Chapitre 17

LE PROLÉTARIAT AGRICOLE ET LES PETITS ET MOYENS PAYSANS

PENDANT LA RÉVOLUTION ALLEMANDE

La lutte commence

Quand, en novembre 1918, la Puissance impériale se fut effondrée en Allemagne, ce n'était certainement pas le résultat de l'activité révolutionnaire des masses travailleuses. Le front avait été percé, les soldats abandonnaient par milliers le combat. Dans cette situation, l’état-major de la Kriegsmarine avait conçu l'idée d'une dernière grande démonstration de force, de s’engager dans une bataille désespérée sur la mer du Nord. Les marins ont cru, à tort ou à raison, qu'ils trouveraient tous la mort dans cette bataille, et sur les vaisseaux de guerre ceci a alors provoqué un refus massif d’obéir. Après avoir pris cette voie, les marins ont été contraints d’aller plus loin encore, parce qu'autrement les équipages qui s'étaient révoltés, ainsi que leurs bateaux, auraient été coulés par les troupes "fidèles ". Pour cette raison ils ont hissé le drapeau rouge, et ceci est devenu le signal d’un soulèvement général des marins. Par-là la mesure décisive avait été prise; et les marins ont été forcés de continuer la lutte qu'ils avaient commencée. Ce fut le détonateur qui enclencha une cascade d’événements en chaîne. Les marins marchèrent sur Hambourg, afin de demander l'aide des ouvriers. Comment seraient-ils reçus ? Seraient-ils repoussés ?

Aucune résistance aux marins révolutionnaires. Par centaines de milliers, les ouvriers se sont déclarés solidaires avec les marins mutinés. Toute l'activité révolutionnaire trouva son expression dans la formation des Conseils d’ouvriers, de soldats et de marins, et la vague triomphale de la révolution allemande submergea toute l'Allemagne. C’était étonnant. Bien que la censure militaire ait placé sous son contrôle tous les rapports sur la révolution russe de 1917, et bien que pour cette raison absolument aucune propagande n'avait été faite sur l’idée des Conseils, et malgré que la structure russe des conseils était complètement inconnue des ouvriers allemands, en quelques jours un réseau entier de Conseils avait recouvert toute l'Allemagne.

Le rayonnement de la Révolution

La guerre civile qui s’ensuivit eut lieu sous la bannière du socialisme. D'un côté, la social-démocratie, qui voyait dans le socialisme une simple continuation du processus de concentration du capitalisme, et qui devait trouver son point culminant dans la nationalisation légale de la grande industrie. Le mouvement des conseils, incarnation de l’auto-activité des masses, était considéré par la social-démocratie comme une menace qu’il s’agissait de réduire à néant. De l'autre côté, on avait le tout jeune communisme, qui estimait que la nationalisation de la propriété privée devait s’accomplir par des moyens illégaux, mais en s’appuyant sur l’auto-activité des masses. Le but était le même, mais le chemin y menant totalement différent.

Bien que l’occupation des usines par le prolétariat ait été en général faite pendant toute cette période révolutionnaire, nulle part on n’en arriva à une "appropriation au nom de la société". Les usines continuaient d’être administrées et contrôlées par les anciens propriétaires, elles restaient toujours leur propriété, même si ici et là c’était sous le contrôle des ouvriers.

Le coup d’arrêt

Que la révolution ne se soit pas développée peut s’expliquer en très grande partie par le fait que la fraction révolutionnaire du prolétariat a eu besoin de toutes ses forces pour maintenir ses positions face à la contre-révolution. Celle-ci, sous la conduite de la social-démocratie, voulait empêcher le "chaos social" et la nationalisation arbitraire. Pour cette raison la révolution prolétarienne était extrêmement faible. Beaucoup de groupes sociaux étaient soumis à la révolution et devaient choisir, de gré ou de force, le côté des vainqueurs. Néanmoins, à la fin, tous tombèrent dans les bras de la contre-révolution, puisque le prolétariat a été toujours divisé et préoccupé de ses propres problèmes.

Bien que ce ne soit pas l'endroit approprié d’esquisser le cours de la guerre civile en Allemagne, nous devons nous y arrêter pour un bref examen, parce que l'attitude adoptée par le prolétariat agricole et les petits et moyens paysans a un lien étroit avec ce cours.

Les paysans

La première caractéristique à noter ici est que la paysannerie n'a pas constitué un facteur stratégique de quelque importance dans la révolution. Ils ne pouvaient pas, par exemple, développer leurs propres organismes indépendants capables de jouer un rôle. Ils n'ont pas formé leurs propres Conseils indépendants, excepté en Bavière lorsque fut proclamée la dictature. Dans ce dernier cas, les paysans devaient se déterminer, comme dans le cas du prolétariat; mais ils ne se sont pas affirmés comme une unité compacte. Une partie de la paysannerie choisissait le camp de la révolution, l'autre se dressa contre cette dernière. Malheureusement nous n'avons à notre disposition aucune donnée au sujet des caractéristiques sociales de ces formations paysannes qui ont pris position du côté de la révolution, ni aucune évaluation numérique précise des forces concernées.

Excepté la Bavière, la paysannerie à peine joua un rôle dans la révolution. Il n’était pas question de donner un appui direct, et la tendance générale était clairement l’hostilité. Le slogan : " toute la terre aux paysans " n’avait aucun sens ici, parce que l’entreprise agricole, petite ou moyenne, était prédominante. Qu’il puisse suffire dans une situation d’arriération de l'agriculture, comme en Russie, d’avoir un bout de terre en propriété privée, dans les conditions économiques modernes de l'Europe occidentale il en va tout à fait autrement. Indépendamment de l’exploitation de la terre, il faut disposer d’un capital considérable sous forme de moyens de production et de matières premières étaient également nécessaires pour rejoindre la productivité sociale moyenne. Si ce niveau de productivité n’est pas atteint, les exploitations ne sont pas rentables et ainsi ne peuvent se maintenir. Dans les conditions d'une agriculture fortement développée, le même slogan qui en Russie était capable de libérer des forces sociales colossales, n’a ici aucun sens pour les petits paysans.

Cependant, il existe toujours en Allemagne de vastes régions où prédomine la grande propriété foncière. On pourrait se poser la question jusqu’à quel point le prolétariat agricole montré un désir ou une tendance à suivre l'exemple russe du partage de la terre. À cet égard on doit dire sans détour : rien de tel. Les rapports de production caractéristiques de la grande propriété foncière en Allemagne ont efficacement empêché l'apparition de telles tendances. Si, dans le cas d'une économie agraire arriérée, la vision du paysan affamé de terre tourne naturellement autour d'un partage par la force des grands domaines, dans une situation où prédominent des méthodes scientifiques du travail de la terre, où prédomine sur de grands domaines un degré élevé de spécialisation, la seule idéologie possible pourrait seulement être celle de la propriété commune par une exploitation collective.

On pourrait objecter que le développement technologique n’a pas une influence aussi directe sur l’idéologie de la population agricole, parce que le poids de la tradition joue toujours un rôle important. Néanmoins, dans cette question, posée et répondue par la négative, on peut trouver clairement trace d’une relation entre rapports de production et idéologie.

Dans le cas de la grande propriété terrienne en Allemagne, l’agriculture est organisée comme une industrie, basée fortement sur la science et les techniques modernes. Les grands domaines voués à la culture céréalière sont travaillés avec des machines modernes, le grain est stocké dans de grands silos et traité par des machines. Pour l’élevage, les pâturages sont de taille étendue et sont équipés d’étables pour des centaines de vaches, et le lait est traité par leurs propres laiteries. Les grands domaines dans le nord du pays sont exclusivement consacrés à la culture de la pomme de terre, et les distilleries de schnaps travaillent directement avec eux. Dans la province de Saxe, où tout est orienté vers la production de betterave, dont dépendent pour le traitement les sucreries de Magdeburg, d'Aix-la-Chapelle, etc., règnent des conditions très semblables.

Dans de telles conditions, le slogan : "toute la terre aux paysans!" ne peut trouver aucun terrain favorable, dans le sens d'un partage des terres selon le modèle russe. Les ouvriers agricoles ne sauraient quoi faire avec leur bout de terre. Dans le domaine de l’élevage, ils pourraient certes obtenir pour eux-mêmes un morceau de terre et un couple des vaches, mais puisque leurs logements ne sont pas équipés comme fermes, ils ne pourraient pas entreprendre toutes les opérations du processus d'élevage ou d'industrie laitière. En outre, feraient complètement défaut tous les outils agricoles nécessaires à l'exploitation de leur domaine. Tout ceci reste valable pour l’ensemble des grands domaines de l'Allemagne, et, pour toutes les raisons indiquées, nous pouvons en conclure qu'un tel niveau de développement de l'agriculture exclut toute mesure de partage des terres.

Les ouvriers qui travaillent sur de tels domaines forment le véritable prolétariat agricole. Comme les ouvriers d’industrie, ils sont confrontés au même problème : l' "appropriation globale au nom de la société ". Si dans la pratique le prolétariat industriel était trop faible pour aborder sérieusement les tâches révolutionnaires liées au communisme, le prolétariat agricole ne pouvait même pas se poser de tels problèmes. Les rapports de production à la campagne sont tels que des milliers de prolétaires, à l’intérieur d’un cadre étroit, ne peuvent rencontrer des conditions de solidarité, permettant la formation d’un front de classe commun. Pour cette raison, le prolétariat agricole n'a pas réussi à former, ou à peine, ses propres Conseils, et son rôle dans la révolution allemande fut nul.

Tout aussi caractéristique fut l'attitude adoptée par le prétendu semi-prolétariat des campagnes. En Allemagne, la présence de l’industrie est considérable à la campagne, un phénomène qui se manifeste toujours plus dans d'autres pays. Ceci peut s’expliquer par la présence d’une main-d’œuvre à bon marché, de plus faibles prix du terrain et des impôts moindres. Comme la main-d’œuvre nécessaire est recrutée dans la population rurale de proximité, les ouvriers utilisent fréquemment leur temps disponible pour cultiver une parcelle de terrain assez grande. Ils tendent à tenir une position intermédiaire caractéristique d'un semi-prolétariat. Leur type d'agriculture c’est celui d’une économie domestique autarcique. Le rôle qu'ils jouent sur le marché est quasiment nul.

Ce semi-prolétariat a eu une attitude caractéristique pendant la révolution : il ne reculait devant rien. À maintes reprises il fut l'avant-garde du mouvement : c'était eux qui se soulevaient et marchaient sur toutes les villes voisines, afin de donner à la lutte une plus large base. La Thuringe en est un exemple typique. De plus, ces ouvriers ont joué un rôle exemplaire dans le ravitaillement des villes. Au début de la révolution, quand les Conseils détenaient encore le pouvoir, les paysans stockaient les produits alimentaires pour faire monter les prix. En réaction, les Conseils des villes prirent contact avec les Conseils de fabrique à la campagne, et les semi-prolétaires, pleinement informés de la situation, contraignirent les paysans à livrer leurs produits à prix fixes. (Exemple de Hamburg.)

Pour résumer, nous pouvons dire que, en général, ni le prolétariat agricole allemand ni le paysannat allemand n'ont participé à la révolution. Même si, dans le cas du prolétariat agricole, les idées communistes étaient déjà présentes, elles étaient très faiblement développées et ne pouvaient guère s’exprimer. Ceci peut laisser présager que, dans une future révolution prolétarienne, les paysans adopteront une attitude "attentiste ". Leur attitude sera généralement conditionnée par le rapport de forces révolutionnaire, et également par le fait que les grandes entreprises agricoles se rallieront aux formes de production communiste.