Chapitre 15

LES PAYSANS ET LA RÉVOLUTION

Le développement que nous venons de schématiser, a empêché la constitution d’un prolétariat agricole nombreux. Si ce prolétariat est plus important en nombre que les paysans propriétaires, il ne l’est toutefois pas dans les proportions des masses du prolétariat industriel opprimé par rapport à la bourgeoisie. De plus, à la campagne, les oppositions de classes sont moins accusées, justement parce que le petit paysan, et le paysan moyen travaille sa terre lui-même avec les membres de sa famille. Si dans les villes, la propriété industrielle a débouché sur un véritable parasitisme, il n’en est pas de même dans les entreprises agricoles. C’est pourquoi une révolution prolétarienne est beaucoup plus difficile à la campagne que dans les villes. Pourtant, la situation n’est pas aussi désespérée qu’il puisse sembler au premier coup d’œil. Il y a très certainement, à la campagne, un nombre relativement grand de propriétaires, mais ceux-ci savent bien que, fondamentalement, ils ne sont que les expéditeurs des affaires du capital financier qui leur consent des emprunts, et que c’est sur eux que s’abattent lourdement toutes les vicissitudes de la vie. Sans doute, le paysan ne sera jamais au premier rang du combat pour le communisme, mais la position sociale qu’il occupe l’astreint à s’associer à d’autres groupes sociaux qui rejoignent le camp des vainqueurs. Il y a cela une condition nécessaire : qu’on ne le chasse pas de sa ferme, de chez lui, qu’on ne lui retire pas l’administration de sa production. La révolution prolétarienne n’admet pas les fermages, ni les prêts hypothécaires car on n’y calculera que le temps de reproduction social moyen des produits. C’est pourquoi la question paysanne n’est pas aussi difficile à résoudre pour l’Association des producteurs libres et égaux, qu’elle l’est pour le communisme des entreprises "mûres".

Le fait que le paysan soit devenu producteur de marchandise est d’une grande signification pour la révolution, et la "peur du paysan" dont certains font preuve est en fait liée à une estimation fausse de la véritable situation des paysans dans la société d’aujourd’hui. Ainsi entend-on souvent dire que le prolétariat dépend des paysans pour sa nourriture et que par conséquent on ne peut trop s’opposer à ces derniers.

Ce genre d’avertissement s’appuie sur une estimation de la situation du monde agricole qui est celle de la période passée. On voit celle-ci toujours comme si les paysans étaient ceux d’autrefois et non les producteurs de marchandises qu’ils sont devenus, portant au marché, non le surplus d’une économie domestique fermée sur elle-même, mais l’ensemble de leur production.

Dans la situation d’aujourd’hui, ce n’est pas le prolétariat qui dépend des paysans mais l’inverse. Si les paysans refusent le livret leurs produits au prolétariat, ils seront tout autant tenaillés par la famine que celui-ci, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Bon gré mal gré, le paysan doit vendre ce qu’il produit : ce qu’il produit, il ne l’utilise pas lui-même et ce qu’il utilise, il ne le produit pas lui-même.

On entend aussi souvent la remarque que le paysan préfère donner ses produits aux animaux que de les vendre sous la contrainte. Mais il s’agit là encore d’une mauvaise compréhension qu’il faut rattacher à la conception dépassée d’une économie domestique fermée sur elle-même. Aujourd’hui l’éleveur n’a que des animaux (et les produits qui y sont liés) et rien de plus. Le cultivateur a des grains, mais n’a pas d’animaux, l’éleveur de volailles a des centaines de poules, un point c’est tout ; le maraîcher ne fait croître qu’un nombre limité d’espèces de légumes ou de salades. Tous se sont spécialisés.

On entend, enfin, assez souvent dire que le paysan refusera de cultiver sa terre et recherchera à retourner à l’économie domestique fermée sur elle-même. Mais même un paysan ne peut retourner un siècle en arrière et fabriquer seul ce qui lui est nécessaire, parce qu’il n’a ni les capacités requises ni l’outillage indispensable pour le faire. Lorsque la socialisation du travail est complète, on ne peut plus s’y soustraire, tout retour en arrière est impossible. Quel que soit l’angle sous lequel on examine la question, force est de constater que les paysans sont embarqués sur le bateau de la société et doivent faire avec.