Chapitre premier

DU COMMUNISME D’ÉTAT

RETOURNONS À L’ASSOCIATION DES PRODUCTEURS LIBRES

Le communisme d'État

Les tentatives faites en Russie pour construire la société communiste ont ouvert à la praxis un domaine qu’on ne pouvait, auparavant, aborder qu’en théorie. La Russie a essayé, en ce qui concerne l’industrie, de façonner la vie économique selon des principes communistes... et a, en cela, complètement échoué. Le fait que le revenu ne croisse plus avec la productivité du travail (cf. Henriëtte Roland Holst dans la revue hollandaise De Klassenstrijd, 1927, p. 270) en est une preuve suffisante. Une plus grande productivité de l’appareil social de production ne donne pas droit à plus de produit social. Ce qui veut dire que l’exploitation subsiste. Henriëtte Roland Holst démontre que l’ouvrier russe est aujourd’hui un travailleur salarié. On peut se débarrasser du problème en renvoyant au fait que la Russie est un pays agraire où domine la propriété privée du sol et du sous-sol, et que par conséquent, toute la vie économique doit nécessairement reposer sur le travail salarié capitaliste. Celui qui se satisfait de cette explication reconnaît sans doute les fondements économiques de la Russie actuelle, mais la gigantesque tentative des Russes ne lui aura rien appris sur la nature du communisme. D’ailleurs beaucoup de travailleurs ont commencé à avoir des doutes sur la méthode employée par les Russes, qui, d’après ces derniers, doit mener au communisme. On peut définir cette fameuse méthode en peu de mots : la classe ouvrière exproprie les expropriateurs et donne à l'État le droit de disposer des moyens de production; celui-ci organise les diverses branches de l’industrie et les met, comme monopole d'État, à la disposition de la communauté.

En Russie les choses se passèrent ainsi : le prolétariat s’empara des entreprises et continua à les faire fonctionner sous sa propre direction. Le parti communiste, propriétaire du pouvoir d'État, obligea alors les entreprises à s’unir en conseils communaux, de district, nationaux pour fondre toute la vie industrielle en une unité organique. C’est ainsi que l’appareil de production s’édifia grâce aux forces vives des masses. C’était là l’expression des tendances communistes latentes dans le prolétariat. Toutes les forces étaient dirigées vers une centralisation de la production. Le IIIe Congrès panrusse des Conseils économiques décréta :

" La centralisation de la gestion de l’économie est le moyen le plus sûr, pour le prolétariat victorieux, d’arriver à l’expansion rapide des forces productives du pays... Elle est en même temps la condition préalable à l’édification socialiste de l’économie, ainsi que la participation des petites entreprises à l’unification économique. La centralisation est le seul moyen de parer à un émiettement de l’économie. " (A. Goldschmidt, L’Organisation économique en Russie soviétique, p. 43.)

S’il avait fallu réellement que la. production soit prise en main et dirigée par les masses, ce pouvoir de décision devait maintenant être cédé, avec la même nécessité, aux organisations centrales. Alors qu’au départ les directeurs, les Conseils communaux, etc., étaient responsables devant les masses ouvrières, devant les producteurs, ils étaient dorénavant placés sous l’autorité centrale, qui dirigeait tout. Au début, responsabilité devant la base; maintenant, responsabilité devant une direction. C’est ainsi que s’effectua en Russie une gigantesque concentration des forces productives, comme aucun autre pays de la terre n’en avait jusque là connu. Malheur au prolétariat qui doit engager le combat contre un tel appareil répressif! Et pourtant cela s’est transformé en réalité aujourd’hui. Il n’y a plus le moindre doute : l’ouvrier russe est salarié, il est exploité. Et il va devoir combattre pour son salaire — contre l’appareil le plus puissant que le monde connaisse!

Ce qu’il faut souligner, c’est que, dans cette forme de communisme, le prolétariat n’a pas l’appareil de production entre les mains. Il est apparemment le propriétaire des moyens de production, mais il n’a aucun droit d’en disposer. La quantité de produit social, revenant au producteur pour son travail, est déterminée par la direction centrale qui, lorsque tout va bien, la fixe à la lecture de ses statistiques. En fait la question de savoir s’il est nécessaire d’exploiter plus ou moins est ainsi laissée au choix d’une centrale. Et même si on a affaire à une "bonne" direction, qui répartit équitablement les produits, celle-ci reste un appareil qui s’érige au-dessus des producteurs.

Il s’agit maintenant de savoir si ce qui se passe en Russie est dû à des circonstances particulières, ou si c’est la caractéristique de toute organisation de production et de répartition centralisée. Si cela était réellement le cas, alors la possibilité du communisme deviendrait problématique.

Du côté de chez Marx

À l'exception de Marx, presque tous les écrivains préoccupés par l’organisation de la vie économique à l’intérieur de la société socialiste, prônent les mêmes principes que ceux que les Russes ont mis en pratique. Ils prennent comme point de départ cette phrase de Engels : "Le prolétariat s’empare du pouvoir d'État et transforme les moyens de production d’abord en propriété d'État.". Puis ils se mettent à centraliser et construisent des organisations du même genre que celles que les Russes ont effectivement créées. C’est ainsi que Rudolf Hilferding et Otto Neurath, auxquels on peut ajouter bien d’autres spécialistes du même acabit, écrivent :

" Comment, combien, avec quels moyens seront fabriqués de nouveaux produits à partir des conditions de production disponibles, naturelles ou artificielles... tout cela sera déterminé par les commissaires régionaux ou nationaux de la société socialiste, qui, calculant les besoins de la société à l’aide de tous les moyens fournis par une statistique organisée de la production et de la consommation, prévoient consciemment l’aménagement de la vie économique d’après les besoins des communautés consciemment représentées et dirigées par eux. " (R. Hilferding, Le Capital financier, p. 1)

Et Neurath est encore plus explicite : "La science de l’économie socialiste ne connaît qu’un seul agent économique : la société. Celle-ci, sans comptabiliser ni les pertes ni les profits, sans mettre en circulation d’argent, qu’il s’agisse de monnaie métallique ou de bons de travail déterminés par un plan économique, sans se baser sur une unité de mesure, organise la production et détermine divers niveaux d’existence selon des principes socialistes." (O. Neurath, Plan économique et calcul naturel, p. 84.)

Chacun voit que tous les deux aboutissent aux mêmes constructions que les Russes. Supposons que de pareilles constructions soient viables (ce que nous contestons) et que cette direction et ce pouvoir central réussissent à répartir équitablement la. masse des produits en fonction du niveau de vie, le fait que, malgré la bonne marche des affaires, les producteurs n’aient en réalité aucun contrôle sur l’appareil de production, n’en subsistera pas moins. Un tel appareil n’appartiendra pas aux producteurs, il s’érigera au-dessus d’eux.

Cela mènera fatalement à une répression violente des groupes qui sont en désaccord avec cette direction. Le pouvoir économique central est en même temps le pouvoir politique. Chaque individu qui, soit en politique, soit en économie, aura d’autres vues que celles du pouvoir central, sera réprimé à l’aide de tous les moyens dont dispose le puissant appareil. Nous n’avons sûrement pas besoin de donner des exemples. C’est ainsi que de l’ASSOCIATION DES PRODUCTEURS LIBRES ET EGAUX, annoncée par Marx, on en arrive à un État concentrationnaire, tel qu’on n’en connaissait pas jusqu’alors.

Les Russes, aussi bien que tous les autres théoriciens, se disent marxistes et font évidemment passer leur théorie pour du véritable communisme marxiste. Mais en réalité cela n’a aucun rapport avec Marx. C’est de l’économie bourgeoise qui projette dans le communisme la direction et le contrôle capitalistes de la production. Ces gens se rendent compte que le procès de production est sans cesse plus socialisé. Le producteur libre cède la place aux syndicats, aux trusts, etc.; pour eux la production est effectivement devenue "communiste".

" Le dépassement de la pensée capitaliste en tant que phénomène général présuppose un vaste procès. Il est très vraisemblable que le socialisme va s’imposer d’abord comme organisation économique, de sorte que c’est l’ordre socialiste qui va commencer à engendrer les socialistes, et non les socialistes l’ordre socialiste, ce qui est d’ailleurs en accord avec l’idée fondamentale du marxisme. " (O. Neurath, Plan économique…, p. 83.)

Et lorsque l’économie s’est ainsi socialisée, il faut encore transformer les rapports de propriété de telle sorte que les moyens de production deviennent propriété d'État, alors "la régulation socialement planifiée de la production correspondant aux besoins de l’ensemble de la société tout comme à ceux de chaque individu, se met à la place de l’anarchie de la production." (Engels, Anti-Dühring.)

Sur cette régulation planifiée nos "économistes communistes " continuent alors de bâtir. Il leur suffit de mettre une nouvelle direction à la tête de l’économie pour exécuter le plan, et voici le communisme.

Il suffit donc que le prolétariat mette à la tête de la production une nouvelle direction, qui alors dirigera tout pour le mieux, à l’aide de ses statistiques! Une telle solution du problème s’explique par le fait que cette sorte n’arrive pas à envisager le développement de la production planifiée comme un procès d’évolution des masses elles-mêmes, mais comme un procès qu’ils doivent exécuter, eux les spécialistes de l’économie. Ce ne sont pas les masses laborieuses mais EUX les guides, qui vont mener la production capitaliste en faillite vers le communisme. Ce sont EUX qui ont le savoir. Ce sont EUX qui pensent, organisent, règlent tout. Les masses ont seulement à approuver ce que EUX, en toute sagesse, décident. Au sommet les économistes et les dirigeants avec leur science, Olympe mystérieuse à laquelle les masses n’ont pas accès. La science serait alors la propriété des grands hommes desquels rayonne la. lumière de la nouvelle société. Il est clair, sans plus, que les producteurs n’ont pas ici la direction et le contrôle de la production entre leurs mains et que nous avons affaire à une assez étrange conception de l’ASSOCIATION DES PRODUCTEURS LIBRES ET ÉGAUX telle que la voyait Marx.

Tous les projets semblables portent nettement l’empreinte de l’époque à laquelle ils ont été conçus à l'ÉPOQUE DU MACHINISME. L’appareil de production est considéré comme un mécanisme subtil, fonctionnant grâce à des milliers et des milliers d’engrenages. Toutes les parties du procès de production se complètent les unes les autres, phases diverses du travail à la chaîne tel qu’il est mis en pratique dans les entreprises modernes (Ford). Et ici et là se tiennent les dirigeants de l’appareil de production qui, à l’aide de leurs statistiques, décident du rendement des machines.

Ces projets machinistes ont pour base l’erreur fondamentale qui veut que le communisme soit en premier lieu une question d’organisation et de technique. En réalité la question économique posée est celle-ci : comment faut-il établir la relation fondamentale entre le producteur et son produit? C’est pour cela qu’à l’encontre de cette conception machiniste nous disons qu’il faut trouver la base sur laquelle les producteurs pourront construire eux-mêmes le système de production. Cette construction est un procès qui part de la base et non du sommet. C’est un procès de construction, qui s’effectue grâce aux producteurs et non comme si quelque "manne céleste" nous tombait du ciel. Si nous méditons sur les expériences de la Révolution et si nous suivons les indications laissées par Marx, il nous est déjà possible de progresser notablement dans une telle direction.

Nationalisation et collectivisation.

De là aussi la contradiction entre les entreprises qui sont déjà mûres, et celles qui ne le sont PAS ENCORE. Chose que Marx n’aurait sans doute pas imaginé. P. Oppenheimer remarque fort justement dans le recueil de H. Beck sur "les chemins et les buts du socialisme" :

"On s’imagine qu’on s’approche pas à pas de la "socialisation" marxienne lors qu’on nomme socialisation l’étatisation et la communalisation d’entreprises isolées. C’est ce qui explique la formule mystérieuse des "entreprises mûres", par ailleurs incompréhensible... Pour Marx la société socialiste ne peut être mûre que comme un tout. Selon lui, des entreprises isolées ou des branches isolées d’uns entreprise sont aussi peu " mûres " et peuvent aussi peu être collectivisées, que les organes isolés d’un embryon au 4e mois de la grossesse sont mûrs pour naître et mener une existence autonome." "En fait cette nationalisation ne mène qu’à la construction du socialisme d'État ; où l'État prend figure de seul grand patron et exploiteur." (Pannekoek, à propos de la "socialisation" dans De Nieuve Tijd, 1919, p. 554.) (6)

Pour Marx, il importe de ne pas freiner l’énergie des masses, qui réalisent par elles-mêmes la socialisation, mais de l’inclure en tant que cellule vivante dans l’organisme économique communiste, ce qui, encore une fois, n’est possible que lorsque les fondements économiques généraux sont réunis pour cela. Les travailleurs peuvent alors insérer eux-mêmes leurs entreprises dans le grand tout, et déterminer les rapports du producteur au produit social.

Le seul qui n’essaye pas de brouiller les cartes à ce sujet est, autant que nous sachions, le réformiste H. Cunow (7). Il dit : " Assurément Marx, à l’encontre de l’école de Cobden, veut en fin de compte une réglementation solide du procès économique. Toutefois celle-ci ne sera pas effectuée par l'État, mais par l’union des associations libres de la société socialiste." (Cunow, La théorie marxienne de l’histoire, de la société et de l'État.

Dans son chapitre sur la "Négation de l'État et le Socialisme " Cunow nous montre comment la social-démocratie allemande abandonne progressivement ce point de vue. Au début ce mouvement s’opposa aux efforts visant à étatiser de grandes entreprises comme les chemins de fer ou les mines. À la page 340 de son ouvrage, Cunow cite ce passage de Liebknecht (8), tiré d’un rapport sur le "socialisme d'État et la social-démocratie révolutionnaire" :

"On veut étatiser progressivement une entreprise après l’autre. C’est-à-dire remplacer les patrons privés par l'État perpétuer le système capitaliste en changeant seulement d’exploiteur... L'État devient patron à la. place des patrons privés; les ouvriers n’y gagnent rien, mais l'État par contre accroît sa puissance et son pouvoir de répression... Plus la société bourgeoise se rend compte qu’avec le temps, elle ne peut se défendre de l’assaut des idées socialistes, plus nous approchons du moment où, avec le plus grand sérieux, on proclame le socialisme d'État ; le dernier combat que la social-démocratie aura à mener se livrera sous le cri de guerre : "social-démocratie contre socialisme d'État!"

A la suite de quoi Cunow constate que ce point de vue est déjà abandonné avant 1900, et qu’en 1917 Karl Renner (9) déclare : "l'État deviendra le levier du socialisme" (voir Marxisme, guerre et Internationale).

Cunow est parfaitement d’accord avec cela, mais son mérite est en tout cas de montrer clairement que tout cela n’a rien à voir avec Marx. Cunow reproche à Marx d’opposer si fortement l'État et la société, alors que, selon lui, cette opposition n’existe pas, du moins qu’elle ne subsiste plus.

Avec leur nationalisation selon le principe des entreprises mûres, telle qu’elle a été appliquée en Russie, les bolcheviks ont porté au marxisme un coup en plein visage et ont adopté le point de vue social-démocrate de l’identité entre l'État et la Société. La contradiction existant en fait se manifeste actuellement dans toute son ampleur en Russie. La société n’a ni les moyens de production, ni le procès de production entre ses mains. Ceux-ci sont entre les mains de la clique au pouvoir, qui gère et dirige tout "au nom de la société" (Engels)... Ce qui veut dire, que les nouveaux dirigeants réprimeront d’une manière jusque là inconnue tous ceux qui s’opposent à la nouvelle exploitation. La Russie qui devait être un modèle du communisme, ainsi devenue l’idéal d’avenir de la social-démocratie.

Nous nous sommes arrêtés un peu plus longuement sur cette sorte de nationalisation, pour montrer que tout cela n’a rien à voir avec Marx et ne fait que compromettre le marxisme. C’est surtout après la Commune de Paris que Marx en vint à affirmer que l’organisation de l’économie ne doit pas être réalisée par l'État, mais par une union des associations libres de la société socialiste. Avec la découverte des formes dans lesquelles le prolétariat s’organise pour la lutte révolutionnaire des classes, pour conquérir le pouvoir économique et politique, sont aussi donnés les fondements, sur lesquels l’Association libre de la société doit se réaliser historiquement.

L’heure sociale moyenne de travail chez Marx et Engels

Marx se plaçait dont du point de vue de "l’Association des Producteurs libres et égaux". Cette Association n’a cependant strictement rien de commun avec la nébuleuse entraide mutuelle, elle a au contraire, une base très matérielle. Cette base est le calcul du temps nécessaire pour fabriquer les produits. Pour plus de commodité nous l’appellerons pour l’instant "calcul du prix de revient", bien que cela n’ait rien à voir avec la valeur, comme nous allons le voir plus loin.

Engels est de cet avis : "La société peut calculer simplement combien il y a d’heures de travail dans une machine à vapeur, dans un hectolitre de froment de la dernière récolte… Il ne peut donc pas lui venir à l’idée de continuer à exprimer les quanta de travail, qui sont déposés dans les produits et qu’elle connaît de façon directe et absolue, dans un étalon seulement relatif, flottant, inadéquat, autrefois inévitable comme expédient, en un tiers produit, au lieu de le faire dans un étalon naturel, adéquat, absolu, le temps... Donc si on tenait compte de ces suppositions, la société n’attribuera pas non plus de valeurs aux produits." (Engels, Anti-Dühring, p. 346 ; Ed. sociales, Paris, 1971)

Marx lui aussi indique très nettement l’heure de travail comme unité de mesure. Dans son commentaire sur le fameux Robinson Crusoé, il déclare : "La nécessité mime le force à partager son temps très exactement entre ses différentes occupations. Que l’une prenne plus, l’autre moins de place dans l’ensemble de ses travaux, cela dépend de la plus ou moins grande difficulté qu’il a à vaincre pour obtenir l’effet utile qu’il en a vue. L’expérience lui apprend cela, et notre homme qui a sauvé du naufrage montre, grand livre, plume et encre, ne tarde pas, en bon Anglais qu’il est à mettre en note tous ses actes quotidiens. Son inventaire contient le détail des objets utiles qu’il possède, des différents modes de travail exigés par la production, et enfin du temps de travail que lui coûtent en moyenne des quantités déterminées de ces divers produits. Tous les rapports entre Robinson et les choses qui forment la richesse qu’il s’est créée lui-même sont tellement simples et transparents que M. Baudrillart pourrait les comprendre sans une trop grande tension d’esprit." (Le Capital, I; " Économie ", p. 611 ; Pléiade, Gallimard) :

"Représentons-nous enfin une réunion d’hommes libres travaillant avec des moyens de production communs et dépensant, après un plan concerté, leurs nombreuses forces individuelles comme une seule et même force de travail. Tout ce que nous avons dit du travail de Robinson se reproduit ici, mais socialement et non individuellement." (Le Capital, I, p. 613, Pléiade)

Nous voyons ici, que dans "association d’hommes libres" Marx reconnaît la nécessité d’une comptabilité de la production, basée sur l’heure de travail. Dans le passage où Marx remplace Robinson par des hommes libres, nous voulons à présent par transposition lire la comptabilité de la société de la manière suivante :

"Son inventaire contient le détail des objets utiles qu’elle possède, des différents modes de travail exigés par leur production, et enfin du temps de travail que lui coûtent ces divers produits. Tous les rapports entre les membres de la société et les choses sont tellement simples et transparents que tout le monde peut les comprendre."

Marx admet en général que cette comptabilité de la société est un procès de production, où le travail est devenu travail social, c’est-à-dire qu’il importe peu que le communisme soit encore peu développé ou qu’au contraire le principe "de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins" soit déjà réalisé. Cela veut dire que l’organisation de la vie économique peut, au cours des diverses phases de développement, passer par divers stades, mais que le temps social moyen de travail ne restera pas moins la base immuable de cette organisation.

Lorsque par exemple Marx renvoie explicitement au fait que la distribution peut prendre diverses formes, il montre qu’il voyait bien les choses ainsi. Neurath y lit que Marx pose la question comme si nous avions la liberté de choisir Comment se fera la répartition des produite. C’est là une erreur étonnante pour un "connaisseur de Marx", qui devrait savoir que Marx ne connaît pas de liberté, mais qu’il voit partout une dépendance fonctionnelle. La liberté de choisir une organisation de la distribution se situe dans les limites imposées par la forme de l’appareil de production. Ici peuvent intervenir cependant certaines modifications dont nous discuterions encore :

" Tous les produits de Robinson étaient son produit personnel et exclusif et conséquemment objets d’utilité immédiate pour lui. Le produit total des travailleurs mais un produit social. Une partie sert de nouveau comme moyen de production et reste sociale, mais l’autre partie est consommée, et par conséquent, doit se répartir entre tous. Le mode de répartition variera suivant l’organisme producteur de la société et le degré de développement historique des producteurs. " (Le Capital, t. I, " Économie ", p. 613, " Pléiade ")

Après cela, Marx pouvait fort bien nous indiquer la catégorie fondamentale servant à calculer la production dans la société communiste, mais il se contente de donner un exemple du mode de distribution. C’est ainsi qu’il continue :

" C’est seulement pour faire un parallèle avec la production marchande que nous supposons que la part accordée à chaque travailleur est déterminée par son temps de travail, le temps de travail jouerait ainsi un double rôle. D’un côté, sa répartition planifiée règle le rapport exact des diverses fonctions aux divers besoins ; de l’autre, il mesure la part individuelle de chaque producteur dans le travail commun, et en même temps la portion qui lui revient dans la partie du produit commun réservée à la consommation. Les rapports sociaux des hommes à leurs travaux et aux produits de ces travaux restent ici simples et transparents dans la production aussi bien que dans la distribution. " (ibid.)

Ailleurs également, il apparaît que Marx voit le temps de travail comme catégorie fondamentale de l’économie communiste :

" Dans la répartition socialisée le capital argent disparaît. La société répartit la force de travail et les moyens de production dans les différentes branches de l’économie. Le cas échéant les producteurs pourraient recevoir des bons en papier, leur permettant de prélever sur les réserves sociales destinées à la consommation des quantités correspondante à leur force de travail. Ces bons ne sont pas de l’argent ; ils ne circulent pas. " (id., p. 883.)

Si le temps individuel de travail doit être la mesure du produit individuellement consommable, alors l’ensemble des produits devra être lui aussi calculé avec la même mesure. En d’autres termes, les produits doivent indiquer combien de travail humain, calculé en fonction du temps, combien d’heures de travail ils ont nécessité. Cela présuppose évidemment que l’on calcule les autres catégories de la production (moyens de production, matières premières, sources d’énergie…) avec la même mesure, si bien que toute la comptabilité de la production dans les entreprises devra être basée sur l’heure sociale moyenne de travail. On peut alors dire avec raison : " les rapports sociaux des hommes à leurs travaux et aux produits de ces travaux restent simples et transparents dans la production aussi bien que dans la distribution ".

Nous voyons ainsi que Neurath se trompe lourdement lorsqu’il estime que la production et la distribution ont si peu de rapport l’une avec l’autre, que nous avons la " liberté du choix ". Au contraire, quand Marx prend le temps de travail individuel pour mesure la part de produit revenant à chacun, il pose en même temps la base permettant de déterminer le fondement de la production.

Reposons maintenant la question de savoir si une production planifiée, telle qu’elle se manifeste dans un appareil organiquement structuré, conduit nécessairement à un appareil qui s’érige au-dessus des producteurs. Nous disons  " on ". Dans une société où le rapport du producteur au produit social est déterminé directement ce danger n’existe pas. Dans toute autre société, l’appareil de production se transforme fatalement en appareil de répression "

L’Association des producteurs libres et égaux

L’appareil de production est un organe créé par l’humanité pour satisfaire ses multiples besoins. Au cours de leur procès de formation, du procès de production, nous usons notre force de travail ainsi que l’appareil de production. De ce point de vue le procès de production est un procès de destruction, de démolition, mais grâce à cette destruction nous créons perpétuellement des formes nouvelles. Le même procès fait renaître ce qui a été démoli. Au cours de ce processus, les machines, les outils, notre force de travail sont en même temps rénovés, renouvelés, reproduits. C’est là un flot continu d’énergies humaines passant d’une forme à l’autre. Chaque forme particulière est de l’énergie humaine cristallisée, que nous pouvons mesurer à son temps de travail.

La même chose vaut pour le secteur du procès de production, qui ne fabrique pas de produits directs, comme par exemple d’éducation, les soins médicaux, etc. La distribution s’opère directement lors de la production et par elle, les énergies de se répandent directement dans la société sous une forme complètement nouvelle. Par le fait que nous puissions mesurer ces énergies en temps, il se forme un rapport parfaitement exact entre le producteur et son produit. Le rapport de chaque producteur individuel à chaque produit social particulier est ici parfaitement transparent.

L’organisation de la production, comme le voient Neurath, Hilferding ou les dirigeant russes, masque complètement ce rapport. Ils l’ignorent et les producteurs en savent sûrement encore bien moins qu’eux à son sujet. Ainsi une partie déterminée du produit social doit-elle être distribuée par le gouvernement aux producteurs, et ceux-ci doivent attendre pleins de " confiance " ce qu’ils reçoivent. C’est ainsi que s’accomplit alors ce que nous voyons en Russie. Bien que la productivité augmente, bien que la masse des produits sociaux croisse, le producteur ne reçoit néanmoins pas une plus grande part de production - donc il est exploité.

Que faire contre cela ? Rien ? Le producteur peut recommencer une nouvelle fois la lutte contre l’exploiteur, contre ceux qui disposent de l’appareil de production. On peut essayer de mettre en place des " chefs meilleurs ", mais cela ne supprimera pas la cause de l’exploitation. Finalement, la seule solution est de construire toute l’économie de façon que le rapport du producteur et de son produit devienne la base du procès de travail de production. Mais on supprime par-là du même coup la tâche des dirigeants et des gérants chargés de l’allocation des produits. Il n’y a plus rien à allouer. La participation à la répartition du produit social est déterminée directement. Le temps de travail est la mesure de la part du produit individuellement consommable.

Le prolétariat réussira-t-il lors d’une révolution communiste à déterminer le rapport du producteur au produit? C’est de la force du prolétariat que dépend la réponse à cette question. Seule la détermination de ce rapport rend possible une production planifiée. Les entreprises et industries pourront alors s’unir horizontalement et verticalement en un tout planifié, pendant que chaque branche particulière établira elle-même sa propre comptabilité du temps de travail, consommé sous forme d’usure des machines, des matières premières, des sources d’énergie et de la force de travail. La détermination de cette base et cette organisation de la production communiste peuvent fort bien être effectués par les producteurs eux-mêmes, oui précisément, eux seulement peuvent les réaliser, des " producteurs libres et égaux" devenant par-là même une nécessité. Le procès d’interférence et d’assemblage se développe à partir de la base, parce que les producteurs ont eux-mêmes entre leurs mains la direction et la gestion de l’appareil de production. Maintenant l’initiative des producteurs a le champ libre; ils peuvent "créer eux-mêmes la vie mouvante dans ses formes multiples.

Le prolétariat souligne le caractère fondamental du rapport du producteur à son produit. C’est cela et seulement cela qui est le problème central de la révolution prolétarienne.

Tout comme le serf se battait, lors de la révolution bourgeoise, pour son lopin de terre, et pour le droit de pouvoir disposer entièrement des fruits de son travail, le prolétaire se bat pour son entreprise et pour le droit de pouvoir disposer entièrement de la production, ce qui n’est possible que lorsque le rapport fondamental entre le producteur et son produit est déterminé socialement et juridiquement. Le problème est de savoir quelle place le prolétariat conquerra dans la société ; si le travail dans les entreprises sera lié au droit de pouvoir disposer de la production ou si on va à nouveau proclamer le manque de maturité du prolétariat et codifier ce droit de disposition à des chefs, des spécialistes et des savants. Ce combat sera mené en premier lieu contre ceux qui croient obligé de tenir le prolétariat en tutelle après la révolution. C’est pourquoi la collaboration de pareilles gens ne sera de mise que lorsque auront été posés les fondements de la production communiste. Sur cette base leurs forces pourront s’exercer au profit de la société, alors que, autrement elles ne peuvent que se développer en un nouveau pouvoir de caste.

La dictature du prolétariat a des effets totalement différents dans l’une ou l’autre forme de communisme. Sous le communisme d'État, elle opprime tout ce qui s’oppose à la direction dominante jusqu’à ce que toutes les branches de la production soient assez mûres pour pouvoir être intégrées dans la machine administrative par l’appareil dirigeant. Sous "l’Association des producteurs libres et égaux", la dictature sert à mener à bonne fin la nouvelle comptabilité de la production, comme base générale de la production. C’est-à-dire pour créer la base générale de la production. C’est-à-dire pour créer la base sur laquelle les producteurs libres pourront eux-mêmes diriger et maîtriser la production. Sous le communisme d'État, la dictature sert à créer les conditions favorables à l’oppression violente d’un appareil central. Sous l’Association des producteurs libres et égaux, il sert à appeler à la vie les forces grâce auxquelles cette dictature perdra. Elle mène continuellement son pouvoir en tant que dictature, jusqu’à finalement devenir superflue ; elle travaille elle-même à sa propre disparition.

Sans nous préoccuper plus longtemps de communisme d'État, nous voulons plutôt, maintenant, examiner comme un homme peut, à notre époque encore, soutenir les conceptions "puériles" de Marx (que celui-ci aurait tirées des courants anarcho-libéraux de son temps) (cf. H. Cunow, La théorie marxienne de l’Histoire, de la Société et de l'État, 1, p. 309.). Selon celles-ci la régulation de la vie économique "ne peut se faire pas l'État, mais seulement par l’union des Associations libres de la société socialiste", l’heure de travail devenant dans le même temps, la catégorie fondamentale de la vie économique. Oui, comment en arrive-t-on à déclarer cette conception "puérile" de Marx seule base possible du communisme? Poser cette question, c’est dire en même temps que cette conception n’a. pas vu le jour d’abord derrière un bureau de travail, mais qu’elle est le produit de l’effervescence de la vie révolutionnaire elle-même.

Comme on peut le voir, ce sont trois moments principaux qui nous firent oublier les litanies des "économistes communistes". Tout d’abord la formation et le travail spontanés du système des conseils, puis l’émasculation des Conseils par l’appareil d'État russe, enfin la croissance de l’appareil étatique de production, qui devient une nouvelle forme de domination, inconnue jusqu’ici, sur l’ensemble de la société. Ces faits nous forcèrent à un examen plus approfondi, au cours duquel il apparaît que le communisme d'État, aussi bien dans sa théorie que dans sa pratique, n’a rien à voir avec le marxisme.

La pratique de la vie — le système des Conseils — plaçait ainsi "l’Association des producteurs libres et égaux" de Marx au premier plan, tandis que, dans le même mouvement, la vie commençait à exercer sa critique contre la théorie et la pratique du communisme d'État.