Chapitre 18

LES PAYSANS SOUS LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT

La révolution prolétarienne ne voit pas la réalisation du communisme sous forme d’une "nationalisation" des entreprises "mûres", mais comme la mise en œuvre d’un principe selon lequel tous les producteurs insèrent eux-mêmes leur travail dans la production communiste. Elle pose du même coup les fondements de l’insertion de l’agriculture, subdivision de la production générale. Le principe unique qui s’applique ici est celui de la constitution et de la consolidation d’une unité qui permet de normaliser le flot de produits qui circule au sein de la société, unité qui s’exprime par la détermination du temps de reproduction social moyen des divers produits. Chaque entreprise se transforme en une cellule active de la société communiste, où l’auto-activité du prolétariat peut s’exercer.

Si la puissance du prolétariat industriel s’ancre irréversiblement dans le système des conseils, il ne peut pas en aller autrement que de voir les mêmes principes d’organisation s’installer dans l’agriculture. La production dépend fonctionnellement de sa structure organisationnelle. Mais cela ne permet pas de dire comment le système des conseils se formera; c’est là une toute autre question que seul l’avenir résoudra. Même si les principes généraux du système des conseils sont les mêmes pour l’industrie et l’agriculture, il n’en existe pas moins des différences qui, dans chaque cas particulier, feront que le principe général aura une application diversifiée. Ainsi, par exemple, verra-t-on apparaître le fait que la conscience prolétarienne soit plus développée chez les travailleurs de l’industrie que chez le prolétariat agricole. D’autre part, les différences entre les conditions naturelles de production dans l’industrie et l’agriculture sont une raison supplémentaire pour que le principe des conseils y ait des réalisations pratiques différentes.

Quoi qu’il en soit pourtant, il est fondamental que les paysans s’unissent en communes villageoises qui ne sont finalement rien d’autre que la réunion des organisations d’entreprises des fermes. Il est probable que les paysans ne feront rien d’eux-mêmes. Il faudra donc que s’ajoutant à une propagande intense, la dictature économique du prolétariat intervienne dans la réalisation de cette tâche. Cette dictature s’exerce par le biais des livraisons d’outils agricoles, de semences, d’engrais artificiels, de pétrole d’essence, etc., qui ne sont effectuées qu’aux organisations d’entreprises en selle, et plus sûrement se réalisera l’auto-organisation des paysans. Les paysans auront donc, tout comme les travailleurs industriels, le devoir de calculer le temps de reproduction social moyen de leurs produits en utilisant la formule (f + c) + t. Ceci est réalisable, et, ici encore nous sommes redevables au capitalisme de nous avoir donne cette possibilité en transformant les paysans en producteurs de marchandises. Cette possibilité est en effet démontrée dans les faits, puisque chaque jour on fait des calculs de prix de revient aussi bien dans l’agriculture que dans l’industrie. (J. S. King, Costaccounting applied to agriculture (le calcul des coûts appliqué à l’agriculture)). Sans doute, n’en sommes-nous ici qu’aux débuts. Mais si l’on songe que cette jeune science a fait son apparition en 1922, on ne peut que s’émerveiller de la vitesse à laquelle elle a pu établir des principes généraux valables pour la production industrielle et agricole. Ceci montre bien qu’en réalité le caractère des deux productions est le même, que la production agricole s’est transformée en production industrielle. La tradition agit bien ici encore comme un frein, mais les mauvais résultats financiers qu’a connus l’agriculture européenne la feront disparaître. Ceux qui ont des liaisons directes avec le monde paysan se rendent compte que les vieilles vérités sont en train de s’écrouler rapidement, tandis que de nouvelles naissent. Il est vrai que ceci n’a d’une certaine manière rien à voir avec le communisme et qu’il s’agit d’un processus de rationalisation de la gestion moderne des entreprises, le tout lié à l’installation de coopératives agricoles. Du point de vue de la production communiste, toutefois, ceci signifie que les conditions nécessaires à la possibilité d’établir le temps de reproduction social moyen se mettent en place rapidement.

Il reste évidemment toujours une différence de taille entre production industrielle et agricole, qui, en particulier, est liée aux conditions naturelles de la production. Les pluies, la sécheresse, les maladies des plantes et des animaux, etc., jouent leur rôle dans l’agriculture, si bien que la productivité d’une entreprise ne peut pas être aussi exactement connue à l’avance ici que dans le cas de l’industrie. Pourtant, on peut faire une comparaison de productivité pour une entreprise donnée et on le fait déjà (cf. J. S. King). C’est déjà l’épreuve de la rationalisation pour une ferme. Notre tâche n’est pas, en ce qui concerne la détermination du temps de reproduction social moyen, d’" inventer " des méthodes valables pour tel ou tel cas particulier. Mais il est sans doute suffisamment clair que l’établissement de cette catégorie économique suppose une organisation complète de l’agriculture.

Il se pourrait que, à l’avenir, il soit nécessaire non pas d’établir le temps de reproduction sur une période d’un an mais sur dix ans, par exemple. Ainsi les variations dues à la nature seraient plus atténuées, puisqu’on utilise une période de temps plus longue, ce qui diminuerait du même coup les fluctuations du temps de reproduction social moyen. Alors une baisse du temps de reproduction social moyen correspondrait bien à une croissance continuelle de la productivité agricole.