Chapitre 6

LE TRAVAIL SOCIAL GÉNÉRAL

 

 

 

Les entreprises de travail social général (entreprises T.S.G.)

Jusqu’ici, nous n’avons pris en considération que des entreprises fournissant un produit palpable et mesurable. Nous avons cependant déjà fait remarquer que, dans diverses entreprises, on ne fabrique pas de produit à proprement parler et que ces entreprises n’en sont pas moins indispensables à la vie sociale. Nous avons cité, par exemple, les conseils économiques et politiques, enseignement, les soins médicaux, etc., en général des organisations "culturelles et sociales". Elles ne fabriquent pas de produit proprement dit. Leurs services s’intègrent immédiatement dans la société, la distribution s’effectuant ainsi directement au cours de la production. Une autre caractéristique de ces entreprises est le fait, qu’en société communiste, leurs services sont "gratuits" – ils sont à la disposition de chacun, dans la mesure de ses besoins. La distribution s'effectue sans mesure économique ; nous appellerons ce type d’entreprise, des ENTREPRISES DE TRAVAIL SOCIAL GENERAL (entreprises T.S.G.) ou ENTREPRISES PUBLIQUES – afin de les distinguer des entreprises qui ne travaillent pas gratuitement, et que nous appellerons ici ENTREPRISES PRODUCTIVES.

Il est évident, que cette différence de type complique le calcul des comptes de la société communiste. Si toutes les entreprises fournissaient un produit palpable, il n’y aurait plus que peu de choses ajouter à ce que nous avons déjà dit sur la production communiste. Il suffirait de s'arranger pour répartir exactement F, C et T entre les diverses entreprises, et la production pourrait, sans problèmes, poursuivre son cours, chaque entreprise rémunérant elle-même ses ouvriers en fonction du "rendement net de leur force de travail". Le temps de travail de chacun serait alors la mesure directe de la part de produit social destinée à la consommation personnelle. Mais les choses ne sont pas si simples. Bien que les entreprises publiques usent de moyens de production et matières premières et consomment des denrées alimentaires pour assurer la subsistance de leurs travailleurs, elles n’ajoutent aucun nouveau produit la masse existante des produits. Tout ce qui est usé et consommé par les entreprises publiques doit, par conséquent, être prélevé sur la masse des produits des entreprises productives. Mais cela signifie que les travailleurs ne seront pas rémunérés dans leurs entreprises en fonction du "rendement net" de leur travail, car le temps de travail n’est pas la mesure directe de la part de produit social destinée à la consommation individuelle ; les travailleurs des entreprises productives devront céder une partie de leurs produits aux entreprises publiques. À première vue, il semble qu’il y ait par-là rupture du rapport du producteur au produit social. Et de fait, c’est bien ici qu’est la difficulté sur laquelle tous les économistes se cassent la tête.

Ce qui doit nous importer, c’est bien entendu de trouver comment surmonter cette difficulté. Pour tous les économistes communistes cette question est un point noir. C’est cette difficulté qui explique, entre autres, le projet de Neurath, pour lequel un producteur-distributeur central, une centrale alloue, on nombre et en qualité, la part de produit social dont doit jouir chacun, selon son "niveau de vie". D’autres développent ce point de vue de façon moins conséquente et veulent résoudre le problème à l’aide des impôts indirects (la Russie) – mais chez tous cependant, ce qui est accordé aux producteurs pour leur consommation individuelle reste d’une imprécision extrême. Pourtant il est un point sur lequel tous s’accordent la résolution du problème rend nécessaire une direction et une gestion centrale de l’économie, un rapport exact entre le producteur et son produit n’entrant absolument pas en ligne de compte. Ce sont d’ailleurs les mêmes raisons qui expliquent pourquoi le "communisme libertaire" à la Sébastien Faure a recours, lui aussi, à une économie dirigée "par en haut".

Il nous faut donc considérer tout particulièrement ce point puisque c’est là que se trouvent les racines essentielles du communisme d’État. Effectivement, la solution ne devint possible qu’après la période révolutionnaire de 1917 à 1923, où les théories de Marx ainsi que celles de Bakounine – ce n’est non pas l’État, mais bien l’union des associations libres de la société socialiste qui édifie le communisme – avaient trouvé leur forme concrète : le système des conseils.

La politique des prix de Leichter

Le premier économiste qui approche la solution de ce problème est Otto Leichter ; il fut en effet le premier à envisager l’économie communiste sous l’angle précis du "calcul du prix de revient". S’il n’est pas arrivé à trouver de solution satisfaisante, c’est qu’il est incapable, lui aussi, d’appliquer à la production et à la distribution la catégorie du temps social moyen de travail. Pour Leichter toute l’économie est un cartel gigantesque, le "cartel général" de Hilferding. La question dès lors est de savoir comment il va couvrir les frais des entreprises de T.S.G. Il ne veut pas recourir aux impôts et cherche, de ce fait, d’autres moyens, qu’il trouve d’ailleurs, mais en abandonnant la catégorie du temps social moyen de travail. Alors que Kautsky, incapable de résoudre la contradiction entre le temps moyen de travail usé dans les entreprises (valeur moyenne) et le temps moyen de travail social, s’empêtrait dans les pires difficultés, Leichter, pas plus que lui, ne réussissait à surmonter celles-ci. Cependant il ne se détourne pas pour autant du calcul du temps de travail. Il ne calcule pas la moyenne sociale de toute la "guilde" mais fixe le "prix" du produit par rapport à la moyenne de l’entreprise fonctionnant le moins bien, c’est-à-dire la plus onéreuse. Les autres entreprises travaillent de ce fait avec un bénéfice, qui revient à la caisse générale de la société. À propos de ces entreprises rapportant un bénéfice, il écrit :

" Celles-ci se retrouveront alors avec un compte différentiel ou, en termes capitalistes, avec un surplus de profit, qui bien sûr ne saurait revenir à ces entreprises seules, mais qui devra être mis ailleurs à contribution. " (p. 31)

Bien que Leichter considère le calcul du temps de travail socialement nécessaire, tout au long du procès de production, comme la méthode de calcul la plus appropriée, il ne s’applique pas, comme nous l’avons déjà dit. Il ignore le temps social moyen de travail. Nous verrons qu’il essaiera ultérieurement de compenser une telle inconséquence, sans réussir cependant à la surmonter.

Il s’avère vite que cette " source de revenus" n’est pas suffisante. En allant plus loin dans l’analyse du problème, Leichter essaye de cerner celui-ci exactement. Aussi envisage-t-il, en premier lieu, d’additionner toutes les dépenses publiques, puis de déterminer le nombre d’heures de travail fournies par l’ensemble de tous les travailleurs durant l’année. (Il est évident qu’il faut, à cet effet, une comptabilité sociale générale.) Il obtient ainsi deux chiffres, qui, mis en rapport l’un avec l’autre, donnent un nombre proportionnel. Étant donné que tous ses calculs sont basés sur le temps de travail, il a ainsi obtenu un nombre qui indique la quantité d’heures de travail par personne qu’il faut fournir aux entreprises publiques. Il a donc trouvé, de cette manière, de quelle quantité de force de travail dépensée dans les entreprises productives il faut majorer le prix des divers produits, afin de couvrir les frais sociaux généraux.

" Chaque lieu de production devra donc compter avec un certain fonds de production, revenant à la régie générale de toutes les fabriques du même type ; ce fonds sera fixé annuellement, lors de l’établissement du bilan d’ensemble de la production ou – en langage capitaliste – du plan économique. La somme totale de ce qui revient ainsi aux régies, qui repose de ce fait sur la totalité de la production, sera mise en rapport avec une mesure, de préférence, sans doute, avec la somme totale des heures de travail fournies au cours de la production et de la répartition ; lors du calcul du prix de revient des produits, on ajoutera à celui-ci le chiffre proportionnel ainsi obtenu, de sorte que, dans le prix de revient de la marchandise, se trouvent inclus également les frais généraux de la société. Vouloir augmenter des mêmes faux frais généraux le prix de tous les produits, des plus primitifs et des plus luxueux, des plus simples et des plus compliqués, des plus indispensables et des plus superflus, serait assurément une injustice et aurait presque l’effet d’une contribution indirecte. Une destâches les plus importantes du parlement économique ou de la direction économique suprême sera de fixer, pour chaque branche de l’industrie, ou pour chaque produit, les fonds revenant à la régie générale, mais toujours de telle sorte que les faux frais généraux reviennent à la société. Ainsi aura-t-on également la possibilité d’influencer la politique des prix d’un point de vue central... " (p. 65-66).

Cette conception de Leichter est très curieuse. Pour échapper au reproche de la levée d’impôts indirects, il ne veut pas laisser tous les membres de la société porter également les frais de l’enseignement, des soins médicaux, de la distribution, etc. Manifestement, il faut que les revenus élevés soient sujets à une pression plus grande que ceux des travailleurs comblés par les physiologues de la nutrition. Cependant il nous faut avouer que pour nous une telle mesure prend, justement de ce fait, caractère d’impôt indirect. N’avons nous pas ici affaire aux frais occasionnés par les établissements sociaux généraux ? Pourquoi les "riches" sont-ils mis, ici, plus à contribution que ceux qui n’ont droit qu’à la nutrition scientifique et physiologique ? La conscience embarrassée de Leichter aurait-elle des remords et essayerait-elle d’adoucir sa répartition antagoniste du produit social ?

Si cependant nous laissons de côté, tout ce qui, dans ses analyses, est superflu, et si, concrètement, nous nous demandons comment Leichter obtient les frais sociaux généraux, nous voyons que c’est, d’une part, grâce au bénéfice des entreprises, d’autre part, grâce aux impôts indirects. S’il a l’air de vouloir fixer certaines normes au prix des produits, dans la pratique, il prélève sur chaque branche de l’industrie et sur chaque produit un certain montant. Quels sont ces produits ? C’est là une chose qui sera déterminée par les rapports de force de la société de classe de Leichter par les forces que les travailleurs pourront développer face à "leur direction suprême". Nous constatons pour cela, que Leichter est incapable de résoudre le problème. Confronté à la pratique, son " rapport exact " tourne à la simple déconfiture.

La répartition du produit

Il n’aurait cependant pas été nécessaire à Leichter, même en appliquant sa répartition antagoniste du produit, de recourir aux impôts indirects et à la politique des prix. Le problème a été pour l’essentiel correctement posé. Les frais généraux de la société ne peuvent incomber qu’à la force de travail directement dépensée. C’est là un fait qui apparaît immédiatement, dès lors que l’on considère, d’un point de vue d’ensemble, le processus économique dans toute sa simplicité.

Grâce à sa production, la société crée des produits sous des formes multiples. Dans ces produits est exprimée le nombre d’heures sociales moyennes de travail qu’elle a absorbé lors de la fabrication. Cette masse de produits permet tout d’abord aux entreprises productives de renouveler leurs moyens de production et leurs matières premières. Puis les entreprises de TSG font la même chose ; le reste des produits étant consommé par tous les travailleurs. Tout le produit social est ainsi absorbé par la société.

Ce sont donc tout d’abord les entreprises productives qui prélèvent sur la masse des produits leur usure en f et c. Et cela signifie simplement que toutes les entreprises ont, chacune pour soi, calculé leur usure en F et en C, qu’ils ont fait entrer celle-ci dans le prix de revient de leur produit, et qu’ils renouvellent maintenant tous les matériaux, selon une mesure déterminée par ce calcul.

Reprenons une nouvelle fois le schéma de la production, étendu à la totalité des entreprises productives :

F + C + T = masse des produits.

100 millions + 600 millions + 600 millions 1300 millions d’heures de travail

100 millions + 600 millions + 600 millions = 1.300 millions d’heures de travail.

Toutes les entreprises réunies useraient donc, ici, 700 millions d’heures de travail (pour F et C). Celles-ci sont prélevées sur le produit social total, de sorte qu’il restera encore une masse de produits représentant 600 millions d’heures de travail. Les entreprises publiques prélèvent, à présent, sur cette masse de produits leurs moyens de production et leurs matières premières, le reste étant à la disposition de la consommation individuelle.

Afin de pouvoir saisir concrètement cette répartition, il est nécessaire de connaître la consommation totale des entreprises publiques. Appelons les moyens de production nécessaires à ces entreprises publiques Fp ; les matières premières Cp, et la force de travail Tp (la lettre "p" en indice signifie "public"), et nous pourrons établir le budget total des entreprises publiques, par exemple comme suit :

(Fp + Cp) + Tp = services publics.

8 millions + 50 millions + 50 millions = 108 millions d’heures de travail.

De là, il nous est possible de faire un nouveau pas en avant. On prélève donc tout d’abord 58 millions d’heures de travail sur le produit ayant coûté 600 millions d’heures de travail aux entreprises productives, afin d’assurer la reproduction (Fp + Cp) des entreprises de T.S.G. Il ne nous reste ainsi plus que 542 millions d’heures de travail pour la consommation de tous les travailleurs. La question est à présent de savoir ce que cela représente pour chaque travailleur. Pour répondre à cette question, il nous faut déterminer, quelle part du produit de la force de travail des entreprises productives est absorbée par les entreprises publiques. Et tous auront résolu le problème.

Dans les entreprises productives, les travailleurs ont travaillé 600 millions d’heures de travail et dans les entreprises de T.S.G., 50 millions. Cela représente, pour tous les travailleurs réunis, une somme de 650 millions. Il n’y a cependant que 542 millions d’heures de travail à la disposition de la consommation individuelle. Du produit total de la force de travail, il n’y a qu’une partie équivalente à 542/650 = 0,83 à la disposition de la consommation individuelle. L'entreprise ne peut donc pas payer le produit intégral de la force de travail, mais seulement 83 %.

Le chiffre ainsi obtenu, qui indique quelle est la part de force de travail qu’il reste à répartir, en guise de salaire, dans les entreprises, nous l’appellerons le FACTEUR DE PAIEMENT ("facteur de consommation individuelle" ou F.C.I.). Dans notre exemple il se monte à 0,83, ce qui signifie qu’un travailleur qui a travaillé 40 heures, ne touchera qu’un salaire équivalent à 0,83 x 40 = 33,2 heures de travail, sous forme de bons lui permettant d’acquérir les produits sociaux de son choix.

Pour donner une forme générale à ce qui vient d’être dit, essayons d’établir une formule pour le facteur de consommation individuelle. Il s’agit de déterminer T. On retranche (Fp + Cp) ; il reste donc à sa disposition :

[T – (Fp + Cp)]/(T + Tp)

Pour plus de clarté, mettons à la place des lettres les chiffres de notre exemple et nous obtenons :

F.C.I. = (600 M – 58 M)/(600 M + 50 M) = 542/650 = 0,83

Ce calcul est possible, parce que toutes les entreprises tiennent un compte exact de leur usure en f, c et t. La comptabilité sociale générale qui enregistre, grâce à un simple virement, le flux des produits dispose de manière simple de toutes les données nécessaires à l’établissement du facteur de payement. Ce sont T, Fp, Cp et Tp, et ils résultent d’une simple addition effectuée dans le "compte de virement" de l’entreprise.

Grâce à un tel procès de production et de répartition, il n’y a personne pour la part de produit social qui revient à chaque consommateur individuel. On n’a pas affaire ici, à une répartition qui découle de la production matérielle elle-même. Le rapport du producteur au produit réside dans les choses elles-mêmes, et c’est justement à cause de cela qu’il n’incombe à personne d’allouer quoi que ce soit. C’est d’ailleurs là aussi ce qui explique qu’une telle économie peut se passer totalement d’un appareil d’état. Toute la production et toute la distribution se situent sur un terrain réel, parce que les producteurs et les consommateurs peuvent, précisément grâce à l’existence de ce rapport, diriger et gérer eux-mêmes tout le procès économique.

Au cours de diverses conférences que nous avons tenues sur ce sujet, quelques auditeurs exprimèrent leur crainte de voir la comptabilité sociale générale s’instaurer en un nouvel organe d’exploitation, parce que c’est à elle qu’incombe la fixation du F.C.I. Elle pourrait, par exemple, calculer ce facteur trop faiblement.

Mais le fait est qu’il n’existe aucune base pour asseoir une quelconque exploitation. L’économie communiste ne connaît que des organisations d’entreprise. Quelles que soient les fonctions de celle-ci, toutes se meuvent à l’intérieur des limites que leur impose le budget. La comptabilité sociale générale n’est elle-même qu’une organisation d’entreprise (de travail social général) et elle aussi ne peut se mouvoir qu’à l’intérieur des limites déterminées par la production. Elle n’a aucun pouvoir sur l’appareil économique, parce que la base du procès de production et distribution est une base matérielle à partir de laquelle toute la société peut contrôler entièrement l’ensemble de l’économie. Il est certain, à l’inverse, que toute l’économie dont la base n’est pas le rapport exact du producteur à son produit, dans laquelle ce rapport est déterminé par des personnes, se transformera fatalement en appareil d'oppression – même si l’on y abolit la propriété privée des moyens de production.

La socialisation de la répartition

Nos considérations sur le facteur de paiement nous obligent à aborder encore un autre problème, directement lié à celui-ci : il s’agit du procès de développement de la société en direction du communisme intégral.

Une caractéristique essentielle des entreprises de T.S.G. est le fait qu’elles permettent à chacun de "prendre selon ses besoins". L’heure de travail n’est donc plus ici la mesure de la répartition. Le développement de la société communiste entraînera un accroissement de ce type d’entreprise, si bien que l’alimentation, les transports, l’habitat, et en bref la satisfaction des besoins généraux deviendront eux aussi "gratuite ". Cette évolution est un qui, en ce qui concerne le côté technique de l’opération, peut s’effectuer rapidement. Le travail individuel sera d’autant moins la mesure de consommation individuelles que la société évoluera dans une telle direction, qu’il y aura de plus en plus de produits distribués selon ce principe. Bien que le temps de travail individuel soit la mesure de la répartition individuelle, le développement de la société entraînera la suppression progressive de cette mesure. À ce propos, rappelons ce que Marx disait de la répartition : le mode de répartition variera suivant l’organisme producteur de la société et le développement historique des producteurs. Ce n’est que pour faire un parallèle avec la production marchande que nous supposons que la part de chaque producteur est déterminée de façon claire et nette. Tandis que la répartition ne cesse d’être socialiste de plus en plus largement, le temps de travail continue, quant à lui, à ôter tout simplement la mesure de la part de produit qu’il reste à répartir individuellement.

Le procès de "socialisation" de la. répartition ne s’effectue pas automatiquement; il dépend de l’initiative des travailleurs. Mais c’est que celle-ci aura alors aussi tout l’espace qu’il lui faut. Si la production a atteint un niveau d'organisation tel que celui-ci permet à une certaine branche productive, fabriquant un produit manufacturé destiné à la. satisfaction des besoins individuels, de me sa production sans accroc, rien ne s’oppose à ce que l’on classe cette entreprise dans la catégorie des entreprises publiques (T.S.G.).

Tous les comptes de ces entreprises restent de toute façon identiques. Les travailleurs n’ont nullement besoin, ici, d’attendre le bon vouloir des fonctionnaires d'État, d’attendre jusqu’à ce que ces messieurs contrôlent suffisamment la branche productive en question. Chaque entreprise ou chaque complexe d’entreprises étant, en ce qui concerne leur comptabilité, une unité fermée, la "socialisation" peut être effectuée par les producteurs eux-mêmes.

Grâce à la gestion autonome des entreprises, la production est d’une très grande mobilité, ce qui accélère le développement sans entraves du procès économique. C’est ainsi qu’il sera par exemple également tout à fait naturel que la "socialisation" suive un rythme différent melon les endroits, parcs que dans telle entreprise se fera sentir un plus grand besoin d’installations culturelles que dans telle autre. C’est d’ailleurs grâce à la mobilité de la production qu’une telle différence dans le développement est possible. Si les travailleurs d’un district de production désirent, par exemple, ouvrir encore quelques salles de lecture publiques, cela. leur est possible sans plus de problèmes. Aux entreprises de T.S.G. s’ajouteront alors de nouvelles institutions, d’une importance plus locale, de sorte que les frais qu’elles occasionneront devront être portés par le district de production concerné. On modifiera le F.C.I. pour ce district, sans qu’il y ait pour autant rupture de rapport du producteur à son produit. Les producteurs peuvent ainsi construire eux-mêmes la vie dans ses mille et une nuances.

Le procès de développement de la libre satisfaction des besoins se meut dans des limites fixes ; il est une action consciente de la société, le rythme du développement étant déterminé, pour l’essentiel, par le niveau d’évolution des consommateurs. La rapidité avec laquelle pourra être "socialisée" la répartition dépend de la rapidité avec laquelle ceux-ci apprendront à gérer avec économie le produit social, c’est-à-dire à ne pas dépenser inutilement. Il importe peu, pour les comptes effectués au niveau de la production global, qu’il y ait beaucoup ou peu d’entreprises de T.S.G. La transformation en entreprise de T.S.G. d’une entreprise qui mettait auparavant son produit à la disposition de la consommation individuelle moyennant un salaire, entraîne d’une part un accroissement du budget total des entreprises de T.S.G., d’autre part une diminution de la somme des biens de consommation touchés à l’aide d’un salaire. Le facteur de paiement diminue donc de plus en plus, au fur et à mesure que la société communiste se développe. Sans doute, ne pourrait-il jamais disparaître complètement, parce que seules peuvent se transformer en entreprises de T.S.G. les entreprises qui assurent la satisfaction des besoins généraux. Les divers besoins naissant des particularités propres à chaque individu ne pourront sans doute guère être inclus dans la répartition sociale. Mais l’important n’est pas là ; ce qui importe c’est que la voie vers la socialisation soit tracée avec netteté.

Pour les marxistes officiels, les considérations qui précèdent relèvent de l’"utopie pure" et n’ont rien à voir avec Marx. Dans notre conclusion, nous analyserons de plus près ce problème de l"utopie". Quant aux conceptions de Marx, nous pouvons dire qu’elles concordent en tous points avec les nôtres. Voici ce qu’il écrit au sujet de la " phase supérieure " du communisme, que nous appelons " distribution socialisée " :

" Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparues l’asservissante subordination des individus à la division du travail et, par suite, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail physique ; quand le travail sera devenu non seulement le moyen de vivre, mais encore le premier besoin de la vie ; quand avec l’épanouissement universel des individus, les forces productives se seront accrues et que toutes les sources de la richesse coopérative jailliront avec abondance – alors seulement on pourra s’évader une bonne fois de l’étroit horizon du droit bourgeois, et la société pourra écrire sur ses bannières : "De chacun selon ses capacités, à chacun selon, ses besoins. " (Gloses marginales, p. 142).

Cependant, Marx pense également que cela est d’abord le résultat d’un processus de développement :

" La société que nous avons ici à l’esprit, ce n’est pas celle qui s’est développée sur ses bases propres, mais au contraire, celle qui vient de sortir de la société capitaliste ; c’est donc une société qui à tous égards, économique, moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l’ancien ordre où elle a été engendrée. Le producteur individuel reçoit donc – toutes soustractions opérées – exactement ce qu’il lui a donné. Ce qu’il lui a donné c’est son quantum individuel de travail. Par exemple, la journée sociale du travail se compose de la somme des heures de travail individuel; le temps de travail individuel de chaque producteur est la portion de la. journée de travail qu’il a fournie, la part qu’il y a prise. Il reçoit de la société un bon certifiant qu’il a fourni telle somme de travail (après déduction du travail effectué pour les fonds collectifs) et, avec ce bon, il retire des réserves sociales exactement autant d’objets de consommation que lui a coûté son travail. Le même quantum de travail qu’il a donné à la société sous une forme il la reçoit en retour sous une autre. " (Gloses marginales, p. 1418-1419).

Les entreprises mixtes

Nos considérations relatives au facteur de consommation individuelle partent du fait que les entreprises productives de reproduisent d’abord elles-mêmes, complètement ; la force de travail de ces entreprises a ensuite la charge de l’usure en moyens de production des entreprises publiques. C’est ainsi qu’il reste T – (Fp + Cp) heures de travail à la disposition de la consommation individuelle. Mais avec le développement plus poussé du communisme, l’établissement de ces comptes se transformera, car il y aura alors beaucoup d’entreprises qui travailleront simultanément pour la consommation individuelle, et pour la poursuite de la production – telles, par exemple, les centrales électriques. L’éclairage et le chauffage des maisons d’habitation satisfont les besoins individuels, mais le produit de ces centrales est aussi absorbé par les entreprises productives en tant qu’éclairage et en tant qu’énergie, en tant que matière première. Lorsque la société est assez mûre du point de vue productif et social pour que l’on puisse passer à la livraison individuelle et gratuite d’électricité, apparaît un nouveau type d’entreprises, qui relève autant de l’entreprise productive que de l’entreprise publique. Ce sont ces entreprises que nous appelons entreprises mixtes. Au fur et à mesure de la progression de la "socialisation", ce type gagnera de plus en plus on ampleur. Il est évident que la comptabilité de l’entreprise ainsi que le F.C.I. s’en ressentiront. La comptabilité exige que l’entreprise mixte soit classée dans l’un des types d’entreprises principaux – soit productif soit public. Peu importe d’ailleurs lequel. Pour l’établissement des comptes on peut soit classer toutes les entreprises mixtes dans la catégorie des entreprises productives, soit dans celle des entreprises publiques. On peut cependant ainsi ranger telle entreprise dans la catégorie productive, l’autre dans la catégorie publique, selon la situation. La comptabilité ne gène donc nullement la mobilité de la production et de la répartition. Considérons tout d’abord le cas d’une entreprise mixte que l’on aurait classée dans la catégorie des entreprises productives, et les conséquences qui s’ensuivent pour le F.C.I.

Auparavant, lorsque notre centrale électrique était encore une entreprise entièrement productive, on portait au crédit du compte de virement tous les kilowatts qui avaient été fournis à la consommation individuelle ou aux autres entreprises, et la centrale pouvait, en fonction de ses comptes, se reproduire. Mais le passage à la "livraison individuelle gratuite engendre un déficit dans le compte de virement, dont le montant est précisément celui de la consommation individuelle. Les heures de travail nécessaires à la production de courant alternatif ou continu pour la consommation individuelle doivent de ce fait être restituées à la centrale électrique à partir du F.C.I. Ce déficit est à la charge du budget de T.S.G. et fait baisser le F.C.I. Si, dès lors, on additionne tous les déficits des entreprises mixtes, on obtient le déficit général, que la diminution du F.C.I. devra compenser. Si nous appelons ce déficit général D, alors :

F.C.I. = [T – (Fp + Cp) – D)]/T + Tp

Considérons à présent cette centrale électrique en tant qu’entreprise publique. La production des entreprises de T.S.G. est une production sans "revenu" ; aussi leur production est-elle entièrement aux frais de la force de travail des entreprises productives. L’entreprise mixte travaille cependant, grâce à la livraison de moyens de production ou de matières premières à d’autres entreprises, avec un crédit dans son compte de virement – ce qui veut dire qu’elle peut se reproduire elle-même on partie. Son usure totale en (fp + cp) + tp n’est pas à la charge de la force de travail des entreprises productives, parce qu’elle peut subvenir en partie à la reproduction de ses moyens de production et de ses matières premières. Si nous désignons par C (crédit) la part de production qui permet à ces entreprises de se reproduire elles-mêmes, alors la charge de la force de travail des entreprises productives sera seulement de (fp + cp) + tp – c. Si toutes les entreprises mixtes fonctionnent ainsi, le F.C.I. sera :

F.C.I. = [T – (Fp + Cp) – C]/(T + Tp)

C’est le troisième et dernier cas que nous analyserons, qui correspond en fait à la manière dont on établira réellement la comptabilité de ces entreprises. Telle entreprise mixte sera rangée, au niveau de ses comptes, dan la catégorie des entreprises productives, telle autre dans celle les entreprises publiques. Les entreprises productives mixtes réclameront au budget de TSG un montant de D (déficit) heures de travail, alors que les entreprises mixtes publiques auront livré en retour aux entreprises productives un montant de C (crédit) heures de travail. À la charge du F.C.I., il reste donc D – C. Le facteur de consommation individuelle sera alors :

F.C.I. = [T – (Fp + Cp) – (D – C)]/(T + Tp)

[Nous avons choisi la formule ci-dessus pour des raisons de clarté. Un approfondissement plus poussé de ces problèmes exige que C et D soient exprimés en (F + C), ce qui d’ailleurs ne pose aucune difficulté.]