Chapitre 12

LE TRAVAIL SOCIALEMENT NÉCESSAIRE

ET LE TEMPS DE REPRODUCTION SOCIAL MOYEN

[T.S.N. : travail socialement nécessaire

T.R.S.M. : temps de reproduction social moyen]

Examinons de plus près la catégorie du temps socialement nécessaire. Nous remarquons d’abord que derrière ce concept se mêlent deux choses très différentes. Il y a d’une part la constatation que pour satisfaire un certain besoin social il faut un certain travail, et d’autre part le désir d’utiliser ce fait comme élément de calcul. C’est ce que souhaiterait Kautsky lorsqu’il envisage le T.S.N., c’est-à-dire le travail "contenu" dans un produit " depuis le tout début jusqu’à son achèvement, y compris le transport et tous les travaux annexes ", et qui, selon lui, est impossible à estimer "même avec l’appareil statistique le plus complet, le plus formidable". Autrement dit, si une comptabilité fondée sur le T.S.N est théoriquement possible, elle est impossible à réaliser en pratique, et Kautsky rejette cette catégorie pour servir au calcul économique.

Varga veut aussi envisager le T.S.N. du point de vue du calcul. Il voudrait même que ce caractère calculatoire apparaisse dans le nom même du concept. C’est pourquoi il parle de prix de revient social qu’il définit comme le "prix de revient majoré d’un supplément destiné à couvrir le coût d’entretien de ceux qui ne travaillent pas et d’un autre pour assurer une accumulation véritable." Varga lui-même souligne ce passage et affirme qu’il s’agit là de la "solution de principe".

Cette solution de principe peut a priori paraître séduisante. Si on veut introduire le "prix de revient social " de Varga dans la formule de production, on obtiendra le schéma :

( F + C ) + T + T.S.G. + ACC,

où T.S.G. représente le travail social général et ACC l’accumulation. On peut cependant être surpris de ce que Varga ne dise pas comment seront fixés les surplus ni quelle sera leur valeur relative. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire d’examiner cette formule plus à fond. D’une manière générale, on peut remarquer que la conception de Varga se heurte aux mêmes difficultés que celle de Kautsky. Pour faire passer sous forme concrète la "formule du prix de revient social" il faudrait ce cerveau de géant que l’astronome Laplace disait seul être capable d’écrire la "formule de l’univers". En clair, cela veut simplement dire que cette "formule du prix de revient" est une absurdité complète. Il ne faut donc pas s’étonner de ce qu’en Hongrie, cette "solution de principe" ne put jamais entrer en pratique, cette dernière suivant un cours tout différent. C’est la politique des prix qui dut suppléer la théorie de la "formule du prix de revient" qui se montrait défaillante. Ceci nous permet d’affirmer que la catégorie du "prix de revient social" dut être rejetée comme inutilisable.

On voit que les économistes ont voulu attribuer au concept de T.S.N. une portée trop largement y incluant les coûts généraux d’administration qui n’entrent pas dans la production (cf. K. Marx, Gloses marginales etc., p. 1418, Pléiade). C’est le cas de Varga. D’autres n’ont voulu retenir que le produit social final en ajoutant le même tous les temps de production de centaines de produits. C’est ce que fait Kautsky. En fait, la catégorie du T.S.N. sous ces formes ne peut être utilisée. Sans doute, tout travail effectué dans la production et la distribution est socialement nécessaire, et il doit être reproduit. La solution de ce problème ne peut donc être que la prise en charge de sa propre reproduction par chaque groupe de production lui-même, ce qui assure du même coup la reproduction de tout le T.S.N.

La catégorie du T.S.N. n’a donc de sens que par rapport au travail créateur de valeur d’usage mais ne peut servir dans la comptabilité. Il s’ensuit que la reproduction du T.S.N. repose sur la reproduction de chaque acte de l’économie. Cette reproduction ne figure donc pas dans la catégorie du T.S.N. elle-même, mais apparaît dans le temps de reproduction social moyen de chaque acte de l’économie dans la catégorie correspondante. Ceci est réalisable par tous les "producteurs" au sens large. Ainsi le problème du T.S.N. se trouve résolu.

Temps de production et temps de reproduction

Nous allons encore examiner pourquoi il vaut mieux parler de temps de reproduction que de temps de production. Nous verrons aussi jusqu’à quel point ces deux concepts se recouvrent et jusqu’à quel point ils diffèrent.

Revenons donc à nos considérations sur la manière dont chaque entreprise calcule le temps de production de ses fruits à l’aide de sa formule (f + c) + t, déterminant simultanément le nombre d’heures de travail qui se trouvent incluse dans chacun de ses produits. Puis nous avons montré comment le temps de production social moyen se calcule à partir de l’ensemble des entreprises réunies dans un groupe de production. Par la manière même dont il est calculé, ce temps sert à assurer la reproduction du groupe de production dans son entier, c’est pourquoi il vaut mieux l’appeler temps de reproduction social moyen plutôt que temps de production social moyen. Ces deux temps se recouvrent. Quant à la différence entre le temps de production de l’entreprise et le temps de reproduction social moyen, il en est tenu compte dans le facteur de productivité.

Le "vieillissement" des moyens de production

Une loi non écrite des entreprises capitalistes est la nécessité de s’incorporer la productivité sociale moyenne, faute de quoi elles seraient rapidement exclues du marché. Elles doivent donc s’efforcer de maintenir les salaires des ouvriers au plus bas niveau possible et de se procurer les machines les plus productives. Voilà pourquoi, fréquemment, des machines encore tout à fait utilisables sont jetées à la ferraille. Encore un de ces gaspillages énormes du mode de production capitaliste! Vu sous l’angle économique, ce phénomène se traduit par le fait que toute entreprise dont les moyens de production sont dépassés a un temps de production plus élevé que la moyenne sociale. On peut aussi remarquer que depuis la fondation des entreprises capitalistes, le temps de production social moyen de l’appareil de production a diminué; en un certain sens, il y a dévaluation de cet appareil.

Or la tâche consciente que doit accomplir la production communiste c’est de faire baisser continuellement le temps de production social moyen. Ceci conduit à une baisse générale du temps de reproduction. Exprimé en termes capitalistes, ceci veut dire : les moyens de production de l’entreprise individuelle deviennent "démodés". La seule question qui se pose c’est de déterminer comment il y sera répondu dans la société communiste.

Soit une entreprise qui a calculé 100.000 heures de travail pour ses moyens de production fixes et qui prévoit qu’en dix ans, ils seront hors de service. Il lui faudra compter chaque année 10.000 heures dans ce qu’elle produit pour les renouveler. Mais si le temps de production social moyen diminue, l’entreprise peut, lors de sa reproduction, soit se procurer davantage de machines, soit en utiliser de meilleures. Sa productivité se met à croître et il y a accumulation et extension de l’appareil de production, sans qu’il y ait à consommer davantage de travail.

La baisse du temps de reproduction social moyen des moyens de production conduit donc à une modification du temps de production de cette entreprise donc de son facteur de productivité, puisque, finalement, il lui faudra prendre en compte le temps de reproduction social moyen. Mais le temps de production social moyen du groupe de production finira par s’égaler au temps de reproduction social moyen, parce que les moyens de production circulent en flot ininterrompu à travers les entreprises. Aujourd’hui on renouvelle ou reconstruit telle ou telle partie, demain telle autre. La baisse du temps de reproduction social est ainsi continuellement répercutée sur le processus de production.

Le fondement du T.R.S.M. est l’heure de travail social moyenne. Cette catégorie a déjà une certaine signification en régime capitaliste. En effet, les différences individuelles ne peuvent s’exprimer dans la marchandise, car sur le marché, un produit est échangé contre de l’argent, c’est-à-dire contre une marchandise générale où s’annihilent toutes les différences individuelles. Dans le communisme, c’est le T.R.S.M. qui incorpore toutes les différences entre travail lent ou rapide, routinier ou créatif, spécialisé ou non spécialisé, manuel ou intellectuel. Le T.R.S.M. est pourtant une chose qui en soi, en tant que particularité, n’a pas d’existence. Il ressemble aux lois de la nature qui extraient le général de phénomènes particuliers et qui n’ont pas d’existence "en soi". L’heure de travail social moyenne qui n’a pas non plus d’existence " en soi " incorpore l’énorme variété du métabolisme social.