Chapitre 3

LE PROCÈS DE PRODUCTION EN GENERAL

La reproduction capitaliste est une fonction individuelle.

Pour satisfaire ses multiples besoins l’humanité créa l’appareil de production. L’appareil de production — c’est-à-dire les moyens de production — est l’outil qui permet à la société d’arracher à la nature, ce dont elle a besoin pour assurer son existence et son développement. Au cours du procès de production, nous usons et notre force de travail et l’appareil de production. Vu sous cet angle, le procès de production est un processus d’anéantissement, de destruction. Mais c’est en même temps un processus créateur. Ce qui a été anéanti par le processus, le processus le fait renaître. Les machines, les outils, notre force de travail s’usent dans le même mouvement qu’ils se renouvellent : ils sont produits à nouveau, ils sont reproduits. Le processus social de production se déroule comme le processus de vie du corps humain. L’autodestruction se transforme en reconstruction de soi-même dans une forme de plus en plus complexe :

" Quelle que soit la forme sociale que le processus de production revête, il doit être continu ou, ce qui revient au même, repasser périodiquement par les mêmes phases...; considéré non sous son aspect isolé, mais dans le cours de sa rénovation incessante, tout procès de production social est donc en même temps procès de reproduction. " (K. Marx, Le Capital, id., p. 1066)

Pour le communisme, cette phrase de Marx revit une importance particulière. C’est que la production et la reproduction y sont déterminées consciemment à partir de ce principe fondamental. En régime capitaliste, au contraire, le procès de production/reproduction s’effectue de façon élémentaire, par le jeu du mécanisme de marché. La reproduction s’effectue concrètement la substitution d’un produit nouveau à chaque produit usé. Pour la société communiste cela signifie qu’il faut tenir une comptabilité exacte de tout ce qui est entré dans le processus de production. Quelque compliquée que paraisse à première vue cette opération, elle est en fait assez simple, parce que tout ce qui a été détruit peut être classé en deux catégories : les moyens de production et la force de travail.

En régime capitaliste, la reproduction est une fonction individuelle. Chaque capitaliste assure la reproduction, en même temps qu’il assure la production. Il calcule ainsi l’usure des moyens de production fixes (machines, bâtiments, installations, etc.), la consommation de moyens de production circulants (matières premières, matières auxiliaires), et la force de travail directement dépensée. Puis il ajoute ses propres frais, et porte finalement son produit sur le marché. Si ses tractations se passent bien, il aura achevé avec succès un cycle de production. Il achètera alors de nouveaux moyens de production, une nouvelle force de travail, et la production pourra recommencer de nouveau. Comme tous les capitalistes agissent ainsi, il en résulte une reproduction de tout l’appareil de production et de la force de travail. Le développement technique qui entraîne une croissance de la productivité de l’appareil de production contraint chaque capitaliste, menacé par la concurrence, de réinvestir une partie de la plus-value, transformée en capital additionnel, en nouveaux moyens de production : il agrandit son appareil de production. ll s’ensuit un développement de plus en plus gigantesque des lieux de production, des parties "inertes" comme des parties "actives" de l’appareil de production. On ne reproduit donc pas seulement ce qui a été usé pendant la période de production écoulée, mais, pour utiliser la terminologie capitaliste, on accumule. En régime communiste, une telle croissance de l’appareil de production sera dénommée : reproduction sur une base élargie. La décision fixant l’étendue de ces réinvestissements, déterminant quelles entreprises doivent être agrandies, etc., est une fonction individuelle de chaque capitaliste, dont les mobiles sont liés à la course au profit.

Le communisme supprime le marché, c’est-à-dire la transformation de la marchandise (produit) en argent. mais les produits continuent d’y circuler :

" Dans la société coopérative fondée sur la propriété collective des moyens de production, les producteurs n’échangent pas du tout leurs produits; de même le travail incorpore à ces produits n’apparaît pas ici comme valeur de ces produits, comme une qualité qu’ils possèdent; en effet contrairement à ce qui se passait dans la société capitaliste, où les travaux individuels ne prenaient d’existence qu’après un détour, ils existent désormais de façon immédiate, en tant que partie intégrante du travail total. " (Karl Marx, Gloses marginales, op. cit., p. 1418.)

" Evidemment, il règne ici le même principe que celui qui règle l’échange des marchandises, pour autant qu’il est échange d’équivalents. Le fond et la forme sont changés parce que, les conditions ayant changé, personne ne pourra fournir autre chose que son travail; et, par ailleurs, rien ne peut devenir propriété des individus, excepté les moyens de consommation personnels. Mais, en ce qui concerne la distribution de ceux-ci entre les producteurs pris individuellement, il règne le même principe que pour l’échange de marchandises équivalentes une même quantité de travail sous une forme s’échange centre une même quantité de travail, sous une autre forme. " (op. cit., p. 1419).

Les entreprises mettent donc leurs produits à la disposition de la société. Celle-ci cependant doit fournir, de son côté, aux entreprises de nouveaux moyens de production, de nouvelles matières premières, de nouvelles forces de travail, dans une proportion égale à ceux et celles usés pendant le procès de production. S’il est nécessaire d’élargir la base de la production, il faudra fournir aux entreprises davantage de moyens de production, etc. qu’elles n’en ont usés. Mais ce ne sera plus aux propriétaires privés des moyens de production d’en décider; c’est au contraire la société qui décidera d’une extension de la production, lorsque la satisfaction des besoins l’exigera. S’il s’agit seulement de pourvoir chaque entreprise d’une quantité de moyens de production égale à celle qu’elle a usée, il faudra et il suffira, pour assurer la reproduction, que chaque entreprise calcule combien de produit social elle a usé sous les diverses formes (aussi sous forme d’argent-travail). Ces moyens de production seront alors remplacés en quantité égale à celle usée lors de la production, et le cycle productif pourra recommencer de nouveau.

On peut se demander si chaque entreprise peut effectuer le calcul du nombre d’heures de travail qu’elle a usées. Les méthodes modernes de calcul de prix de revient nous fournissent une réponse positive à cette question. Pour des raisons qu’il est impossible d’exposer ici, la direction capitaliste des entreprises fut obligée, vers 1921, de rationaliser la production. C’est ainsi que se constitua une littérature entièrement nouvelle, concernant: les méthodes permettant à chaque entreprise de déterminer avec la plus grande exactitude le prix de revient de chaque procédé de travail, de chaque travail parcellaire particulier. Ce prix de revient se compose de nombreux facteurs : usure des moyens de production, consommation en matières premières et auxiliaires, coût de la force de travail, frais occasionnés par la gestion de chaque procédé, de chaque travail parcellaire, coût des transports, des assurances sociales, etc. Tous ces facteurs entrent ensuite dans des formules générales. Bien entendu, ils sont tous exprimés en termes d’un dénominateur commun : l’argent. Les directeurs d’entreprises tiennent d’ailleurs cette obligation de passer par l’argent pour un obstacle qui empêche d’aboutir à un calcul exact; en effet, rien ne les oblige à ne pas utiliser une autre unité de compte. Ces formules générales, sous leur forme actuelle, sont le plus souvent inapplicables à la production communiste, parce que bien des facteurs pris en compte dans ces calculs de prix de revient (comme par exemple les intérêts du capital emprunté) n’existeront plus dans ce cas. Mais, en tant que méthode de calcul, il s’agit là d’un progrès. A cet égard, on peut dire que la nouvelle société prend forme dans l’ancienne. Leichter écrit, à propos de cette manière moderne de calculer les prix de revient :

" La comptabilité capitaliste peut, si elle est appliquée entièrement et sans frictions dans une fabrique, établir exactement et à chaque instant la valeur d’un produit semi-manufacturé, les frais de fabrication liés- à telle partie du travail, le coût de toute opération de travail parcellaire. Elle peut déterminer dans quel atelier, avec quelles, machines parmi tout un choix, avec quelles forces de travail de préférence à telles autres, une opération donnée coûtera le moins cher. Elle peut donc a chaque instant maximaliser la rationalité du procès de fabrication. Mais cette méthode de calcul du système capitaliste peut faire encore plus. Dans chaque grande fabrique, en effet, il y a toute une série d’activités, de dépenses qui n’entrent pas directement dans le produit destiné à l’échange (par exemple, les salaires et les activités des employés de bureau, le chauffage des bâtiments, etc. (NdA))... Une des plus remarquables réalisations de la méthode de calcul capitaliste est d’avoir permis la prise en compte du moindre de ces détails. " (Leichter, op. cit., p. 22-23.)

La formule (f + c ) + t = PRD (produit global)

Sans plus tarder, il nous est possible d’estimer le nombre d’heures de travail qu’a nécessitées la fabrication d’un produit donné. Sans doute existe-t-il aussi des entreprises qui, à proprement parler, ne fabriquent pas de produits, comme les conseils économiques, les hôpitaux, les établissements d’enseignement, etc. Mais même ces entreprises peuvent déterminer exactement le nombre d’heures de travail qu’elles utilisent sous la forme de moyens de production et de force de travail. Autrement dit, on connaît, dans ce cas aussi, exactement le coût de la reproduction.

Récapitulons rapidement ce que nous avons déjà dit à propos de la production :

Les moyens de production et la force de travail sont les facteurs directement à l’œuvre dans la production. De leur travail commun au sein de la nature, naît la masse des produits sous la forme utilitaire de machines, d’édifices, de denrées alimentaires, de matières premières, etc. Cette masse de produits circule, soit de façon ininterrompue d’entreprise à entreprise, soit absorbée par la consommation individuelle.

Chaque entreprise assure donc sa reproduction en calculant exactement ce qu’elle use en moyens de production, désigné par la lettre m, et en force de travail, désigné par la lettre t, le tout calculé en heures de travail. La formule de production de chaque entreprise s’écrira donc :

m + t = produit

Comme on le sait, la catégorie marxienne des "moyens de production" comprend les machines, les bâtiments (les moyens de production fixes) et les matières premières et auxiliaires (les moyens de production circulants). Si nous désignons les moyens de production fixes par f et les circulants par c, nous pouvons récrire la formule de production sous la forme :

( f + c) + t = produit

Pour plus de clarté, nous pouvons remplacer ces lettres par des nombres fictifs représentant la comptabilité de la production d’une fabrique de chaussure. On obtient le schéma suivant :

( f + c ) + t = produit

machines, etc. + matières premières + force de travail = 40.000 paires de chaussures.

1.250 h+ 61.250 h + 62.500 h = 125.000 heures de travail.

On aboutit ainsi à une moyenne de 3,125 heures par paire de chaussures pour cette entreprise (fictive).

Grâce à cette formule de production, l’entreprise connaît immédiatement sa formule de reproduction, c’est à dire la quantité de produit social exprimé en heures de travail dont l’entreprise a besoin pour renouveler ce qu’elle a consommé.

Ce qui vaut pour une entreprise particulière peut être immédiatement étendu à l’ensemble de l’économie communiste. Car celle-ci, de ce point de vue n’est que la somme de toutes les entreprises. Il en va de même pour le produit social total qui n’est rien d’autre que la somme des produits (f + c) + t de toutes les entreprises. Pour le distinguer du produit d’une entreprise particulière, nous utiliserons pour ce produit global des majuscules et nous écrirons la formule de la production sociale :

( F + C) + T = PRD (produit global)

Si la somme de tous les moyens de production fixes usés dans l’ensemble de toutes les entreprises équivaut à 100 millions d’heures de travail, celle de tous les moyens de production circulants à 600 millions et si la force de travail utilisée correspond à 600 millions d’heures de travail, nous aurons pour le produit global le schéma suivant :

(F + C) + T = PRD

Soit : 100 millions + 600 millions + 600 millions = 1.300 millions.

Le produit global se monte donc à 1.300 millions d’heures de travail.

Pour assurer la reproduction de la partie matérielle de l’appareil de production, les entreprises devront retirer, sous forme de produit, un total de 700 millions d’heures de travail de l ‘ensemble de la production.

Les travailleurs quant à eux, disposeront d’un total de 600 millions d’heures de travail pour leur consommation. Ainsi sera assurée la reproduction de tous les éléments de la production.

Examinons plus particulièrement le cas de la reproduction de la force de travail. Dans notre exemple, elle retire 600 millions d’heures de travail du PRD pour la consommation individuelle. On ne peut ni ne doit consommer plus, car les entreprises ne peuvent disposer de plus de 600 millions sous forme d’argent-travail. Soit, mais cela ne nous dit rien sur la manière dont le produit est réparti entre les travailleurs. Il serait tout à fait possible qu’un travailleur non qualifié touche l’équivalent de 3/4 d’heure en PRD pour une heure de travail effectivement effectuée, tandis que le qualifié recevrait juste une heure, le fonctionnaire une heure et demie et le directeur d’entreprise trois heures.

Les économistes socialistes et leur concept de valeur

C’est bien ce genre de point de vue qu’adoptent ces messieurs les économistes. Il ne leur vient pas à l’idée de considérer que tous les travaux ont la même valeur, autrement dit de donner à chaque travailleur la même quantité de produit social. Voilà ce que signifient les "niveaux de vie" chers à Neurath. Les physiologues de la nutrition" seront chargés de déterminer un minimum vital, correspondant au "revenu" de l’ouvrier non qualifié, non instruit. Les autres travailleurs seront rémunérés davantage selon leur zèle, leurs capacités ou l’importance de leur travail. Pures ratiocinations de capitalistes!

Cette différence de niveau dans l’échelle des salaires, Kautsky aussi la tient pour nécessaire, mais parce qu’il estime qu’il faut rémunérer davantage les travaux pénibles et désagréables. Soit dit-il s’agit en fait, pour lui, d’un prétexte qui lui sert a démontrer qu’on ne peut calculer en pratique le temps de travail, il se trouve d’accord avec Leichter pour vouloir préserver les différences de salaire au sein d’une même profession, parce que le salaire individuel devrait monter au-dessus du salaire de base, au fur et à mesure que le travailleur spécialisé concerné acquiert davantage de pratique. Aussi se prononcent-ils, tous les deux, pour le maintien, dans l’économie, du travail à la tâche. A l’opposé de Kautsky, cependant, Leichter fait remarquer fort justement que cela n’empêche nullement le calcul du temps de travail, ce qui ressortait aussi de notre exemple.

" Il subsiste simplement la difficulté purement technique — qui existe d’ailleurs aussi dans l’économie capitaliste — de fixer les salaires pour certaines opérations de travail isolées. Mais cela n’entrait pas de difficulté spéciale par rapport à la méthode capitaliste. " (C. Leichter, op. cit., p. 76.)

Nous constatons donc que l’on tient ici pour juste, en principe, de rétribuer différemment les divers travaux, voire même les différences entre individus effectuant un travail de même nature. Mais cela veut tout simplement dire que, dans une telle société, la lutte pour de meilleures conditions de travail ne cesse pas, que la répartition du produit social reste une répartition antagoniste et que, enfin, la lutte pour la répartition des produits continue. Cette lutte est une lutte pour le pouvoir et devra être menée en tant que telle. Pourrait-il démontrer plus clairement que ces socialistes ne peuvent envisager une société où les masses travailleuses cesseraient d’être dominées ? C’est que pour eux les hommes sont transformés en objets des objets qui ne sont rien de plus que des rouages de l’appareil de production. Il appartient aux physiologistes de la nutrition de calculer la quantité de moyens d’existence (le minimum vital) qu’il faut fournir à ce matériel humain, pour avoir à disposition une force de travail renouvelée. La classe ouvrière doit donc lutter avec la plus grande énergie contre une telle conception et revendiquer pour tous la même part de la richesse sociale.

Peut-être sera-t-il nécessaire, au début, pendant un certain temps, de rémunérer davantage certaines professions intellectuelles, 40 heures de travail donnant droit à 80, voire à 120 heures de produit social. Nous avons vu que cela ne fait aucunement obstacle à la comptabilité en termes de temps de travail. Il est même possible qu’au début de l’instauration de la société communiste, il s’agisse là d’une mesure équitable, parce que tout le monde ne dispose pas encore gratuitement du matériel d’étude, la société n’ayant pas encore organisé tous ses secteurs. Mais une fois cette organisation menée à bien, il ne saurait évidemment être question de donner aux travailleurs intellectuels une plus grande part de produit social.

Les raisons pour lesquelles nos économistes veulent rétribuer différemment la force de travail, sont, selon nous, à relier à la position qu’ils ont choisie de tenir dans la lutte de classes. Une répartition égalitaire du produit social est en contradiction complète avec leurs intérêts de classe et c’est pour cela qu’ils la tiennent pour impossible ? Ce n’est seulement que lorsqu’il n’y a aucun principe ancien, fut-il correct, que la manière de penser est pour l’essentiel déterminée par le monde sensible, et que la compréhension ne contient rien d’autre que ce qui correspond à ce monde des sens.

Ceci permet de comprendre pourquoi Leichter, par exemple, est prêt à abandonner le concept de valeur en ce qui concerne la production matérielle, mais qu’il ne peut s’en défaire dans le cas de la force de travail. Dans la société capitaliste la force de travail se présente comme marchandise. Le salaire moyen payé par le patron correspond aux frais de reproduction, qui, pour l’ouvrier "non instruit avoisine le plus strict minimum vital. Les enfants des ouvriers "non instruits" ne peuvent en général apprendre une profession, parce qu’ils doivent gagner tout de suite le plus d’argent possible. Les ouvriers non qualifiés reproduisent eux-mêmes la force de travail non qualifiée. La reproduction de la force de travail qualifiée exige davantage. Ses enfants apprennent une profession et par conséquent ce sont les travailleurs qualifiés qui reproduisent eux-mêmes la force de travail qualifiée. Il en va de même pour le travail intellectuel. Et ce caractère de marchandise de la force de travail, Leichter le conserve dans son économie socialiste :

"  Il y a des travaux de qualité différente des travaux d’intensité différente. La propre reproduction de la force de travail diversement qualifiée exige des dépenses plus ou moins grandes. Les ouvriers qualifiés ont besoin d’être davantage rémunérés pour reproduire leur force de travail, au jour le jour ou d’une année sur l’autre. Leurs dépenses courantes sont plus élevées. La reproduction, sous toutes ses formes, d’une force de travail qualifiée nécessite en général des dépenses supérieures à celle d’une force de travail simple. Elle demande, en effet, la formation complète d’un homme dont le degré d’instruction et les connaissances doivent être équivalents à ceux de l’ouvrier qu’il est destiné à remplacer. " (Leichter, op. cit., p. 61)

Si nous mettons cela en rapport avec l’analyse marxienne du prix de la force de travail en régime capitaliste, il ressort très clairement que ces prétendus économistes "socialistes" ne peuvent se défaire du concept de valeur.

" Quels sont donc les frais de production du travail lui-même ? Ce sont les frais à engager pour que le travailleur subsiste en tant que travailleur, et pour le former au travail.

" Un travail exige-t-il moins de temps de formation ? Les frais de production de l’ouvrier sont donc moindres, et le prix de son travail, son salaire, va être plus bas. Certaines industries ne demandent guère d’apprentissage; il suffit que le travailleur existe physiquement. Là, les frais de fabrication d’un ouvrier se réduisent pratiquement aux marchandises nécessaires à le maintenir en vie. Le prix de son travail est donc déterminé par celui des moyens de subsistance indispensables...

" De même, il faut inclure dans les frais de production du travail simple les frais nécessaires à la reproduction et à la multiplication de l’espèce laborieuse, afin de remplacer les travailleurs usés par de tout neufs. L’usure des travailleurs entre dans le compte, au même titre que celle de la machine.

" Les frais de production du travail simple comprennent ainsi des frais d’existence et de reproduction du travailleur. C’est le prix de ces frais qui constitue le salaire; et le salaire ainsi déterminé s’appelle le minimum de salaire. " (K. Marx, Travail salarié et capital, id., p. 210-211.)

Tout comme la reproduction de la partie matérielle de l’appareil de production est une fonction individuelle des capitalistes, la reproduction de la force de travail est une fonction individuelle de chaque travailleur. En régime communiste, au contraire, la reproduction de la partie matérielle de l’appareil de production est une fonction sociale, et il en ira de même pour celle de la force de travail. La reproduction n’est plus un fardeau que chaque individu doit supporter, elle est prise en charge par la société dans son ensemble. L’instruction ne dépend plus de la bourse du papa, mais uniquement des aptitudes et de la constitution de l’enfant. Il ne saurait être question, dans la société communiste, de donner de surcroît à ces individus qui ont reçu de la nature, par le jeu de l’hérédité, certains dons ou capacités qui leur permettent de s’assimiler pleinement les conquêtes de l’humanité dans les domaines de la culture de l’art ou de la science, une part plus importante du produit social. La société leur offre la possibilité de s’assimiler ces conquêtes, mais dans la mesure où, par la qualité et l’intensité de leur participation à la production culturelle, il lui restitue sous une forme toujours renouvelée ce qu’ils ont reçu d’elle. La distribution du produit social n’est pas, en régime communiste, une simple reproduction de la force de travail. Elle est bien plus une distribution de toutes les richesses matérielles et spirituelles créées par la société et son développement technique. Ce que veulent les "socialistes" à la Kautsky, Leichter, Neurath, avec leurs "niveaux de vie", ce n’est rien d’autre que d’assurer au simple travailleur un minimum vital, calculé par les physiologistes de la nutrition, tandis que ceux qui sont plus haut placés consommeront le surplus de richesse. En réalité ces gens ne cherchent pas à supprimer l’exploitation. Ils comptent en fait la poursuivre sur la base de la propriété commune des moyens de production.

En ce qui nous concerne, reproduction ne peut signifier qu’une seule chose : répartition égalitaire du produit social. Le calcul du temps de production permet de faire le compte exact des heures de travail dépensées, chaque travailleur prélevant, en retour, sur le produit social, la quantité de produit correspondant au nombre réel de ses heures de travail.

Dans le "socialisme de circonstances", on a des producteurs qui donnent leur force de travail à un on-ne-sait-quoi imposant et indéfinissable que, par euphémisme, on appelle "société". Mais là où ce on-ne-sait-quoi se manifeste, c’est en tant qu’élément étranger aux producteurs, s’érigeant au-dessus d’eux, les exploitant et les dominant. Ce on-ne-sait-quoi domine effectivement l’appareil de production et celui-ci n’intègre les producteurs que comme éléments réifiés, matériels, de la production.