Chapitre 14

LA QUESTION AGRAIRE ET LES PAYSANS

La production agricole devient une production de marchandises

On connaît la phrase qui dit que la nouvelle société naît dans le sein de l’ancienne. Le capitalisme avec son développement frénétique, crée un appareil de production de plus en plus puissant et de plus en plus concentré. Il en résulte que le nombre de bourgeois qui disposent de cet appareil diminue tandis que la masse des prolétaires augmente immensément. Simultanément, ce développement crée les conditions de la chute du capitalisme. La condition nécessaire de cette croissance du prolétariat est l’intensification de l’exploitation tandis que l’insécurité de l’existence progresse du même pas. (cf. Marx, Travail salarié et Capital.) Dans ces conditions, le prolétariat n’a qu’une seule issue : le communisme.

Si nous examinons le développement de l’économie agricole, on obtient une toute autre image que celui du développement industriel. Certains prophètes affirmaient que l’agriculture allait se concentrer et que les petits paysans et les paysans moyens devaient disparaître. En fait, on observe assez peu cette évolution. Car non seulement le paysan moyen, mais aussi le petit paysan, se maintiennent. Il n’est pas question du développement prédit. On doit même enregistrer un accroissement important des petites entreprises agricoles.

Pour les théoriciens du communisme d’État, cette évolution est tout à fait décevante. Si le caractère du travail dans l’industrie devient de plus en plus social, l’économie agraire reste, selon ces théoriciens toujours à part. Si bien que, dans l’industrie, les entreprises deviennent de plus en plus " mûres " pour le communisme – du moins pour ce qu’ils entendent par-là, tandis que l’agriculture refuse de mûrir pour passer sous l’administration centralisée de l’État.

Aux yeux des communistes d’État, l’agriculture est reste une pierre d’achoppement sur la route qui mène au communisme. Selon nous, au contraire, le capitalisme a déjà créé les conditions objectives de l’avènement du communisme dans ce domaine comme ailleurs. Tout dépend, en effet, de la manière dont on envisage les choses, si l’on veut que l’administration de la production soit prise en charge par un bureau central gouvernemental, ou par les producteurs eux-mêmes.*

Examinons donc les caractéristiques de l’agriculture, aujourd’hui. Sans aucun doute, on n’observe pas dans ce domaine l’énorme concentration de la production qui est la règle dans l’industrie. Mais, en dépit de cela, la culture du sol est devenue de plus en plus " capitaliste ".

Le signe caractéristique du mode de production capitaliste est la production de marchandise. Les marchandises sont des objets d’usage, mais, dans le régime de la propriété privée des moyens de production, les producteurs ne les produisent pas pour leur usage propre, mais pour celui d’autres personnes. Le producteur de marchandises fabrique donc ce qu’il n’utilise pas et utilise justement ce que lui-même ne fabrique pas. Sur le marché, se déroule l’échange des marchandises. Comme le producteur de marchandises ne produit pas pour lui-même mais pour d’autres, son travail est un travail social.

Dans le processus social de l’échange matériel, tous les producteurs de marchandises entrent en liaison les uns avec les autres, vivent dans la dépendance réciproque la plus complète, ils forment un tout, un système fermé.

La vieille entreprise paysanne ne connaissait pas cette production de la marchandise, si ce n’est comme une activité secondaire. La maisonnée paysanne constituait un système fermé qui satisfaisait à peu près à tous ses besoins par son propre travail. Le paysan travaillait pour son propre cercle familial. Sa production n’avait pas de lien social. Son déroulement s’accomplissait presque exclusivement dans les frontières étroites de sa ferme, aussi longtemps du moins que les éléments nécessaires à ce déroulement pouvaient être tirés des produits obtenus. Il n’y avait que le surplus de la production, c’est-à-dire ce qui n’était pas consommé pour son propre usage, que le paysan portait au marché, où ces produits prenaient le caractère de marchandises. L’entreprise paysanne ne participait donc pas du travail social; ceci explique du même coup pourquoi le paysan pouvait mener une existence indépendante.

La production industrielle des marchandises a brisé ce système fermé. D’une part, elle a inondé le globe de produits à bon marché, d’autre part, l’influence du capitalisme a eu pour effet une augmentation des baux et des fermages, tandis que, de son côté, l’État augmentait les impôts. Il n’est pas notre propos de discuter ici du processus de l’écroulement de l’économie domestique (voir à ce sujet le livre de R. Luxemburg, L’accumulation du capital, éd. Maspéro, Paris, 1967), mais simplement d’en souligner le résultat qui apparaît clairement aujourd’hui : le paysan a besoin de plus en plus d’argent pour faire face à ses engagements.

Mais pour obtenir de l’argent le paysan doit se transformer en producteur de marchandises, porter davantage de produits au marché. Et il n’a pour cela que deux possibilités : soit il conserve la même productivité et consomme moins, soit il augmente la productivité de son travail. Mais consommer moins, comme ces vieux paysans durs à cuire de l’ancien temps, est impossible. La seule solution, c’est donc la croissance de la productivité.

Ici nous atteignons le point ou les économistes se sont fourvoyés dans leurs spéculations sur l’avenir. Ils ont estimé que l’entreprise agricole suivrait un développement analogue à celui de l’entreprise industrielle dans l’industrie, la productivité a augmenté de plus en plus grâce à la jonction de capitaux, l’introduction sans cesse renouvelée de machines de plus en plus productives, le tout ne pouvant se faire que dans des entreprises géantes. C’est pourquoi ils ont pensé que le même processus de concentration devait se faire dans l’agriculture; le petit paysan et le paysan moyen devaient, pour l’essentiel, disparaître et les consortiums agraires jouer un rôle décisif dans l’agriculture.

Par conséquent, nos économistes se sont fourvoyés. Cette erreur est d’ailleurs parfaitement compréhensible, dans la mesure où ils ne pouvaient fonder leurs prévisions que sur les possibilités ouvertes précédemment. Car il est quelque peu surprenant et remarquable que le développement industriel qui aurait dû mener à la concentration dans l’agriculture ait entraîné un tout autre développement. Ceci est dû au fait que la motorisation, l’invention des engrais artificiels, et le développement de l’agronomie ont entraîné une forte croissance de la productivité des fermiers. Grâce aux engrais modernes la nature du sol joue un rôle secondaire. Le rendement à l’hectare a énormément cru, si bien que le fermier peut amener davantage de produits sur le marché. D’autre part, le développement de la circulation a entraîné la fabrication de moyens de transport tous terrains.

Mais, à côté de cette croissance du rendement à l’hectare, on a vu se dérouler un phénomène de grande importance, car, en même temps que la production agricole s’est mise à reposer sur des bases scientifiques, la spécialisation a fait son entrée en force. Le spécialiste est comme " le spéléologue qui ne reçoit du monde extérieur qu’un petit rayon de lumière, mais qui voit ce qu’il voit de manière très aiguë", dit Multatuli quelque part. Ainsi le paysan s’efforce de ne livrer qu’un produit particulier, mais comme il lui faut atteindre au plus hait rendement, il doit s’en remettre à ce qu’autorisent le développement de la science moderne et... l’état de ses finances. Il lui faut adapter son entreprise à cette spécialisation, c’est-à-dire créer l’outil de travail exact dont il a besoin pour fabriquer un produit bien particulier.

Telle est en grande partie, la situation de l’agriculture d’aujourd’hui en Europe occidentale. Au Danemark et en Hollande elle est particulièrement nette, tandis que la France, l’Angleterre et l’Allemagne avancent à grands pas sur le chemin de la spécialisation. Ainsi en va-t-il, dans ces pays, pour l’élevage et la culture maraîchère au voisinage des grandes villes, pour lesquels la transformation est quasi complète. Le paysan est devenu du même coup un producteur de marchandises au sens plein du terme. Il n’apporte plus seulement sur le marché son surplus de production mais tout ce qu’il produit. Il fabrique ce qu’il n’utilise pas lui-même et utilise ce qu’il ne fabrique pas. II ne travaille donc pas essentiellement pour lui-même, mais pour d’autres et, par-là, son travail se trouve déjà inséré dans le travail social. L’économie domestique, fermée sur elle-même, a été détruite par la spécialisation : l’agriculture est devenue un système de production industriel.

Le paysan peut bien être resté propriétaire de sa parcelle, sa situation s’est pourtant fortement détériorée. Il est vrai que si la conjoncture est bonne, il peut faire de bonnes affaires, mais il est devenu complètement dépendant du marché, de ses aléas. Qu’une année le temps soit mauvais, qu’un certain type de plante soit attaqué par la maladie, et le voilà ruiné.

Sans doute cette incertitude menace aussi les entrepreneurs industriels, mais ceux-ci ne sont pas aussi strictement dépendants des facteurs naturels, la productivité augmenté de sorte que l’accumulation se lasse par l’introduction de machines toujours plus productives, ce qui, au bout, conduit à une concentration des entreprises. Dans le cas des paysans, la croissance de la productivité entraîne dans une toute autre direction. Elle se fait évidemment en fonction de l’état de la technique et des rapports de production dans les entreprises agricoles. L’accumulation se réalise par la création d’engrais artificiels, de moteurs, de tracteurs, par le recours à la production spécialisée.

Parallèlement à ce phénomène on en observe un autre. Pour occuper la position la plus heurte sur le marché, les paysans doivent se réunir en coopératives agricoles. Ils peuvent ainsi mieux influer sur les prix, utiliser collectivement des machines agricoles, pour préparer le sol comme pour traiter ou engranger les récoltes. Les éleveurs, par exemple, ont créé des laiteries, ce qui fait que ce type d’industrie est directement greffé sur l’économie d’élevage. La laiterie constitue ainsi une sorte de centre nerveux qui commande tout un cercle. Ainsi les paysans ont créé un organe qui les lie de manière indissoluble. C’est par ce genre de transformations que s’effectue la concentration des fermes, de l’élevage, de la culture maraîchère, sans qu’il soit question, à aucun moment, d’une fusion d’entreprises au sens industriel de ce terme.

En résumé, l’agriculture d’aujourd’hui est caractérisée par la spécialisation et elle est totalement passée dans le stade de l’économie marchande. La croissance de la productivité a pu s’y faire sans concentration des entreprises en une seule main, face à la technique moderne. Parallèlement, le développement des coopératives agricoles se poursuit, liant entre elles les entreprises, en communautés d’intérêts, ce qui fait cependant que les paysans perdent leur liberté, leur indépendance (le plus souvent en perdant la libre disposition de leurs produits).

 


(*) Voir la brochure du G.I.K, Entwicklungslinien in der Landwirtschaft (Lignes de développement de l’économie agricole).