Chapitre 2

PROGRÈS DANS L’ÉNONCÉ DES PROBLÈMES

Les disciples de Marx

Si l’on jette un coup d’œil sur la littérature socialiste ou communiste, qui est d’un certain volume, on s’aperçoit qu’elle ne contient que fort peu d’études des fondements économiques de la société censée remplacer le capitalisme. Chez Marx, nous trouvons l’analyse classique du mode de production capitaliste. Il en tire la conclusion suivante : le développement des forces productives place l’humanité devant un choix : soit abolir la propriété privée des moyens de production, et poursuivre la production dans le cadre de la propriété collective de ces moyens, soit sombrer dans la barbarie. Cette remarquable réalisation scientifique a fait passer le socialisme du royaume de l’utopie sur le terrain solide de la science. Marx ne donne que quelques indications sur les lois économiques qui doivent régner dans la nouvelle société, en fait, il donne seulement des directions dans lesquelles il faut s’engager pour les découvrir. De ce point de vue, le plus important de ses écrits est les Gloses marginales.* On aurait toutefois grand tort de considérer cette volonté d’en rester à ces quelques indications comme une faiblesse ou une insuffisance de la théorie marxienne. A l’époque de Marx, en effet, il aurait certainement été prématuré de vouloir attaquer ces questions dans leur totalité. Une telle entreprise se serait perdue dans les marais de l’utopie, et d’ailleurs Marx a fait des mises en garde à ce sujet. Voilà pourquoi ces problèmes sont devenus tabous, et qu’ils le sont encore aujourd’hui à un moment où l’éclatement et le déroulement de la révolution russe prouvent qu’il y a nécessité de les résoudre.

Marx parle donc des fondements généraux de la nouvelle production, mais il ne se borne pas là et indique la méthode de comptabilité qui aura tours dans la nouvelle société. Il s’agit de la comptabilité en termes de temps de travail. Des fondements généraux exposés par Marx découle la suppression du marché et de l’argent. Mais c’est justement là une pierre d’achoppement sur laquelle sont venus buter les disciples de Marx qui se sont intéressés aux fondements de la production communiste. En effet, ils ne voient, au fond, le communisme que comme un prolongement de la concentration de la vie économique telle que nous la connaissons dans le régime capitaliste cette concentration devant automatiquement mener à la nouvelle société. Telle est la conception exposée avec une netteté particulière par Hilferding dans son étude sur les conséquences d’une concentration totale du capital entre les mains d’une direction centrale. Il échafaude, par la pensée, un trust colossal et voici ce qu’il en dit :

" Toute la production est consciemment réglée par une instance qui décide de l’étendue de la production dans toutes les sphères de la société. La fixation des prix devient alors purement nominale et n’a pas d’autre sens que la répartition de l’ensemble de la production entre les magnats du cartel d’une part, et la masse de tous les autres membres de la société, d’autre part. Le prix n’est plus alors le résultat d’un rapport objectif qui emprisonne les hommes, mais seulement une manière de calculer la distribution des choses de personne à personne. L’argent ne joue dès lors plus aucun rôle. Il peut même disparaître, car il s’agit d’une répartition de choses, non de valeur. Avec l’anarchie de la production disparaît aussi le reflet pragmatique, l’objectivité de la valeur de la marchandise, disparaît donc l’argent. Le cartel répartit le produit. Les éléments concrets de la production ont été produits à nouveau et utilisés pour de nouvelles productions. Une partie de la nouvelle production est distribuée à la classe ouvrière et aux intellectuels, l’autre partie revient au cartel qui peut l’utiliser comme bon lui semble. Nous avons affaire là à la société réglée consciemment, sous forme antagonique. Mais cet antagonisme est antagonisme de la répartition. La répartition elle-même est consciemment réglée et supprime, par-là, la nécessité de l’argent. Le capital financier est, dans son accomplissement final, libéré du terrain sur lequel il est né. La circulation de l’argent est devenue inutile. L’incessante circulation de la monnaie a atteint son terme : la société réglementée, et le mouvement perpétuel de la circulation trouve enfin son repos. " (R. Hilferding, Le Capital financier, op. cit., p. 329)

Selon la théorie de Hilferding, le passage au communisme ne posera. en fait aucun problème. C’est un processus automatique que le capital accomplira de lui-même. La concurrente capitaliste entraîne la concentration du capital, et, du mime coup, la naissance des grands complexes et combinats industriels. Au sein de tels complexes, comme un trust, qui regroupe des compagnies de transport, des mines, des laminoirs, etc., il y a des échanges toute une circulation qui se font sans argent. La direction suprême désigne simplement les usines qui doivent être approvisionnées en nouveaux moyens de production, elle décide de la nature et de la quantité de production. Etc. La théorie de Hilferding en déduit alors que le problème de l’organisation de la production communiste se réduit à pousser encore plus loin cette concentration, cette accentuation amenant " d’elle-même " le communisme. Le rejet de la propriété privée des moyens de production découle avant tout de ce que celle-ci barre la route à la concentration des entreprises. L’abolir telle est la condition pour que le processus de concentration puisse se développer pleinement, et que, n’ayant plus rien pour gêner sa marche, la concentration gagne toute la vie économique, sous forme d’un trust colossal qu’il appartient à une instance supérieure de diriger. Mais avec cet accomplissement se trouvent remplies les conditions préalables que Marx avait posées à l’avènement de la production communiste. Le marché a disparu, parce qu’une entreprise ne peut se vendre quelque chose à elle-même. De même il n’y a plus de prix des produits, puisque la direction suprême décide de la circulation de ces produits d’une entreprise à l’autre, conformément à ce qu’elle juge utile et nécessaire. Faudrait-il, de plus, déterminer la quantité de travail que chaque produit a nécessité pour sa production ? Certainement pas. Il s’agit là, manifestement d’une erreur de Marx et d’Engels.

Ainsi, le développement de la science qui traite de l’économie communiste, n’a pas suivi en droite ligne la direction désignée par Marx, mais a quelque peu bifurqué. Ce n’est que vers 1920 qu’on la voit revenir sur son ancien chemin. Mais il y quelque ironie à constater que ce sont les économistes bourgeois qui, que ce fusse de façon involontaire, sont responsables de ce progrès. Car c’est au moment même où tout laissait croire que la fin du capitalisme était proche, que le communisme allait conquérir le monde au pas de course, que Max Weber et Ludwig von Mises** se mirent à critiquer ce communisme. Bien entendu ils ne pouvaient critiquer que le " socialisme à la Hilferding" ou le "communisme" russe, ce qui est essentiellement la même chose du même coup, ils administraient à Neurath, cet Hilferding poussé à l’extrême, une volée de bois vert. Leur critique atteint son point culminant dans la démonstration qu’une économie dépourvue de comptabilité, sans dénominateur commun pour exprimer la valeur des produits, n’est pas viable. Et ils avaient touché juste. Grande confusion dans le camp "marxiste"! L’impossibilité du communisme se trouvait démontrée sur le plan économique, aucune production planifiée ne pouvant s’y dérouler. Pauvre communisme qui hier volontiers justifiait son droit à l’existence par l’anarchie de la production capitaliste, voilà qu’on prouvait qu’il était encore bien moins capable de fonctionner de manière planifiée! Block en vint à déclarer qu’on ne pourrait plus parler de communisme tout pendant qu’on n’aurait pas indiqué par quoi remplacer le " mécanisme du marché ". Kautsky, tout bouleversé, se met à proférer les pires bêtises, parle de fixation des prix sur une longue durée, etc. Mais les cabrioles de Kautsky ont au moins un résultat positif, celui de faire reconnaître la nécessité de la comptabilité. Même si Kautsky veut réaliser celle-ci sur la base de l’actuel système monétaire. En effet, il ne croit pas pouvoir se passer de l’argent ni comme "étalon de valeur pour la comptabilité et la tenue des livres dans les relations d’échange dan. une société socialiste" ni comme "moyen de circulation". (Kautsky, Die Proletarische Revolution und ihre Programm (La révolution prolétarienne et son programme), p. 318.)

La critique destructrice des Weber et des Mises a, de fait, aidé l’étude de l’économie communiste à sortir de son cul-de-sac et l’a replacée sur le terrain de la réalité. Elle a réveillé des "génies qui ne se laisseront pas enchaîner, car, aujourd’hui, il devient possible de suivre et pousser plus loin les idées de Marx sur le temps de travail social moyen.

On a vu apparaître une sorte de pôle négatif opposé au communisme d’État en l’espèce de courants syndicalistes qui veulent faire poursuivre la production capitaliste par des "syndicats"***, des "unions industrielles", des "Guildes"!. Ces organismes auront à répartir les gains obtenus parmi les ouvriers, ou à les verser à une caisse collective. Cette conception du communisme n’a jamais pu arriver à se doter d’un fondement théorique solide, à moins qu’on ne recherche celui-ci dans l’étude d’Otto Leichter : Die Wirtschaftsrechnung in der sozialistischen Gesellschaft (le calcul économique dans la société socialiste), Vienne, 1923. Cette étude s’appuie sur la comptabilité en termes de temps de travail, et elle est, sans doute, la meilleure chose écrite dans ce domaine. La théorie de l’auto-administration économique des producteurs-consommateurs fait, grâce à cet ouvrage, un net pas en avant. Les problèmes y sont posés avec assez de clarté, bien que, selon nous, Leichter ne leur apporte pas de solution satisfaisante. Il signale aussi, qu’avant lui, Maurice Bourguin avait cherché à fonder la société communiste sur la base de la comptabilité en termes de temps de travail, et que les idées de Bourguin**** coïncident presque avec les siennes. A part Leichter et Bourguin nous ne voyons guère que quelques économistes marxistes pour avoir reconnu l’importance de la comptabilité en termes de temps de travail, mais aucun ne fait entrer les moyens de production dans ce calcul. Varga, par exemple, dans Kommunismus (Vienne, n° 9/10, 1920), écrit un article sur ce thème, mais comme il ne tient pas compte des moyens de production, cette inconséquence rend, évidemment, ses résultats nuls.

Ce n’est pas seulement dans le domaine économique que l’énoncé des problèmes s’est amélioré, mais aussi dans le domaine politique. En général les spécialistes de l’économie ne considèrent le communisme que du point de vue de la production et de la distribution. Mais ce qui pousse le prolétariat révolutionnaire à l’action est tout autre. Il est lui bien indifférent que le communisme d’État soit économiquement viable ou pas. ll le rejette, parce que la pratique a montré que l’appareil de production ne peut être propriété sociale, tout en continuant de fonctionner comme appareil d’exploitation. Voilà comment la révolution russe a transposé ces problèmes sur le terrain politique.

Si nous nous demandons quelles sont les idées positives que peut se faire le prolétariat révolutionnaire d’aujourd’hui au sujet de la nouvelle économie, nous arrivons à la conclusion suivante : l’idée d’une auto-direction et d’une auto-administration de la production et de la répartition semble bien ancrée, mais ce qui manque ce sont des conceptions plus précises sur les chemins menant à la réalisation de cette idée. Chacun sent, toutefois qu’il faudrait tirer ces problèmes au clair.

Le communisme libertaire

Ce désir de clarté apparaît nettement dans la brochure hollandaise de Müller-Lehning, l’Anarcho-syndicalisme. Il commence par défendre la conception qu’il faut commencer par tout détruire afin de voir comment, plus tard, les choses pourront se réordonner (p. 4). Puis il affirme la nécessité d’avoir un programme indiquant "comment se réalisera l’anarcho-syndicalisme après la révolution" (p. 5). Il ne suffit donc pas de faire de la propagande en faveur de la révolution économique "il faut encore examiner comment réaliser celle-ci" (p. 6). En Russie, les anarchistes mirent sans doute en avant l’auto-initiative des masses, "mais en quoi pouvait bien consister cette initiative, qu’est-ce que les masses avaient à faire, aujourd’hui comme demain, autant de questions qui restaient dans le flou et ne recevaient aucune réponse positive." (p. 7)

" De nombreux manifestes ont sans doute été publiés, mais fort peu d’entre eux purent donner une réponse claire et nette aux problèmes posés par la praxis quotidienne. " (p. 8).

" Nous pouvons dire que la révolution russe a posé une fois pour toutes la question : Quelles sont les bases pratiques et économiques d’une société sans salariat ? Que faut-il faire après la révolution ? L’anarchisme doit répondre à cette question ; il doit tirer les conclusions des événements de ces dernières années, sinon la faillite totale se changera en banqueroute irrémédiable. Les vieilles solutions anarchistes, quelle que soit la part de vérité qu’elles contiennent, et quel que soit aussi le nombre de fois qu’on a pu les reproposer, ne résolvent aucun des problèmes que pose la vie réelle. Elles ne résolvent, en particulier, aucun des problèmes que pose la révolution sociale de la classe ouvrière. " (p. 10)...

" Si l’on fait abstraction de ces réalités pratiques, toute propagande reste purement négative et tous les idéaux utopiques. Telle est la leçon que l’anarchisme doit tirer de l’histoire et qui - on ne le répétera jamais assez - se trouve de nouveau posée à l’évidence par la révolution russe. " (p. 11)...

" Les organisations économiques ont pour but d’exproprier l’État et les capitalistes. Les organes de l’État et du capitalisme doivent être remplacés par les associations productives des travailleurs, comme facteurs de toute la vie économique. La base de celle-ci devra être l’entreprise. L’organisation d’entreprise devra constituer la cellule élémentaire de la nouvelle organisation sociale. Tout le système de production devra être construit en une fédération de l’industrie et de l’agriculture. " (p.18)...

" Ceux qui ne veulent ni du capitalisme ni du capitalisme d’État, devront opposer à ces réalités d’autres réalités et d’autres organisations économiques. Cela seuls les producteurs eux-mêmes peuvent le faire et seulement sur une base communautaire des diverses organisations : base communautaire pour les entreprises, l’industrie, etc. Les producteurs devront s’organiser pour gérer les moyens de production à l’aide de leurs organisations industrielles fédéralistes, et ainsi organiser toute la vie économique sur une base industrielle et fédéraliste. " (p. 19).

Cette brochure, parue en 1927, constitue un progrès manifeste par rapport à tout ce qui l’a précédée. Non qu’elle frappe par la rigueur de la pensée, mais parce que Müller-Lehning tente de forger de nouvelles armes pour la prochaine lutte de classes ouverte, en s’appuyant sur l’expérience de la révolution russe. Ainsi emprunte-t-il son image d’une structure fédéraliste de la vie économique à la première période de cette révolution. Mais, ce faisant, Müller-Lehning ne fait que poser les problèmes au cours des pages, il ne nous propose aucune solution.

Un anarchiste français avait pourtant essayé de donner une solution. En 1921, il fit paraître un ouvrage : le Bonheur universel qui est une description de ce que Faure entend par "communisme libertaire". Cet ouvrage est important dans la mesure où il montre que les représentations anarchistes de la société communiste n’excluent pas, elles non plus, que se crée un pouvoir central qui dispose de la production sociale. Car si on examine de plus près ce que Faure nous présente comme "communisme libertaire", on s’aperçoit que ce n’est rien d’autre que du vulgaire communisme d’État. Il est vrai que le livre de Faure n’a rien d’une analyse scientifique; c’est plutôt une sorte de roman utopique, où la libre imagination fait naître une "libre société communiste". Mais le fait que, en dépit de termes comme l‘égalité pour tous", "libre association", "principe de révolte contre l’État et l’autorité", etc., on nous dépeigne en fait un système de production où le droit de disposition de l’appareil de production n’appartient pas aux producteurs, montre clairement que ces défenseurs du "communisme libertaire" n’ont pas la moindre idée des lois du mouvement d’un tel système

Faure est contre la violence. C’est la raison pour laquelle il nous entretient des mille et un maillons qui forment la chaîne de l’appareil de production moderne pour nous affirmer : "Toute cette organisation repose sur le principe exaltant de la libre associatio." (p. 213). Mais nous ne pensons justement pas qu’il puisse s’agir là d’une base pour le processus de production et de reproduction. Car, si les producteurs veulent assurer leurs droits, avec ou sans principe exaltant, il leur faut faire reposer l’organisation sur une base un tant soit peu plus matérielle. Les producteurs doivent eux-mêmes, dans leurs entreprises, fixer le rapport du producteur au produit social. Il devront calculer le travail contenu dans chacun de leurs produits, puisque leur temps de travail est la mesure indiquant la part de produit social qui leur revient. C’est seulement alors que toute l’organisation au lieu de dépendre de quelque nébuleux "principe exaltant", s’ancre solidement dans les réalités économiques.

En ce qui concerne les rapports entre producteurs, nous errons sur le même terrain mouvant et marécageux de la "libre association". Ici non plus pas de base exacte, pas de calcul de temps pour évaluer le flot de produits passant d’une entreprise à l’autre. Et pourtant... sans cette base matérielle, la "libre association" est une fois encore un terme creux. "On cherche ", dit Faure, "on essaie, on fait des synthèses, on confronte les résultats de différentes méthodes. Ce qui concorde cristallise s’érige en exemple, s’impose grâce à ses résultats, puis triomphe" (p. 334 de la version hollandaise). D’ailleurs Faure trouve que ce fondement de la liberté de chacun par la concordance de tous est tout à fait "naturel". "Cela ne se passe-t-il pas ainsi dans la nature?", poursuit-il. " L’exemple de la nature est là : clair et net. Tout y est lié par association libre et spontanée... Des éléments infiniment petits, des sortes de petites poussières, se cherchent, s’attirent, s’agglutinent, et forment un noyau. " (id., p. 334).

Nous devons faire remarquer, ici, qu’utiliser des exemples empruntés à la nature est toujours très dangereux. Et justement, dans ce cas précis, le recours à un tel exemple démontre malheureusement, de façon "claire et nette", la totale faiblesse de la méthode de Faure. Tout, dans la nature, est lié par association libre et spontanée! Quelle merveille de voir comment la notion humaine de liberté se trouve projetée, de manière irréfléchie, sur la nature. Mais la métaphore nous entraîne plus loin. Faure, en effet, ne voit absolument pas où se trouve le point décisif de ces associations libres de la nature. Ces associations libres sont déterminées par les forces réciproques des partenaires. Lorsque le Soleil et la Terre s’associent librement, la Terre tournant en trois cent soixante-cinq jours autour du Soleil, cette association est déterminée, entre autres, par la masse du Soleil et celle de la Terre. C’est sur cette base que s’est conclue cette "libre association".

Et c’est ainsi que les choses se passent toujours dans la nature. Ses atomes, ou telle ou telle force, sont en relation réciproque. Le type de cette relation est détermine par les forces dont disposent les partenaires de cette relation. C’est pourquoi nous sommes disposés à reprendre cet exemple emprunté à la nature, mais pour montrer qu’un rapport exact entre les producteurs et le produit social doit exister pour que se conclue, dans la société, cette "libre association". Ainsi, l’association qui était jus que là une phrase creuse devient réalité. Donc, bien que Faure, en apparence, ne se soit jamais préoccupé de problèmes économiques, on voit tout de suite : qu’il est à ranger dans l’école de Neurath, qu’il est un de ces économistes qui prônent le "calcul en nature". Comme nous l’avons déjà vu, cette "école" estime qu’une unité de mesure est superflue, et elle veut faire tourner la production selon un plan établi à partir de statistiques.

" Il faut donc avant tout établir l’ensemble des besoins et leur niveau. " (p. 215)… " Les communes doivent alors communiquer au bureau d’administration central de la nation, leurs besoins d’après le nombre de leurs habitants. Cela permet aux fonctionnaires de se faire une idée de l’ensemble des besoins de la "nation". Puis, chaque commune établit une seconde liste où elle indique combien elle peut produire. Grâce à ces listes, l’administration centrale" arrive à connaître les forces productives de la "nation". La solution du problème est alors très simple. Les hauts fonctionnaires n’ont qu’à établir la part de production qui revient à chaque commune et "la part qu’ils peuvent conserver pour eux-mêmes". (p. 216).

Ce développement des choses est exactement celui que se représentent les communistes d’État. En bas les masses, en haut, les fonctionnaires qui ont en mains la direction et l’administration de la production et de la distribution. Il en résulte que la société ne se fonde pas sur les réalités économiques, mais qu’elle dépend de la bonne ou de la mauvaise volonté, voire des capacités d’un certain nombre de personnes. D’ailleurs Faure l’admet sans ambages. Si on pouvait avoir un doute sur ce droit de décision centralisé, il le dissipe immédiatement lorsqu’il s’empresse d’ajouter : "L'administration centrale connaît l’étendue de la production globale et l’ensemble des besoins; aussi doit-elle informer chaque comité de quartier de la quantité de produit dont il peut disposer et combien de moyens de production il aura à fournir."(p. 218). Pour nous rendre compte que tout cela n’est pas une particularité de ce communisme libertaire, comparons ce dernier au communisme social- démocrate de Hilferding. Nous voyons qu’il y a une correspondance quasi littérale :

" Comment, où, combien, avec quels moyens seront fabriqués de nouveaux produits; à partir des conditions de production disponibles, naturelles ou artificielles?... (Tout cela) sera déterminé par les commissaires régionaux ou nationaux de la société socialiste qui, calculant les besoins de la société à l’aide de tous les moyens fournis par une statistique organisée de la production et de la consommation prévoient consciemment l’aménagement de la vie économique d’après les besoins des collectivités consciemment représentées et dirigées par eux. " (R. Hilferding, op. cit.)

Nous constatons donc que pour ce "communisme libertaire, comme pour le communisme d’État, le droit de disposer de l’appareil de production appartient à ceux qui sont familiarisés avec les subterfuges de la statistique. Pourtant les anarchistes devraient avoir une expérience assez vaste de l’économie politique pour savoir que celui qui dispose de l’appareil de production dispose en réalité du pouvoir. Cette " administration centrale " dont rêve Faure doit se donner les moyens qui lui permettent de s’imposer; autrement dit, elle doit créer un "État". C’est là une des lois du mouvement du système de Faure, que celui-ci le veuille ou non, il importe peu que le plat soit assaisonné à la sauce des "libres associations" ou à celle du "principe exaltant ". Cela ne perturbe guère les institutions politiques et économiques.

On ne peut reprocher au système de Faure de réunir toute la vie économique en une seule unité organique. Cette fusion est, l’aboutissement d’un processus que les producteurs-consommateurs doivent effectuer eux-mêmes. Mais pour cela, il faut que soient jetées les bases qui leur en donnent la possibilité. Pour atteindre ce but, ils doivent tenir une comptabilité exacte du nombre d’heures de travail qu’ils ont effectuées, sous toutes les formes, de façon de pouvoir déterminer le nombre d’heures de travail que contient chaque produit. Aucune "administration centrale" n’a plus alors à répartir le produit social; ce sont les producteurs eux-mêmes, qui, à l’aide de leur comptabilité en termes de temps de travail, décident de cette répartition.

Le Bonheur Universel de Sébastien Faure ne contribue en rien à l’approfondissement de nos connaissances sur la production communistes. Si nous nous y sommes arrêtés aussi longuement, c’est parce que la critique de ces chimères anarchistes qui nous parlent de "société communiste libertaire", permet de montrer clairement les progrès qui, au cours de la dernière décennie, ont été accomplis dans ce domaine. Avant 1917, il était impossible de montrer que tout ce galimatias phraséologique entoure un noyau communiste d’État. C’est à l’école de la pratique de la révolution russe que nous sommes redevables de pouvoir le faire, car elle nous a permis de constater ce que signifiait le droit de disposer de l’appareil de production, lorsqu’il est entre les mains d’une direction centrale.


* Il s’agit d’un texte le plus souvent édité sous le nom de Critique du Programme de Gotha. Voir en français l’édition de Maximilien Rubel des Œuvres de Marx, aux éditions Gallimard, Paris, collection de la Pléiade.

** Max Weber, Wirtschaft und Gesellschaft (Grundrisse der Sozialökonomik, Tübingen 1922, Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, vol. 47, 1, avril 1920. Article repris dans Gemeinwirtschaft, Jena, 1922.

*** Le mot allemand est Syndikate qui, dans le langage ordinaire, ne désigne pas les syndicats de défense des travailleurs (Gewerkschaften), mais les groupements patronaux dans une branche industrielle donnée. Il s’agit donc ici d’organismes professionnels.

**** M. Bourguin, Les Systèmes socialistes, Paris, 1904.