Chapitre 10

LA COMPTABILITÉ SOCIALE GÉNÉRALE

EN TANT QUE CONTRÔLE DU PROCÈS ÉCONOMIQUE.

Le contrôle personnel

Les fonctions de la comptabilité sociale générale que nous avons citée jusqu’à présent se rapportaient à l’enregistrement du flot des produits, à la détermination du F.C.I., à la délivrance de bons de travail. À présent nous y ajoutons également le contrôle sur la production et la répartition.

Il est clair que la forme de ce contrôle dépend étroitement des fondements de l’économie. Dans le communisme d’État, où toute la vie économique est réglée par des personnes d’après les mesures des statistiques, ce contrôle apparaît comme une fonction personnelle. Dans l’Association des producteurs libres et égaux, où toute la production est basée sur la comptabilité du temps de travail et où la répartition de tous les produits est déterminée par la production matérielle elle-même, ce contrôle reçoit une forme exactement compte de tous les éléments indépendants de la production, de la reproduction, de l’accumulation et s’effectue, dans un certain sens, automatiquement.

Varga raconte dans son livre sur les "problèmes économico-politiques de la dictature du prolétariat" comment s’effectue ce contrôle sous le communisme d’État :

" Le contrôle de la direction des entreprises et celui de la gestion des biens de l’État est une fonction qui revient au pouvoir organisationnel central. Il s’agit là d’un problème qui occasionna à la Russie énormément de difficultés... 

" L’usage sans scrupules des biens de l’État, de la fortune expropriée de la bourgeoisie s’explique avant tout par la tendance capitaliste à la cupidité, dont est empreinte toute la société. La morale de celle-ci a de surcroît été fortement sapée par une guerre interminable. Mais à ceci il faut également ajouter une certaine imprécision quant aux nouveaux rapports de propriété. Les prolétaires qui gèrent les entreprises expropriées n’ont que trop facilement tendance à croire que ces entreprises sont leur propriété et non celle de toute la société. Il est de ce fait particulièrement important de mettre en place un contrôle efficace, car celui ci est en même temps un excellent moyen d’éducation.

Le problème du contrôle a été fort bien résolu en Hongrie (souligné par Varga). On augmenta grâce à l’enseignement dispensé par les avocats et les instituteurs, les rangs des contrôleurs qui étaient auparavant au service des capitalistes et on les regroupa, en tant que fonctionnaires de ~ dans une section particulière du Conseil économique national. La section était divisée en groupes professionnels, de sorte que les mêmes contrôleurs contrôlaient en permanences les entreprises des mêmes branches industrielles. Ce contrôle ne s’étendait pas seulement aux émoluments on argent ou on matériel, mais également à la bonne utilisation des forces de travail, à l’examen des causes des mauvais rendements ou des résultats désavantageux en général. Le contrôleur contrôlait à intervalles réguliers, sur place, l’entreprise et sa comptabilité et rédigeait un rapport qui ne dévoilait pas seulement les erreurs, mais qui contenait également des propositions de réformes. Les contrôleurs n’avaient eux-mêmes aucun droit de disposition sur les entreprises qu’ils contrôlaient; ils soumettaient seulement leur rapport aux autorités organisatrices compétentes. Il s’établit rapidement une coopération entre le contrôleur, le commissaire de la production et le conseil d’entreprise. Les conseils du contrôleur furent souvent suivis spontanément. Aussi publia-t-on une revue : Le journal des contrôleurs, qui fut envoyée à toutes les entreprises expropriées et qui contribua beaucoup à éclaircir parmi les travailleurs les problèmes organisationnels de la direction des entreprises. Le contrôle systématique ne s’étendait pas seulement aux entreprises, mais également aux faits et gestes de tous les commissaires du peuple. " (p. 67-68)

Ce que Varga appelle ici " contrôle de la production " est l’assemblage de deux choses très différentes. L’une se rapporte au contrôle considéré sous l’angle de la comptabilité du contrôle des livres de comptes.

C’est une question de débit et de crédit. Le contrôle technique a quant à lui une fonction toute différente; il veille à la rationalisation de plus en plus poussée de la production, essaie de faire atteindre à l’entreprise son maximum d’efficience.

Chez Varga, ces deux fonctions essentiellement différentes sont réunies en un seul organe de contrôle; pour une économie communiste, il s’agit là d’une erreur fondamentale. Dans la République hongroise des Conseils que décrit Varga, ce sont donc les mesures de rationalisation couplées à la consolidation comptable des résultats de ces mêmes mesures, qui constituent le contrôle sur la production. Le système des cartes de contrôle, les horloges de pointage, la taylorisation et le travail à la chaîne qui mène à cette rationalisation, qui est en même temps contrôle; mais il s’agit d’un contrôle exercé par un pouvoir hiérarchique sur un travail que celui-ci met à son service. Contrôler la production signifie ici veiller à ce que le travail des producteurs soit assez rentable, à ce qu’ils rapportent assez de bénéfices à la direction centrale de l’économie. Ce contrôle porte le caractère de la domination sur les producteurs.

Le contrôle matériel

Le contrôle de la production dans la société des producteurs libres et égaux est fondamentalement différent. Ceux-ci feront également appel au mesurage des différentes activités du travail et à la mécanisation du procès de travail (travail à la chaîne, etc.), mais il s’agira alors de mesures techniques, dont le but sera de rechercher et d’appliquer les meilleures méthodes de travail, voulues et mises en pratique par les travailleurs des entreprises concernées eux-mêmes. Ces mesures ne sont pas dictées, sous la menace du fouet, par un pouvoir central avide de bénéfices, mais par le propre intérêt des producteurs. Ceux-ci, en même temps qu’ils intensifient leur propre productivité, accroissent le stock total des biens consommables de la société, sur lequel tous les travailleurs ont un droit égal. Et ce n’est qu’ici que commence la tâche du contrôle social sur la production. La comptabilité sociale qui est le service où est comptabilisé tout ce qui entre dans les différentes entreprises et tout ce qui en sort, doit veiller à ce que le flot de ces entrées et de ces sorties reste en accord avec le taux de productivité fixé pour chaque entreprise. Comme il ne peut plus y avoir de "secret commercial" dans le communisme, et comme par conséquent, de la production dans les différentes entreprises fait l’objet de publications ouvertes de la part de la comptabilité sociale générale, la question du contrôle est résolue. Elle n’est plus un problème.

Une autre question est de savoir quelles seront les organisations qui interviendront, en cas d’écart ou de manquement à la règle, et quelles seront les mesures qu’il faudra prendre dans ce cas. Il s’agit d’une question technique et organisationnelle.

Le contrôle de la production dans la société des producteurs libres et égaux n’est donc pas effectué par des personnes ou des instances. Il se fait grâce à l’enregistrement public du cours matériel de la production, c’est-à-dire la production est contrôlée par la production.

À l’aide d’un schéma, essayons de suivre les formes de ce contrôle comptable. Considérons tout d’abord la production en fonction du temps social moyen de production. Nous avons vu que celui-ci résultait de la moyenne productive, de la coopération horizontale des entreprises de même nature. Numérotons (en indice) les entreprises faisant partie d’un cartel productif en entreprise 1, 2, 3, ... n ; désignons le total par la lettre t. Nous obtiendrons alors pour la productivité totale :

Entreprise 1... (f1 + c1) + t1 = X1 kg de produit

Entreprise 2... (f2 + c2) + t2 = X2 kg de produit

Entreprise 3... (f3 + c3) + t3 = X3 kg de produit

Entreprise n... (f4 + c4) + t4 = Xn kg de produit

Productivité totale (Ft + Ct) + Tt = Xt kg de produit

Le temps social moyen par kilo de produit sera alors :

t.s.m. de production = [(Ft + Ct) + Tt] /Xt kg de produit

Même si une entreprise fabrique diverses sortes de produits, on peut procéder à ce calcul, grâce à la comptabilité du "prix de revient individuel" des produits. Le temps social moyen de production constitue I’unité de la productivité. On détermine le facteur de productivité pour chaque entreprise à partir de l’écart de sa productivité par rapport au temps productif moyen (voir chapitre 4) ; en partant de la formule précédente, on peut obtenir de nombreuses données telle par exemple l’usure sociale moyenne en F, C et T, ce qui nous fournit déjà un certain nombre d’indications quant à la rationalité des divers facteurs de production. Pour cela, le cartel de production n’a donc nul besoin de contrôleurs, parce que les facteurs de production à examiner sont du domaine des producteurs eux-mêmes. Dans la coopérative de production, le temps social moyen de production tient seul le rôle de contrôleur.

On peut se demander à présent, dans quelle mesure les producteurs peuvent perdre, lors de la constitution d’une coopérative de production, leur droit de disposition sur l’appareil de production, si une direction de cartel centrale ne risque pas de confisquer à son profit tout le pouvoir sur la production. Il faut, sans aucun doute compter avec un tel risque. Il subsistera en effet provisoirement une forte tendance, issue du mode de production capitaliste, à remettre le pouvoir de disposition sur l’appareil de production entre les mains d’une centrale. Dans la coopérative de production, on tentera de ce fait très certainement, par exemple de confier à une direction centrale le droit d’utilisation du fonds d’accumulation. Si on en arrive effectivement là, les différentes organisations d’entreprise n’auront plus rien à dire. Il est également possible que l’on essaye de mettre en place une direction de cartel centrale, qui aurait pour tâche de répartir dans les entreprises associées les commandes qui leur sont adressées et qui obtiendrait également le droit de disposer du produit total. Les organisations d’entreprise, ne seraient plus alors que les organes exécutifs de la direction centrale; leur rôle consisterait uniquement à tenir la comptabilité de l’entreprise. Dans quelle mesure les producteurs pourront-ils échapper à de tels risques? La réponse à cette question dépend de leur discernement et de leur force. Il sera sans aucun doute impossible d’éviter une lutte contre de telles tendances. Direction et gestion autonomes, voilà quelle est l’exigence impérieuse de laquelle les producteurs, au mépris de toutes les belles phrases, ne devront pas se laisser distraire.

L’entreprise apparaît comme une unité autonome, qui établit elle-même ses relations avec les autres entreprises et les coopératives de consommation. Les producteurs sont alors pleinement responsables. Les énergies et les initiatives des masses auront alors le champ libre. La jonction horizontale des entreprises n’est, dans un premier stade, qu’une question de comptabilité, afin que l’on puisse déterminer le temps social moyen de production et, lié à celui-ci, le degré de productivité des différentes entreprises. Il est clair qu’on ne peut ni ne doit en rester là mais qu'il faut également en arriver à une collaboration technique réciproque. Mais celle-ci devra rester subordonnée à l’exigence capitale du maintien d’une direction autonome. La situation sera telle alors, que nous pouvons dire avec Leichter : " À première vue, on supposera que chaque bien de production est assez indépendant; mais si on y regarde de plus près, on apercevra très nettement le cordon qui relie chaque entreprise au reste de l’économie. Ce grand cordon qui relie chaque entreprise au reste de l’économie, est la formule de production et de reproduction. Celle-ci place toutes les entreprises sur le même terrain; la production déterminée par la reproduction constitue leur base commune. "

Le contrôle pour l’enregistrement du flux des produits

Retournons à présent au contrôle social de la production. La révolution sociale abolit la propriété privée des moyens de productions; ceux-ci deviennent propriété collective. Le lien juridique qui s’établit entre les organisations d’entreprises et la société confie à celle-ci la gestion des moyens de production. Les organisations d’entreprises dressent par conséquent leur inventaire, et indiquent, ce faisant, comment elles utilisent les moyens de production. C’est-à-dire, elles déposent auprès de la comptabilité sociale un budget de production sous la forme (f + c) + t = X kg de produit. À partir de la somme des budgets de production il est alors possible de réaliser l'exigence marxienne de la comptabilité : " Son inventaire (celui de la société) contient le détail des objets utiles qu’elle possède, des différents modes de travail exigés par leur production et enfin du temps de travail que lui contient en moyenne des quantités déterminées de ces divers produits. "

L’inventaire social résulte donc de la somme des différents budgets de production; mais celui-ci place en même temps les organisations d’entreprises sous contrôle social. La production des entreprises est un procès circulant. D’un côté il entre dans les entreprises des produits (également sous norme de force de travail), de l’autre il en sort sous une forme nouvelle. Chaque virement de marchandises est enregistré par la comptabilité sociale générale, ce qui permet d’avoir à chaque instant une vue d’ensemble sur le débit et le crédit de l’entreprise. Tout ce que l'entreprise use sous forme de moyens de production, de matières premières ou de bons de travail apparaît dans son débit; ce qu’elle a donné à la société est porté à son crédit. Le débit et le crédit sont un flux circulant et doivent se couvrir mutuellement ; à partir de là, on peut voir à tout moment si et dans quelle mesure la production se déroule selon les normes fixées.

Si dans une entreprise on assiste à. la formation d’un. excédent anormal, la comptabilité sociale est en mesure de fournir immédiatement un rapport aux services compétents (peut-être à une commission de cartel). Il est impossible que l’excédent soit dû à une surélévation de la part de l'entreprise du temps social moyen de production, lors de la livraison du produit; car ce temps a été rendu public. Il doit donc s’agir d’une erreur dont l’origine est à chercher dans le budget de production. L’usure en f, c, ou t a donc été moins élevée que ne l’estimait le budget de production. S’il s’avère que c’est bien là la source de l’erreur, cela signifiera que l’entreprise était plus productive qu’on ne l’estimait; et l’on procédera à une révision de son facteur de productivité.

Le contraire peut également se produire. Si la comptabilité sociale constate qu’une entreprise est déficitaire, cela entraînera, de la même manière, une nouvelle estimation du facteur de productivité ainsi que des différents éléments entrant dans la production, f, c, ou t. Il est également possible que l’intensité moyenne du travail soit restée en dessous du taux normal, et que la direction de l’entreprise ait fait preuve d’incapacité. Il est possible en grande partie d’évaluer l’étendue de pareilles infractions contre la société, à l’aide de la formule :

[(ft + ct) + tt/]Xt,

comparée à la comptabilité de l’entreprise. S’il y a effectivement négligence de la production, il y aura lieu de sanctionner l’organisation d’entreprise, selon la juridiction sociale en cours.

Ce contrôle comptable simple, qui découle automatiquement du procès de production, permet encore de faire intervenir un autre facteur de contrôle, qui lui, est impitoyable le procès de reproduction. Si une collectivité productive a sous-évalué son temps social moyen de production, les entreprises sur-productives pourront sans doute se reproduire, mais elles ne seront en mesure de couvrir les déficits des entreprises sous-productives. Celles ci ne pourront donc pas se reproduire et la société devra leur venir en aide, en puisant dans le fonds pris sur le budget du T.S.G., cependant qu’à partir des nouvelles données résultant de cet examen, on procédera de c ? La résolution de ce problème n’est cependant pas de notre ressort, parce qu’elle relève de techniques de comptabilité particulières. La difficulté serait déjà résolue partiellement, si en règle générale on mentionnait lors de chaque livraison, sur le chèque de virement si les produits sont destinés à f ou à c, tout comme actuellement déjà on a coutume d’indiquer pour les virements en argent ce qui les motive.

Mais ceci est l’affaire de " l’entreprise de comptabilité sociale", non la nôtre. Il nous suffit, quant à nous, que les termes de la formule de production trouvent facilement leur enregistrement et que chacun d’entre eux puisse ainsi être examiné et jugé séparément. Le terme c ne doit par conséquent pas déborder du cadre du budget de production et être en rapport exact avec t et le produit fabriqué. Une mauvaise utilisation des matières premières peut donc être décelée non seulement par la guilde, mais également par la comptabilité sociale.

Si nous considérons le terme f, nous nous heurtons encore à une autre difficulté. Les machines, les bâtiments, etc., ne sont absorbés par le produit qu’après 10 ou 20 ans; durant tout ce temps des réparations sont nécessaires pour les maintenir en état de fonctionner. S’ils sont usés en moyenne après b ans, il faudra alors retenir annuellement 1/10 de leur temps de production, que l’on comptera dans la formule (f + c) + t. Lorsque le produit fabriqué a été livré, t et c entrent à nouveau entièrement dans la production. Mais f reste au crédit de l’entreprise. Au bout de 10 ans, les moyens de production fixes seront entièrement amortis et pourront alors être renouvelés.

À première vue, il pourrait sembler que le contrôle sur t ne soit possible qu’après 10 années, que ce n’est qu'alors qu’il apparaîtra, si f a été évalué ou sous-évalué. Mais ce n’est là qu’une apparence. En fait, si l’on suit le cours réel de la production, on s’aperçoit que les différentes machines etc., ont un temps d’usure qui diffère de l’une à l’autre et que leurs dates de mise en service ne coïncident pas. On remplace par conséquent chaque année des moyens de production usagés par des moyens de production neufs. De ce fait, il n’y a pas seulement t et c qui circulent à travers les entreprises, mais également f, même si c’est à un rythme plus lent. Aussi celles-ci seront-elles obligées d’utiliser chaque année, à peu de choses près le montant de ce qu’elles auront déduit pour f.

Examinons à présent brièvement le caractère du contrôle social. On remarque que la production des entreprises productives se contrôle même dans différents sens. En premier lieu, il apparaît immédiatement si le budget de production (f + c )+t, a été dans ses lignes générales correctement évalué et si tous les termes s’inscrivent dans le cadre du budget. Le contrôle s’exerce ensuite sur la quantité de produit fabrique : pratiquement, il s’agit d’un contrôle du temps de production moyen de l’entreprise, du temps de production moyen de la société et, par-là, également des facteurs de productivité.

Tout le procès de contrôle se ramène donc à un contrôle sur la formule de production en général, grâce à différents virements de marchandises et à l’inventaire des bons de travail, et donc grâce à la production matérielle. C’est le produit fabriqué, le résultat de la production matérielle, qui place sous contrôle social la moyenne productive de l’entreprise, la moyenne sociale et la productivité indiquée dans le budget. Ensuite ce sont les virements de marchandises et l’inventaire des bons de travail, donc le procès matériel de production, qui exercent un contrôle séparé sur chacun des termes de la formule (f + c ) + t. Et finalement il y a le contrôle, de vérification du procès de reproduction, de la production matérielle en tant que totalité.

Si le temps social moyen a été sous-évalué, la coopérative de coopération en tant qu’unité comptable ne pourra pas se reproduire; s’il a été surévalué, il apparaîtra des excédents qui ne seront pas absorbés par la production.