Chapitre 16

LA RÉVOLUTION AGRAIRE EN RUSSIE ET EN HONGRIE

La manière dont fut résolue en Russie la question agraire n’apporte que peu d’enseignements pour le développement de la révolution agraire en Europe occidentale. L’agriculture se trouvait encore là-bas prise dans les liens des relations féodales avec ses grands propriétaires terriens (le plus souvent il s’agissait d’une économie domestique autarcique). Le mot d’ordre capitaliste : " la terre aux paysans " signifiait, en Russie, que l’on demandait la liberté et l’égalité telles que les avaient conquises... les paysans français de 1789. Ces derniers avaient alors une partie de la propriété privée, qu’ils ont pu exploiter selon leur bon plaisir. Le paysan russe désirait, lui aussi, entrer sur la scène sociale comme capitaliste, comme producteur de marchandise, c’est pourquoi, très vite, il se mit à agir contre le régime soviétique et finit par obtenir la liberté du commerce intérieur. Ainsi s’est établi le développement capitaliste de l’agriculture, développement que nous avons connu en Europe occidentale depuis longtemps. Les Russes n’arrêtent pas de vanter, avec de grands effets de manche, la croissance du communisme à la campagne, mais ce qu’ils décrivent sous ce mot c’est le regroupement des paysans en coopératives leur permettant de bénéficier de la technique moderne, de la possibilité d’influer collectivement sur la fixation des prix tant de leurs produits que de leurs achats. Dans cette occasion, le paysan russe a été poussé – comme ses camarades de classe d’Europe occidentale – par la nécessité d’avoir une position de force sur le marché pour en tirer un meilleur bénéfice. On voit ainsi que le " communisme " tant prisé par nos bolcheviks est encore plus développé en Europe occidentale qu’en Russie.

Il n’y a donc pas à s’étonner que nous n’ayons pas grand chose à apprendre des Russes sur la gestion des entreprises agricoles, au sens communiste de ce terme. Il va de soi que chez eux il n’est pas question d’organisations d’entreprises qui se chargent de la direction et de l’administration des activités agricoles, ne serait ce que parce que tout est aujourd’hui propriété privée.

La Hongrie des Conseils nous offre une toute autre image du développement de la révolution. La petite propriété agricole ne fut pas touchée, les grands domaines et les moyens furent expropriés par décret, et les paysans chargés de les exploiter sans qu’il y ait eu partage des terres. Ce cours des choses fut rendu possible parce que les paysans étaient innocents comme des nouveau-nés. Voici ce que Varga nous dit de la Hongrie.

En Hongrie, il n’y eut aucune révolution au sens strict de ce terme. Le pouvoir est, pour ainsi dire, tombé comme un fruit mûr, au cours de la nuit, entre les mains des prolétaires. A la campagne il n’y avait pour l’essentiel qu’un minuscule mouvement révolutionnaire, mais aussi aucune résistance armée. Voilà pourquoi l’expropriation a pu se faire complètement sans rencontrer d’obstacles, les grandes propriétés furent saisies... Nous insistons sur l’aspect juridique de cette question parce qu’il faut franchement reconnaître que, dans la plupart des cas, l’expropriation ne fut qu’un acte juridique qui socialement changea si peu de chose que la population des campagnes ne comprenait pas très clairement ce que signifiait cette expropriation.

"Les ci-devant propriétaires des biens expropriés restèrent sur place transformés en chefs d’entreprises employés par l’État : du point de vue social il n’y avait rien de changé. L’ex-propriétaire restait dans son ancienne habitation de maître, il continuait à conduire son même attelage à quatre chevaux et se faisait toujours appeler "seigneur" ou "maître" par les travailleurs du domaine. Le seul changement c’est qu’il ne pouvait plus disposer librement de ses biens et produits, mais devait attendre les autorisations de l’administration centrale. Mais les travailleurs agricoles ne s’en rendaient guère compte. Pour eux, la révolution sociale n’avait qu’une seule signification : elle s’était traduite par une augmentation des salaires." (Varga, Le problème de la politique économique, p. 103 de l’édition allemande.)

Pourtant tout ne se déroula pas exactement ainsi. Quelques grosses entreprises agricoles furent déclarées "associations de production" où les masses travailleuses avaient apparemment en mains la direction et l’administration.

"Dans quelques propriétés on établit des communautés de production. Les communautés d’une même région furent regroupées sous une direction supérieure générale. L’ensemble des communautés de production furent réunies dans la "centrale des entreprises agricoles et des communautés rurales de production", mise sous la tutelle de la section pour. l’agriculture du Conseil supérieur de l’économie. On choisit la forme de communauté de production en dépit de l’arriération sociale des travailleurs agricoles. Si les grosses propriétés avaient été purement et simplement déclarées propriété d’État, il aurait fallu faire face à des exigences de salaires sans limites, et l’intensité travail serait tombée à un minimum. De cette manière, on pouvait lutter pour maintenir la discipline et l’intensité du travail en répétant aux travailleurs que les produits de leur travail leur appartenaient. Ainsi donnait-on en quelque sorte satisfaction aux aspirations des travailleurs agricoles qui sont de conserver la propriété privée... Matériellement, cette concession était de peu d’influence puisque la comptabilité restait centralisée. Elle était faite dans l’intention d’aboutir, après une période suffisante d’explications, de procéder à la transformation de ces grosses entreprises en entreprises d’État, les travailleurs agricoles devenant travailleurs d’État, tout comme les ouvriers de l’industrie.

Tout cela contient sa propre critique. Varga nous dit en effet ouvertement : "Donnons aux travailleurs l’apparence qu’ils dirigent et administrent la production, en réalité cela a peu d’importance puisque c’est nous qui sommes maîtres de la direction centrale et que c’est elle qui fixe le véritable fruit du travail par sa politique des prix. N’est-ce pas là une des plus claires démonstrations de la nécessité que le rapport du producteur au produit social soit déterminé par la production matérielle elle-même, afin que ne s’installe pas, sous le masque de la démocratie, une nouvelle domination ?

Il n’est pas utile d’entrer davantage dans le détail de la situation de l’agriculture de la Hongrie des Conseils. Nous en concluons seulement que la Russie et la Hongrie ont donné et offrent encore un exemple repoussant de production "communiste". En Russie, les paysans se comportent de manière capitaliste : "Les paysans se partagèrent la terre, endommagèrent les moyens de production, de sorte que ce ne furent pas les plus pauvres mais les plus riches des paysans qui furent bénéficiaires de l’opération." (Varga, p. 103). En Hongrie, les paysans ne bougèrent même pas, si bien que nous n‘avons aucun exemple pouvant nous éclairer sur le comportement du prolétariat agricole et des paysans petits et moyens lors d’une révolution prolétarienne en Europe occidentale.

Quelle idéologie peuvent-ils nourrir dans leurs arrière-pensées? S’organiseront-ils aussi pendant la révolution et sous quelle forme ? Autant de questions dont nous ne connaissons pas la réponse. Pour y voir un peu plus clair, la seule chose que nous puissions faire c’est d’étudier leur comportement pendant les révoltes prolétariennes de 1918 à 1923 en Allemagne.