est connu.

Sur les lieux de production chaque entreprise calcule ce qu’elle utilise en moyens de production à l’aide de la formule (f + c) + t. Le procès de production total s’obtient en faisant la somme de toutes les entreprises, ce que nous exprimons par la formule (F + C) + T = PST. Ce qui vaut pour chaque entreprise vaut en conséquence aussi pour le procès de production total. Si, dans chaque entreprise et pour chaque cas particulier, on a calculé le temps social moyen de production, il faut que la somme de tous les temps de production soit représentée dans le produit total PST. La répartition du PST se fiait alors de la façon suivante: chaque entreprise, qu’elle fournisse des produits ou du travail social général, retire d’abord du PST, autant de produit qu’elle en a besoin pour assurer la consommation en f qu’elle a calculé à l’aide de sa formule de production. Une fois que toutes les entreprises ont effectué ce retrait, elles ont compensé leur utilisation en f, de sorte que F se trouve reparti de façon équitable.

Après quoi chaque entreprise retire du PST autant de c qu’elle en a besoin pour son utilisation en c, ainsi qu’elle l’a calculé. Une fois que toutes les entreprises ont effectué ce retrait, C a été à son tour équitablement réparti et réinvesti dans le procès de production. Chaque entreprise particulière pourra alors distribuer aux travailleurs des bons à valoir sur le produit social, dans la mesure correspondant à ce qu’elle a elle-même calculé comme t dans sa formule. La somme de tous ces bons vaut T. Les consommateurs peuvent en conséquence retirer du PST une somme de produits équivalente aux heures de travail fournies.

Le produit social total se trouve ainsi absorbé entièrement par la société, le rapport des groupes de consommateurs entre eux, de même que l’étendue de la distribution, étant entièrement déterminés par le procès de production lui-même. Point n’est besoin de groupes de personnes spécialisées, d’instance toute une troupe qui détient le droit de disposer centralement de la production et de la répartition.