Chapitre 5

LE TEMPS DE PRODUCTION SOCIAL MOYEN

COMME FONDEMENT DE LA RÉPARTITION (DISTRIBUTION)

La répartition des produits selon Leichter

Si Leichter a le mérite d’avoir attaqué de manière sérieuse la question du calcul du temps de travail, il n’aboutit pas à une conclusion satisfaisante par ce qu’il reste sous le charme des modes de représentation capitalistes en ce qui concerne la répartition du produit social une répartition antagonique de celui-ci a pour raison évidente de dominer les producteurs. Ceci vaut à coup sûr pour la conduite et l’administration centralisées que préconise Leichter pour l’économie. On peut caractériser ses conceptions de la manière suivante : le communisme réalise une production fondée sur le temps de travail social moyen, mais dirigée d’en haut. Nous avons déjà signalé qu’il croit ne pas pouvoir éviter l’exploitation; nous verrons plus loin comment il en résulte nécessairement que les producteurs perdent toute disposition de l’appareil de production. Et tout cela provient de ce que Leichter se refuse à utiliser l’heure de travail sociale moyenne comme fondement de la répartition.

Dans une société caractérisée par la spécialisation du travail, les producteurs doivent recevoir des bons leur permettant de prélever sur les biens sociaux de consommation ce qui leur est individuellement nécessaire.

De ce point de vue, les bons remplissent le même rôle que l’argent dans la société capitaliste. Mais, en eux-mêmes, ces bons sont une matière dénuée de valeur. Ils peuvent être en papier, en aluminium, etc., etc. Le travailleur reçoit un nombre de bons en rapport avec la quantité d’heures de travail qu’il a réellement effectuées. Selon un usage établi, on peut appeler si on veut, ces bons "argent-travail", mais il ne s’agit pas d’ "argent" au sens capitaliste du terme. Sans nous perdre dans les méandres des considérations théoriques, montrons seulement que cet "argent-travail" a bien des bases marxistes.

" Remarquons encore ici que le bon de travail d’Owen, par exemple, est aussi peu de l’argent qu’une contremarque de théâtre. Chez lui le certificat de travail constate simplement la part individuelle du producteur au travail commun et son droit individuel à la fraction du produit commun destinée à la production." (K. Marx, Le Capital, livre I, la Pléiade, note a, p. 631.)

Leichter n’introduit cet "argent-travail" dans ses considérations que lorsqu’il traite de la répartition. Ainsi écrit-il :

" En réalité l’idée d’une répartition naturelle des biens proportionnellement au travail fourni par chaque individu est à la base du schéma de société de Bourguin comme de celui que nous présentons ici. L’argent-travail n’est qu’une forme, choisie sur des bases sociales-techniques, de bons à valoir sur la participation au produit national. " (Leichter, op. cit., p. 75).

Ces considérations de Leichter peuvent paraître bien innocentes, mais pourtant il y a une perfide vipère qui se cache sous l’herbe quand il parle d’une "répartition naturelle des biens proportionnellement au travail fourni par chaque individu ? Car, alors que dans la réalité la production se règle sur la base de l’heure de travail social moyenne, la répartition obéit à des principes tout différents. Les producteurs devraient recevoir pour leur force de travail des produits selon une norme qui n’a rien à voir avec le calcul du temps de travail. Selon lui, " les physiologistes de la nutrition détermineront, de quels moyens de vivre et en quelle quantité l’homme a besoin pour subsister", et ils en déduiront "un nombre d’heures déterminé qui, en quelque sorte, représentera le minimum vital ". (p. 64) Ainsi sera fixée la ration vitale, normale, scientifiquement calculée et équilibrée" (id.). Cette ration calculée par les physiologistes de la nutrition n’est en fait utilisée que pour servir de base à la rémunération. Mais qu’est-ce que cela peut bien avoir à faire avec le calcul du temps de travail dans la production ?

Ce minimum vital sera attribué au travailleur "non éduqué", tandis que le "salaire" des travailleurs "éduqués" des "savants" sera fixé un peu plus haut par des "conventions collectives". Les conventions collectives fixent le salaire de base tandis que " les chefs d’entreprise socialistes... fixeront les émoluments de chaque travailleur particulier ", selon ses compétence. (ibid.)

Il est clair que les producteurs ne pourront guère avoir le sentiment que l’entreprise est une partie d’eux-mêmes s’il doit y avoir de telles différences entre eux. Dans ces conditions ils ne peuvent avoir la responsabilité de la marche de la production. Leichter le sait très bien et, d’ailleurs, dans son schéma, les producteurs ne sont pas eux-mêmes responsables de celle-ci ; pas plus que l’entreprise en tant qu’organisation ; seul le DIRECTEUR détient celle-ci. Leichter nous précise que "le directeur de l’entreprise, quelle que soit la manière dont il a été choisi, est responsable. Il peut sans plus, être démis de ses fonctions, tout comme un dirigeant d’usine capitaliste, s’il ne satisfait pas aux exigences qui lui ont été signifiées. S’il devient alors "chômeur", il ne reçoit plus que le revenu minimal garanti par la société, s’il est affecté à un autre poste, nécessairement intérieur et, par conséquent, plus mal rémunéré. De cette manière, on arrive à préserver la prétendue "initiative privée" de l’entrepreneur et du directeur d’usine et à transférer à l’économie socialiste le sentiment de responsabilité qui, paraît-il, serait fondé sur l’intérêt personnel.  (p. 101).

Tout cela est parlant. La conception de Leichter est tout à fait merveilleuse, car elle revient à utiliser le minimum vital, calculé par les physiologistes de la nutrition, comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des producteurs.

On voit ici comment la construction organisationnelle de la production est déterminée par la base même de la répartition. Les travailleurs en viendront inévitablement à s’opposer à la direction de l’entreprise et tout cela parce que le producteur ne détermine pas simultanément par son travail son rapport au produit social.

Venons en maintenant au prix des produits. On pourrait s’attendre à ce qu’ici ce soit le temps de production social moyen qui le fixe. Mais ce n’est pas le cas. Leichter est sur ce point assez obscur, mais il indique clairement que le prix des produits livrés à la consommation sociale sera plus. Il parle ainsi de bénéfices qui, toutefois, ne vont pas aux entreprises. mais à la classe en général. Cette dernière prendra sur ces bénéfices pour dégager les moyens nécessaires pour développer les entreprises. Autrement dit, les bénéfices constitueront le fonds d’accumulation. Nous reviendrons ultérieurement sur la question de l’accumulation, pour l’instant il nous suffit de souligner que, pour Leichter, le " prix " des produits ne s’exprime pas en temps de production. Car, ici encore, il apparaît que c’est la "direction et administration centrale" qui fixe les prix. Elle mène une "politique des prix ", dans le but, entre autres, de rassembler les moyens de l’accumulation. Cette direction-administration centrale dispose donc des produits et ce droit équivaut au droit d’exploiter les producteurs selon son bon plaisir. L’absence d’un rapport exact entre les producteurs et les produits, l’existence d’une politique des prix font que persistent les rapports capitalistes du salariat.

On sait que la théorie marxienne de l’économie distingue trois catégories de salaire dans la production capitaliste : le salaire nominal, le salaire réel, le salaire relatif.

Le salaire nominal est le prix en argent de la force de travail. Dans le communisme de la physiologie de la nutrition, il faut comprendre que cela correspond au nombre d’heures payées au travailleur, pour, disons, 40 heures de travail effectivement exécutées.

Le salaire réel correspond à la fraction du produit social qui peut être obtenue à l’aide du salaire nominal. Même si ce dernier reste constant, le salaire réel peut monter ou descendre selon le mouvement des prix. La direction-administration centrale de Leichter mène, il va de soi (?), une "politique des prix" dans l’intérêt des producteurs. Mais cela ne change rien au fait que c’est elle qui en réalité détermine le salaire réel, en dépit de toutes les " conventions collectives " qui ne peuvent modifier que le salaire nominal. Les producteurs n’ont finalement rien à dire, puisque la détermination de la " politique des prix " est l’apanage de ces messieurs de la statistique.

Le salaire relatif traduit la relation entre le salaire réel et le " bénéfice de l’entrepreneur ". Il se peut donc que le salaire réel reste constant alors que le salaire relatif diminue, le profit augmentant. Leichter se borne à insister sur la "rationalisation" de l’entreprise. Ce qui compte, c’est d’obtenir une plus forte productivité, de créer davantage de produits avec une même force de travail, en d’autres termes, il s’agit de faire diminuer progressivement le temps de production social moyen nécessaire à la fabrication d’un produit donné. Leichter ne situe pas la relation matérielle des producteurs aux produits dans la production elle-même : il ne connaît que des travailleurs-machines, alimentées selon la physiologie de la nutrition, étant entendu que celles-ci ne doivent pas nécessairement recevoir des calories supplémentaires si elles fabriquent des masses de produit plus importantes. Peut-être que ces machines recevront une partie de cette nouvelle richesse, mais ce n’est pas sûr. L’important dans tout cela, c’est que les possesseurs de l’appareil de production - qui appliquent dans la production une comptabilité en temps de travail - disposent en fait de ce qui est produit en excès.

On voit ainsi que la catégorie du temps de travail social moyen perd tout sens si elle n’est pas simultanément retenue comme base de la répartition. Si, en revanche, la relation du producteur au produit est établie directement par les producteurs eux-mêmes, il n’y a aucune place pour une politique des prix et le résultat de toute amélioration de l’appareil de production profite immédiatement à tous les consommateurs sans que personne ait à intervenir pour répartir quoi que ce soit, sans qu’on ait à présenter de revendications. Le fait que l’on puisse découvrir chez Leichter, les trois catégories capitalistes du salaire, montre à l’évidence que son schéma de production repose sur l’exploitation.

Le communisme d’État de Varga et le facteur de répartition

Leichter est loin d’être le seul qui cherche le salut dans une politique des prix. Varga en fait aussi le centre de gravité de la répartition communiste. Mais il n’est pas totalement en accord avec ses collègues Neurath et Leichter car il est, en principe, pour une distribution égale du produit social. Toutefois, dans la période de transition, l’exploitation ne peut être supprimée immédiatement parce qu’il faut compter avec le fait qu’il y aura alors une génération ouvrière corrompue par le capitalisme, élevée dans une idéologie de cupidité égoïste" (Varga, Problèmes économiques de la révolution prolétarienne, p. 42)* et ceci s’oppose à une répartition égalitaire du produit social. On sait que le travailleur "éduqué" considère avec un certain dédain le travailleur "non éduqué", que les membres des professions intellectuelles, comme les médecins, les ingénieurs, etc., pensent qu’ils ont le droit de réclamer une part plus importante du produit social que les travailleurs "ordinaires". Sans doute estime-t-on généralement aujourd’hui que la différence est trop grande, mais... un ingénieur n’est pas un simple ouvrier d’usine. Savoir jusqu’à quel point la classe ouvrière se débarrassera de cette idéologie, c’est ce que la révolution nous apprendra. Mais il est certain que ce renversement idéologique devra s’accomplir rapidement après la révolution, sinon il y aura une distribution antagonique des produits qui, fatalement, produira discorde sur discorde, conflit sur conflit au sein de la classe ouvrière.

Varga a fondé ses considérations théoriques et pratiques, exposées dans l’ouvrage que nous avons cité, sur l’exemple de la République hongroise des Conseils. Du point de vue de l’étude de la société communiste, l’histoire de la Hongrie est de toute première importance parce que c’est ici que le communisme d’État a vu à la fois sa théorie passer dans la pratique et sa pratique s’ériger en théorie. En Hongrie, donc, le communisme est établi d’après les règles du communisme d’État, et c’est bien grâce à ces conditions favorables que le " renversement (de l’ancienne société) et la reconstruction organisationnelle sont allés le plus vite et le plus loin, plus qu’en Russie. " (id., p. 78). Cette construction s’est faite conformément aux vues de Hilferding, avec son "cartel général". (ibid. p. 122). L’État y conduit et administre la production et la répartition, et détient le droit de disposition de tous les produits, car ce qui est éventuellement fabriqué par le secteur capitaliste "libre" est acheté directement par l’État, si bien que celui-ci gère l’ensemble du produit social.

La première tâche de la répartition est d’assurer l’alimentation des entreprises en matières premières et moyens de production. Le Conseil supérieur de l’économie créa différents centres de matières premières qui avaient pour fonction de ravitailler les entreprises selon les besoins de celles-ci. Mais ces centres n’étaient pas de simples centres de distribution, ils jouaient en même temps un rôle politique et économique, en voulant déterminer et conduire la concentration de la production, et utilisant dans ce but la fourniture des moyens de production. Si, "en haut", on voulait voir une entreprise, il suffisait de lui couper tout approvisionnement matériel. Bien entendu, le personnel se trouvait jeté sur le pavé, et il est qui avait pour eux les mêmes conséquences désastreuses qu’en régime capitaliste. C’est par la pratique qu’on leur faisait comprendre que les producteurs n’avaient pas le droit disposer de l’appareil de production. Ce droit revenait aux fonctionnaires d’État du Conseil supérieur de l’économie et celui-ci en vint à s’opposer de manière inextricable aux producteurs. (cf. Varga, op. cit., p. 71)

Nous pouvons remarquer à ce sujet que la réalisation de la concentration en partant du "haut vers le bas" est vraisemblablement plus rapide qu’en procédant du "bas vers le haut", mais que ce que coût cette accélération, c’est le droit des producteurs de disposer de l’appareil de production... autrement dit, le communisme lui-même.

Nous savons déjà que, dans le ‘communisme’ de Varga, on n’effectue aucune mesure économique pour répartir les matières premières et les moyens de production. L’attribution des matières premières, nécessaires aux entreprises pour poursuivre la production, est seulement le résultat d’un "règlement entre personnes" et n’est fixé par le déroulement matériel du processus de production. Ainsi la production aboutit à un fiasco tant sur le plan social et politique que sur le plan économique. Échec socio-politique, puisque les travailleurs se trouvent dans une relation de dépendance par rapport à ceux qui attribuent les produits; échec économique, car avec une répartition "personnelle" la reproduction n’est pas assurée. Varga est un économiste des biens de consommation" qui finit par se rallier au projet de Neurath, un système de producteurs-distributeurs centralisé qui produisent et distribuent sans recourir à une unité de calcul. A ce sujet, Varga nous affirme qu’il existe encore des "prix courants exprimés en argent et des salaires payés en argent" mais que cet état de fait cessera à cause de l’augmentation de la production de biens de consommation. Mais il n’y a plus d’étalon pour mesurer le degré de rationalité de l’appareil de production, si bien qu’il n’y a plus non plus, de production planifiée. Il devient impossible de mettre de côté la quantité de produits nécessaire à la période de production à venir, sur la base de ce qui avait été consommé dans la période qui vient de s’écouler.

Pour sortir du chaos où la plonge le communisme à la Varga, la production doit donc s’établir sur une base solide : celle fournie par une unité de calcul économique qui ne peut-être rien d’autre que l’heure de travail social moyenne. Mais si on recourt à cette unité de compte, toute attribution personnelle arbitraire due produit social cesse. Si les entreprises calculent leur consommation en heures de travail d’après la formule (f + c) + t, alors, du même coup, via la production matérielle, se trouve déterminée la quantité de produit qu’il faudra fournir à l’entreprise sous la forme de moyens de production et de matières premières, pour la période de travail qui suit. L’élément personnel est éliminé, comme on le voit immédiatement, si on remarque qu’il n’y a plus de droit de disposition de l’appareil attribué à une quelconque "centrale", dès que la conduite et l’administration de la production et de la distribution sont entre les mains des producteurs.

Selon Varga, au contraire, la répartition des produits de consommation individuelle se fait toujours par "allocation personnelle". Du reste, que pouvait-on espérer d’autre puisque production et répartition sont liées de manière fonctionnelle ? Aux yeux de Varga, l’idéal serait une allocation naturelle, sans étalon économique, comme il le préconise pour le processus matériel de production. C’est pourquoi il faut fixer pour chaque consommateur les rations des divers produits qui seront ensuite attribués aux associations de consommation." Mais comme, provisoirement, salaire-argent et prix continueront d’exister", il faut maintenant se poser le problème de la "fixation étatique des prix". (ibid., p. 147)

" A quel niveau doit être fixé le prix de la production étatique ? Si les biens produits par l’État devaient être vendus au prix de production il ne resterait rien pour l’entretien des couches de population improductives que nous avons mentionnées plus haut. (C’est-à-dire les soldats, fonctionnaires, enseignants, chômeurs, malades, invalides, etc.) De plus, il n’y aurait aucune possibilité réelle d’accumuler des moyens de production; accumulation qui, dans l’État prolétarien, est une nécessité encore plus pressante que dans le capitalisme, puisqu’il s’agit d’élever le niveau de vie des habitants. En principe tous les biens produits par l’État devraient être vendus au prix de revient social. Par prix de revient social nous entendons le prix de revient majoré d’un supplément destiné à couvrir le coût d’entretien de ceux qui ne travaillent pas et d’un autre pour assurer une accumulation véritable. (Souligné par Varga). Autrement dit, le prix de vente des produits doit être fixé de sorte que l’État n’ait aucun déficit, mais au contraire recueille un surplus qui lui permette de créer de nouvelles entreprises. Telle est la solution de principe. " (ibid., p. 147)

La domination des producteurs par l’intermédiaire de l’appareil de production

Dans la pratique la "fixation des prix" se traduit par une "politique des prix" menée par l’État. Sans doute Varga veut que cette politique soit une politique de classe, c’est pourquoi il veut taxer moins les produits de première nécessité pour les travailleurs, comme le pain et le sucre, que les produits de "luxe". Du reste il attribue à ces diverses mesures de taxation une vertu plus de propagande qu’économique, car il sait parfaitement qu’en fin de compte, ce que l’État engloutit, et en quelle quantité !, vient des masses, c’est-à-dire du prolétariat.

Cette "politique de classe", si on tient à l’appeler ainsi, étale au grand jour tous les défauts de la distribution communiste d’État. Elle montre clairement que le producteur ne détermine pas par son travail sa part du produit social, mais que cette part est fixée dans les hautes sphères par des décisions de caractère personnel. Il en résulte que la vieille lutte politique pour les postes gouvernementaux continue sous d’autres formes. Il va de soi que celui qui dispose de la puissance politique de l’État dispose aussi de l’ensemble du produit social et est martre de la répartition grâce à la "politique des prix". C’est toujours le même vieux combat pour les positions de puissance, mené sur le dos des consommateurs. Remarquons encore que, en Hongrie (cf. Varga, p. 75), les prix étaient fixés par ce même Conseil supérieur de l’économie dont nous avons parlé, ce qui met la touche finale au tableau de l’esclavage des masses dans le communisme d’État. La direction centrale de l’économie peut immédiatement annuler toute augmentation de salaire par sa politique des prix. Il apparaît donc qu’avec le communisme d’État la classe ouvrière crée un appareil de production qui s’érige au-dessus des producteurs, et ainsi se construit un appareil d’oppression qui sera encore plus difficile à combattre que le capitalisme.

L’antidote à ces relations dominants-dominés ce seraient les formes démocratiques des organisations de distribution qui le fourniraient. Le 20 mars 1919 paraissait, en Russie, un décret qui demandait à toute la population russe de se regrouper en coopératives de consommation :

" Toutes les coopératives ayant la liberté de mouvement dans leur cercle d’action, se fondirent en un tout organique tandis que les consommateurs tenaient des assemblées et des congrès pour déterminer la marche de la répartition : ils étaient "maîtres chez eux". Bien que l’État ait été à l’origine de la formation de ces coopératives et ait poussé à leur fusion, la répartition des produits, après la fondation de l’organisation, devait être abandonnée à la population. " (Russische Korrespondenz n° 2, janvier 1920, " Der einheitliche Konsumverein in Sowjetrussland ", p. 6-8. Cité par Varga, p. 126)

Selon la Russische Korrespondenz, ce travail organisationnel de l’État devait en cinq mois créer un énorme appareil de distribution.

Il est bien certain que, dans ce domaine, la dictature du parti communiste russe a effectué un travail de géant et nous a montré comment, en peu de temps, les consommateurs peuvent mettre sur pied un appareil de distribution. Mais même si les consommateurs sont "maîtres chez eux", en quoi cela mène-t-il au communisme si le rapport du producteur au produit ne s’y trouve pas déterminé ? Les consommateurs se répartissent peut-être eux-mêmes les produits, mais ils le font dans un cadre déterminé par la politique des prix.

 

 


[* Voir aussi : Eugen Varga, Die Wirtschaftspolitischen Probleme der proletarischen Diktatur, Vienne, 1920 ; et Die Wirtschaftsorganisation der ungarischen Räterepublik, Reichenberg, 1921.]