Chapitre 4

 

 

LE TEMPS DE PRODUCTION SOCIAL MOYEN

COMME FONDEMENT DE LA PRODUCTION

La définition de Kautsky

L’ouvrage de Leichter nous a particulièrement rendu service en ce qu’il montre que l’heure de travail social moyenne peut servir d’unité comptable de la production communiste, même si l’heure de travail véritablement effectuée ne peut-être prise comme base de la distribution. En ce qui concerne l’unité de compte Leichter est bien loin de ses collègues, spécialistes marxistes de l’économie, Neurath et Kautsky. Un autre économiste, bourgeois celui-ci, Block, envisage, dans son ouvrage intitulé : La théorie marxiste de l’argent, la volonté d essayer de supprimer l’argent dans le communisme. Il estime que c’est là une naïveté et trouve oiseuse l’idée de vouloir, en plus, prendre comme fondement de la comptabilité, le temps de travail (p. 215), Kautsky, lui, pense qu’établir ce type de comptabilité est théoriquement possible mais irréalisable en pratique. Il s’ensuit que l’utilisation de l’argent comme étalon de valeur dans la comptabilité et le calcul des échanges (ne pourra être évitée) dans la société socialiste", et ceci d’autant plus que l’argent doit en outre "fonctionner comme moyen de circulation". (Kautsky, La révolution prolétarienne et son programme, p. 318.) Jusque là Kautsky avait considéré que le concept. de valeur était une "catégorie historique", devant disparaître avec le capitalisme (cf. son ouvrage L’enseignement économique de Marx), mais aujourd’hui, manifestement ébranlé par les arguments bourgeois de Weber et achevé par la pratique de la révolution russe, il en vient à vouloir éterniser ce concept.

Voilà donc Kautsky contraint de sortir de son trou de théoricien par les critiques qui affirment que le communisme ne saurait se passer d’unité comptable. Ne pouvant plus répéter ses bonnes vieilles formules générales, comme : la "valeur" doit disparaître avec le capitalisme, il est bien forcé d’exprimer le fond de sa pensée. Et de raisonner ainsi :

" Donc, il faut une unité de compte. Or, d’une part, Marx nous a dit que dans l’économie communiste "le capital argent disparaît" et, d’autre part, dans le Capital et les Gloses marginales (Critique du programme de Gotha), d’accord avec Engels (Anti-Dühring), il mentionne l’heure de travail social moyenne comme unité de compte. Il convient donc de voir cela de plus près. "

Nous savons déjà où cet examen mène Kautsky : à conclure à l’impraticabilité d’une comptabilité en termes de temps de travail. Il est toutefois instructif de découvrir à quoi il attribue cette impossibilité.

Nous avons fait remarquer plus haut que la conception du "passage au communisme" qui est la plus commune c’est celle qui en fait un résultat de la concentration du capital, celui-ci creusant ainsi sa propre tombe. Hilferding étudie les conséquences d’une concentration totale des entreprises de sorte que l’économie tout entière soit organisée en un trust géant : le cartel général. Dans ce cartel, il n’y a aucun marché, aucun argent, aucun prix à proprement parler. Selon l’hypothèse de Hilferding, se trouve donc réalisée, ici, la société sans argent.

Au sein de ce trust, la production forme un système fermé. Les produits passent d’une entreprise à l’autre au cours des opérations de fabrication qui vient de leur état naturel à celui de produit fini. Ainsi en va-t-il par exemple du charbon et du minerai qui, passant dans les hauts fourneaux, en sortent sous forme de fer et d’acier utilisés dans la fabrication de machines qui, elles-mêmes, servent à fabriquer les machines des filatures, d’où sort le produit fini : le textile. Au cours des passages dans les diverses fabriques, des milliers et de milliers d’ouvriers de toute sorte ont contribué à la réalisation de ce qui est au bout, le produit fini. Combien d’heures de travail celui-ci contient-il au total ? Telle est la devinette que se pose Kautsky. Et, découragé devant cet énorme calcul qui lui semble une tâche inhumaine, il secoue la tête en soupirant : " Oui, théoriquement, sans doute, c’est faisable. Mais, pratiquement ? Décidément, non, c’est impossible. Impossible de déterminer pour chaque produit quelle quantité de travail il a exigé depuis le tout début jusqu’à son achèvement, y compris le transport et tous les travaux annexes. " (cf. La révolution prolétarienne et son programme, p. 318) : " Estimer une marchandise par le travail qu’elle contient est complètement impossible à faire, même avec l’appareil statistique le plus complet, le plus formidable. " (id., p. 321).

Et, en effet, Kautsky a parfaitement raison : impossible de mener un tel calcul d’une telle manière.

La définition de Leichter

Or, la manière de produire que nous décrit Kautsky n’existe que dans son imagination et dans celle des partisans de l’économie naturelle" qui prétendent régler la marche de l’économie à partir d’un centre de décision. Et en plus, il se permet une énormité supplémentaire, celle de supposer que chaque entreprise, partie du grand tout, ne serait pas capable de mener sa propre comptabilité, enregistrant exactement la marche de la production chez elle. Chaque partie d’un trust, en réalité, produit comme si elle était, en un certain sens, seule, tout simplement parce que si elle ne le faisait pas toute production "méthodique" cesserait. Du point de vue de la rationalité de l’entreprise, ce fonctionnement "indépendant" est déjà plus que nécessaire. C’est pourquoi il faut une unité de compte aussi précise que possible pour assurer la circulation sans argent à l’intérieur d’un trust :  " Des relations entre les différents lieux de production continueront d’exister, et ceci durera tant qu’il y aura une division du travail. Et la division du travail, au plus haut sens de ce terme, s’accentuera encore avec les progrès de la technique. " (Leichter, op. cit., p. 54). " Tout ce qui sera matériellement nécessaire à la production, tous les matériaux semi-finis, toutes les matières premières ou auxiliaires qui seront livrés à partir de certains lieux de production à ceux qui sont chargés de les mettre en œuvre leur seront comptés, facturés. " (id., p. 68) " Les magnats des cartels ou — dans une société socialiste — les dirigeants de l’économie nationale ne demanderont pas de remplir le même programme à des usines différentes dont les méthodes et les coûts sont différents. Ceci est déjà souvent le cas en régime capitaliste, où maint petit entrepreneur se laisse volontiers avaler, nolens volens, par un trust géant avec l’espoir que son entreprise, reconnue comme valable au sein du cartel, se verra attribuer les meilleures méthodes de gestion et déléguer les employés les plus capables afin d’élever la productivité. Mais pour aboutir à un tel résultat, il faut pouvoir recenser les résultats de chaque entreprise et faire comme si — que ce soit en économie capitaliste qu’en économie socialiste — chaque entreprise avait son propre entrepreneur soucieux de connaître correctement les résultats économiques de la production. C’est pourquoi, à l’intérieur du cartel, on dresse la plus stricte des comptabilités. C’est une conception naïve du capitalisme comme du socialisme que de croire que les marchandises pourraient transiter à l’intérieur d’un cartel sans qu’elles soient comptabilisées, bref, penser qu’une entreprise, membre du Konzern, ne saura pas très bien séparer le "mien du tien". " (id., p. 52-53).

Vue sous cet angle, l’impossibilité de calculer le travail contenu dans un produit donné apparaît sous un jour nouveau. Ce que Kautsky ne pouvait extraire de sa centrale économique, l’évaluation du temps de travail qu’a nécessité un produit au cours de ses pérégrinations dans le processus de production, les producteurs peuvent très bien l’obtenir par eux-mêmes. Leur secret c’est que chaque entreprise conduite et administrée par son "organisation d’entreprise se comporte comme une unité indépendante, tout comme dans le capitalisme. A première vue, on est tenté de penser que chaque lieu de production est indépendant des autres. Mais, à y regarder de plus près, on distinguera nettement le cordon ombilical qui lie chaque entreprise individuelle au reste de l’économie et à la direction de celle-ci (p. 100). En effectuant sa part du travail dans la chaîne du processus de production, chaque entreprise fournit un produit final qui, éventuellement, sert de moyen de production à une autre. Et chaque entreprise individuelle calcule sans peine le temps moyen utilisé pour obtenir son produit grâce à sa formule de production (f + c) + t. Ainsi, dans l’exemple de la fabrique de chaussures que nous avons donné ci-dessus, on trouverait comme "coût", 3,125 heures de travail par paire. Ce genre de comptabilité d’entreprise fournit une moyenne d’entreprise qui fait apparaître combien d’heures de travail se trouvent incorporées dans une paire de chaussures, une tonne de charbon, un mètre cube de gaz, etc.

Objections

Les facteurs de production sont déterminés exactement (compte non tenu de fausses estimations éventuelles dans la période inaugurale). Le produit final d’une entreprise, quand il n’est pas article de consommation individuelle, sert de moyen de production pour une autre entreprise, qui l’incorpore dans sa formule de production comme f ou c (selon le cas). Ainsi chaque entreprise tient une comptabilité exacte de ses produits finals. Que ceci ne soit pas seulement valable pour les entreprises qui produisent en grande production quel qu’il soit, peut être considéré comme possible dès que la branche correspondante de la science des coûts propres a été suffisamment bien développée. Le temps de travail de l’ultime produit final n’est en réalité rien d’autre que la moyenne de l’entreprise finale. Celle-ci, en effet, par la simple application de sa formule coutumière (f + c)+ t a obtenu la somme totale du temps de travail nécessité par ce produit "depuis le tout début jusqu’à son achèvement ". Comme ce calcul s’est effectué à partir des diverses étapes partielles de la production, il reste entièrement entre les mains des producteurs.

Kautsky, tout en reconnaissant la nécessité de calculer le temps de travail social moyen contenu dans un produit donné, ne voit aucune possibilité de faire passer ce concept dans le domaine du concret. Il n’y a donc pas à s’étonner s’il est tout autant incapable de comprendre quoi que ce soit aux problèmes qui sont reliés à cette catégorie. Ainsi il s’enlise dans la question des différences de productivité entre entreprises, dans celle du progrès technique ou du "prix" des produits. Bien qu’il puisse paraître superflu, après avoir découvert ses erreurs de principe, d’envisager plus à fond les diverses difficultés qu’il rencontre, nous voulons continuer de suivre ses considérations, car leur critique va nous permettre de préciser concrètement la conception du temps de travail social moyen.

Commençons donc par les "prix" des produits. On peut déjà remarquer que Kautsky parle de "prix" avec une certaine insouciance, comme si les produits, en régime communiste, avaient toujours une valeur. Naturellement, il est en droit de tenir fermement à sa terminologie puisque, à la vérité, les prix dans le "communisme de Kautsky" se portent bien. Ainsi ce "marxiste" après avoir éternisé la catégorie "valeur" et affirme que dans "son" communisme l’argent doit continuer de fonctionner, en vient à attribuer aux prix la vie éternelle. Voilà un merveilleux communisme ou les catégories mêmes du capitalisme restent valables! Marx et Engels n’ont rien à voir avec une économie communiste de cette sorte. Nous avons montré plus haut comment, selon eux, valeur et prix se dissolvent dans la catégorie du temps de production social moyen. C’est pourquoi, comme le dit Engels dans l’Anti-Dühring, les producteurs calculent " combien de temps de travail chaque objet de consommation exige pour sa réalisation ". Kautsky, lui, nous explique que ce calcul est impossible. Et faisant remarquer que les entreprises n’ont pas la même productivité et que ceci ne peut que se traduire par un désordre des prix, il continue d’argumenter :

Et quel travail doit-on calculer ? Certainement pas celui que chaque produit a exigé en réalité. Car, alors différents exemplaires d’un même type d’objet devraient avoir des prix différents, qui dans le cas le plus défavorables se trouveraient plus élevés. Ceci serait tout à fait absurde. Tous les exemplaires doivent avoir le même prix et celui-ci doit être calculé non d’après le véritable temps dépensé pour le produire, mais d’après le temps socialement nécessaire. Mais est-on assuré de pouvoir obtenir ce temps pour chaque produit ? " (Kautsky, La Révolution prolétarienne et son programme, op. cit., p. 319).

Kautsky exige ici, avec raison, que le "prix" d’un produit s’accorde avec le temps socialement nécessaire, ce qui n’est pas le temps de travail effectivement dépensé dans la fabrique pour le produire. Les entreprises, en effet, ne sont pas toutes également productives, le temps dépensé est tantôt au-dessus tantôt au-dessous de la moyenne. Il y a là, semble-t-il, un problème, dont la solution se trouve dans le fait que les producteurs eux-mêmes calculent la moyenne sociale, et non Kautsky. Ici encore, ce que ses centrales économiques sont incapables de faire, les organisations d’entreprises y arrivent très bien, et, simultanément, la catégorie du temps de travail social moyen prend sa forme concrète.

L’application de la formule (f + c) + t et sa fonction

Lorsque chaque entreprise individuelle a calculé pour son produit le temps moyen et sa "moyenne d’entreprise", on n’a pas encore établi la moyenne sociale dont parle Marx. Pour l’obtenir, il faut que les entreprises de même nature entrent en relation les unes avec les autres. Ainsi, dans notre exemple, il faut que toutes les fabriques de chaussures calculent la moyenne générale à partir de leur moyenne d’entreprise. Si, pour une entreprise, la moyenne est de 3 heures par paire, de 3 ¼ pour l’une et de 3 ½ une autre, le temps de travail social moyen par paire peut être calculé et donner environ 3 ¼. (Ce n’est pas la valeur exacte. Pour le calcul précis, voir le chapitre 10.)

Nous voyons que l’exigence de calculer le temps de travail social moyen conduit directement à une union horizontale des entreprises et cette jonction n’est pas le fait d’un appareil de fonctionnaires mais naît des entreprises elles-mêmes, pousse du "bas vers le haut". Le COMMENT et le POURQUOI des activités est tout à fait clair aux yeux de chaque producteur, tout devient transparent et ainsi se trouve satisfaite l’exigence d’une comptabilité "ouverte", contrôlée par tous.

Le fait que chaque entreprise individuelle ait une moyenne différente de celle des autres ne fait que traduire les différences de productivité. Celles-ci peuvent provenir de la plus ou moins bonne efficacité de la partie active ou de la partie inerte de l’appareil de production, voire des deux. Avant d’aller plus loin, faisons une remarque incidente. Supposons que le "cartel de la chaussure" ait calculé une moyenne "sociale" de 3 ¼ heures par paire de chaussure livrée à la consommation individuelle. Soit maintenant une entreprise sous productive, c’est-à-dire qui travaille au-dessous de la productivité moyenne, avec la meilleure volonté du monde ne peut faire ses chaussures en moins de, disons, 3 ½ heures. Cette entreprise fonctionne nécessairement avec un déficit, car elle ne peut reproduire, pour la période de production suivante, son (f + c) + t. En revanche, il y a des entreprises qui sont surproductives, dont la productivité est supérieure à la moyenne. Supposons, par exemple, qu’une telle entreprise produise une paire de chaussures en 3 heures. En livrant son produit elle se trouvera dans la situation de reproduire complètement (f + c) + t, et il y aura un excédent. Dans le calcul de la moyenne social, toutes les entreprises seront prises en comptant bien que pertes et excédents se compenseront dans le "cartel".

Il s’agit donc ici d’une règle qui s’applique au sein d’un groupe de production mais qui sera établie et mise en œuvre par les entreprises elles-mêmes. Il ne s’agit pas d’une "aide réciproque" mais d’un calcul exact. La productivité d’une entreprise donnée peut être évaluée exactement et cette évaluation donne, du même coup, les frontières entre lesquelles évoluent pertes et excédent. La productivité devient donc un facteur exact représentant par un nombre le facteur de productivité. La connaissance de ce facteur permet de prévoir, à l’avance, le "déficit" ou l"’excédent" d’une entreprise.

Bien que nous ne puissions donner une formulation générale de la manière dont seront menés les calculs a l’intérieur d’un "cartel", car celle-ci variera selon le type d’entreprise, la capacité de production, etc., ce qui est important c’est que, dans tous les cas, ces calculs aboutissent a un nombre exact. On déterminera ainsi, à partir de la quantité de produits fournis, non seulement la productivité mais aussi le rapport entre la consommation de (f + c) + t et le produit. Si, par exemple, une entreprise est sous-productive alors son (f + c) + t est trop fort par rapport à la quantité de produit. En d’autres termes, (f + c) + t est de "qualité inférieure" et son "taux d’infériorité" sera déterminé par l’écart par rapport à la moyenne sociale. Pour en revenir à nos entreprises de chaussures, si l’une a comme moyenne d’entreprise 3 ½ heures par paires alors que la moyenne sociale est de 3 ¼, la productivité étant inversement proportionnelle au temps de production, le taux de productivité pourra être défini comme le rapport du temps de production social moyen au temps de production moyen de l’entreprise considérée, soit ici 3,25/3,5 = 13/14.

Pour s’accorder au taux social moyen, l’entreprise doit "corriger" sa formule de production par un facteur 13/14, c’est-à-dire estimer son temps de production à 13/14 [(f + c) + t]. Le "cartel" doit, par conséquent, restituer 1/14 [(f + c) + t].

Il ne s’agit là, bien entendu, que d’un exemple. Lorsque tous les calculs de production prennent racine dans le sol solide de la comptabilité en temps de travail, bien de méthodes permettent d’arriver au but recherché. Ce qui est essentiel c’est qu’ainsi menées, la conduite et l’administration de la production sont le fait des producteurs eux-mêmes et que chaque entreprise peut se reproduire.

L’opposition entre temps de travail social moyen et moyenne d’entreprise est bien une réalité, mais elle trouve immédiatement son correctif dans les "cartel de production", dans la "guilde", quel que soit le nom que l’on voudra donner à ces regroupements d’entreprises. L’élimination de cette opposition réduit à néant un autre argument de Kautsky contre la comptabilité en temps de travail. Poursuivant son exposé déjà cité, il écrit :

" Est-on assuré de pouvoir obtenir ce temps (le temps de travail socialement nécessaire) pour chaque produit ? De plus c’est un double calcul qu’il faut mener. Car la rétribution du travailleur devrait se faire d’après le temps de travail qu’il a réellement effectué, alors que le calcul du prix du produit se ferait à partir du temps de travail social moyen nécessaire à son obtention. La somme des heures de travail socialement dépensées devrait être la même dans les deux cas. Ce n’est visiblement pas le cas. "

Est-on assuré, etc., demande Kautsky ? La réponse ne se fait pas attendre : c’est oui, parce que chaque entreprise, chaque branche de la production peut réellement établir sa formule de production (f + c) + t. Kautsky, lui, ne sait comment s’y prendre, parce qu’il n’a aucune idée de la manière dont peut concrètement s’exprimer le temps de travail socialement nécessaire, et cette incapacité provient de ce qu’il voit tous les problèmes sous l’angle d’une direction et d’une administration centralisées. Or le temps de travail social moyen sera calculé à partir de la productivité totale de toutes les organisations d’entreprises concernées. On pourra, de là, déduire de combien s’écarte chaque entreprise de la productivité sociale. Son facteur de productivité est calculé. Chaque entreprise individuelle peut bien s’écarter de la moyenne sociale ; ceci apparaît dans la comptabilité d’entreprise les écarts sont parfaitement connus et leur somme totale, étendue à toutes les entreprises, est nulle. Quant au groupe de production dans son ensemble, sa production totale suit exactement la formule (F+C) +T en accord avec le temps de travail socialement nécessaire.

De même, selon Kautsky, le progrès technique soulève de nouvelles difficultés. Après avoir expliqué qu’il serait impossible de calculer, pour chaque produit, le temps de travail qu’il a exigé "depuis le tout début jusqu’à son achèvement", il poursuit : " Et si même on y arrivait, il faudrait tout reprendre de zéro parce que, entre-temps, les données techniques auront évolué dans bien des branches. "

Oui, c’est bien triste. Jugé dans son donjon, assis devant le tableau où aboutissent les fils télégraphiques qui donnent l’état de la production, examinant l’un après l’autre tous les processus partiels, Kautsky finit quand même par calculer la quantité de travail qui se trouve dans un produit social final donné. Grâce à Dieu, il a pu en venir à bout. Mais à peine se permet-il de souffler que la diabolique technique se précipite pour tout mettre sens dessus dessous.

Quelle représentation absurde on peut arriver à se faire de la production ! Pourtant, dans la réalité, la production s’effectue de sorte que chaque entreprise livre un produit final qui contient en lui la masse de temps de travail qu’il a fallu dépenser pour l’amener à cet état. Si la technique évolue, ou si la productivité augmente pour telle ou telle raison, le temps de travail social moyen va diminuer pour tel ou tel processus partiel de travail. Si le produit d’une entreprise donnée est un produit final destiné à la consommation individuelle, il entre dans le circuit de consommation avec une moyenne plus basse voilà tout ! S’il sert de moyen de production pour d’autres entreprises, alors ces entreprises voient leurs coûts de production diminuer, c’est-à-dire que dans leur formule de production la partie (f + c) est plus faible, et il en va de même de son temps de travail social moyen. Les variations qui font ainsi leur apparition dans le groupe de production sont prises en compte dans le facteur de productivité.

Toutes les difficultés que Kautsky a rencontrées en ce qui concerne le calcul du temps de travail, se ramènent au fait qu’il est incapable de concevoir comment le temps de travail social moyen peut prendre une forme concrète. Or cette forme concrète s’acquiert par la conduite et l’administration de la production par les producteurs eux-mêmes, groupés dans l’ASSOClATlON DES PRODUCTEURS LIBRES ET ÉGAUX.

Par la pratique du combat de classe qui construit le système des conseils, le temps de travail socialement nécessaire prend une forme concrète.